I. Celui dont parle Boileau, en altérant son nom, dans la
troisième satire :
...J'ai quatorze bouteilles D'un vin vieux... Boucingo n'en a pas de paceilles.
Ils étaient trois marchands de vin de ce nom, trois frères;
i6o LETTRES A BABET.
fait lui-même et qu'il donne à cinquante sols la bouteille, qui est la plus agréable liqueur qu^on puisse boire. J'aurai soin de faire porter, avec six autres bouteilles d'un excellent vin de Champagne, deux ou trois de cette nouvelle ambroisie. Et du goût dont je te connois, je suis sûr que d'abord que tu en auras tâté, tu ne voudras plus faire autre chose. Si tu m'en croyois, Babet, pendant que tu as la bride sur le cou, tu t'échapperois un peu de la route que tu as coutume de tenir; il ne te sert de rien d'avoir de la liberté si tu n'en oses prendre, et quelque plaisir que nous puissions avoir de causer ensemble, nous emploierions bien mieux notre temps^si tu le voulois. Tu sais que les huit jours que nous avons à passer entre ci et le jour des Gendres semblent être destinés à folâtrer; et ta vertu, qui fait le diable à quatre à la moindre chose qu'on lui dit, se fera moquer d'elle si, durant que tout le monde fera des folies, nous sommes les seuls qui n'en fassions point. Enfin, Babet, il y va de ton honneur d'être folle du moins une fois l'an. Il ne faut pas que la peur de la paroître t'empêche de la devenir : ta sagesse est sur un si bon pied
le célùbre était Louis Boussingault , qualifié « un des douze marchands de vin privilégiés ».
LETTRES A BABET. i6i
que la semaine sera passée avant qu'on s'aperçoive que tu la sois. Et pour moi je t'aurois aidé à faire la dernière des folies, que je n'en dirois pas le moindre mot. Au reste, il n'y a rien de si obligeant que les reproches que tu me fais; mais au moins si je ne te vois guère, ce n'est pas faute que je ne t'aille voir souvent. Ton mérite t'attire des visites si fréquentes, que quand je te parle de ce que tu me fais sentir, j'ai tant de regret d'être interrompu que le chagrin qu'elles me causent m'empêchent de pouvoir plus jouir d'aucun plaisir. Donnesy ordre, aimable Babet, si tu te souviens de m'avoir dit :
Que l'amour, favorable à mon âme asservie, Me dictant tous les mots dont je t'entretenois. Les plus doux moments de ta vie Étoient ceux que tu me donnois,
car ce n'est pas me les donner que me les faire partager avec tant de monde, et je m'ennuie facilement avec des personnes qui m'ôtent jusqu'à la liberté de te dire que je suis
Tout à toi.
A BABET
EST- IL vrai, Babet, ce que ton frère me vient d'apprendre? Te marie-t-on? Je lui ai obligation de m'être venu dire une si méchante nouvelle jusque dans ma chambre, et ce qui me persuade que je dois bientôt être le plus malheureux des hommes, c'est qu'il m'a juré de m'honorer toujours de son amitié, et n'a pas osé me promettre son assistance. Quel dessein as-tu, Babet? tu sais dès hier à quel genre de supplice ton père me condamne, et tu ne m'en avertis pas. Si tu m'avois moins fait de bien que tu ne m'en as fait, le silence que tu gardes me feroit croire que tu serois d'intelligence à me causer le plus grand des maux. Est-il possible, Babet, que la peine suive de si près le plaisir? Avant-hier je passai avec toi neuf heures, qui
ne me durèrent qu'un moment. Je baisai plus de cent fois la plus belle main du monde. Si je promis de t'aimer aussi longtemps que dureront tes charmes, tu promis de m'aimer aussi longtemps que dureroit mon amour ; et le diable, qui étoit en campagne durant que nous nous jurions de nous aimer éternellement, est venu troubler tous les plaisirs que nous nous proposions. Le trouble où m'a jeté ton frère ne m'a pas permis de lui demander de quel œil tu vois l'amant que ton père a pris luimême le soin de te choisir. J'ai eu si peur d'apprendre qu'il te méritât, que je n'ai osé m'informer s'il avoit des qualités pour le faire. Comme la nature a les yeux plus perçants que l'amour, j'ai cru que douter de mon malheur étoit le plus grand bonheur que je pouvois prétendre, et que si je cherchois à être mieux éclairci que je ne suis, il se trouveroit que le choix d'un père seroit fait avec moins d'aveuglement que le tien. Si par hasard aussi mon rival est haïssable, les moments que je perds à m'en instruire me privent d'un plaisir que je serois bien aise de recevoir; et comme douter de mon bonheur est le plus grand malheur qui puisse arriver à mon amour, il est juste que je sorte de cette inquiétude.
l64 LETTRES A BABET.
Écoute, Babet, mande-moi si tu m'aimes encore ou non, et ne parle point de lui. Je verrai aussi bien par ce que tu me manderas ce que j'en dois croire, qu'il est t'aisé de voir par ce que jeté mande que je suis toujours
Tout à toi.
REPONSE DE BABET
SI je ne t'ai pas mandé qu'il m'est venu un amant de Normandie, c'est que la bonté que j'ai pour toi n'a pas voulu que je t'affligeasse inutilement. Mon père, qui l'a fait venir à la sourdine et qui voulut hier me le faire voir, m'apprit qu'on l'appeloit M. de Launay et qu'il étoit sieur du Mesnil : item c'est tout. Le plus grand regret que j'aie, c'est de lui avoir donné un baiser en arrivant, que je lui aurois refusé, n'eût été que mon père me regardoit. Ledit sieur soupa hier avec nous et se mit à table sans laver ses mains, qui sont toutes pleines de taches de rousseur. Je ne mangeai point de tout ce qu'il toucha, et je ne mangeai pas grand'chose, car il toucha à tout. Il se déboutonna à mesure que son jabot
i66 LETTRE^ A BABET.
s'emplissoit, et les huit coups qu^il but furent tous bus à la santé de toute la compagnie. Tant que le souper dura, il ne dit pas un mot ; mais, au fruit, il s'avisa de dire, en prenant une pomme de reinette, qu'il en recueilloitpour faire plus de six vingts muids de cidre, et que s'il avoit rhonneur d'être mon mari, toute la • maison ne dépenseroit plus rien en pommes. Après que Ton eut desservi et que mon père l'eut prié de s'approcher du feu, il lui demanda si le barbier qui le rasoit avoit la main bien légère; qu'il n'osoit abandonner son visage à la discrétion d'un ignorant parce qu'il y avoit trois ans qu'il ménageoit sa moustache, pour tâcher à la fin d'avoir des crocs. 11 fit cent autres impertinences, que je voudrois avoir le temps de te dire, pour te faire voir que tu n'as rien à craindre. Et quoique mon père soutienne que c'est ce qu'il me faut, parce qu'il a vingt-cinq mille écus de bien, je te proteste que le choix de mon mari est fait. Toi ou point. Adieu.
JE te prie de ne m'écrire plus : je viens de recevoir une lettre de mon amant de Normandie qui est pour le moins aussi belle que les tiennes. On m'avoit bien dit que tous les gens qui viennent de ce pays-là ont infiniment de Tesprit. Si tu te souviens d'avoir lu dans Voiture une lettre qu'il adresse à M'^"^ Paulet, qui est peut-être la plus galante qu'il ait jamais faite, c'est justement celle que mon amoureux a copiée i. Oblige-moi, quand tu
I. Les œuvres épistolaires du poète Voiture ne contiennent pas moins de seize lettres à l'adresse de M^'*' Paulet, toutes également raffinées en galanterie. Le sujet y prêtait du reste. D'une complexion amoureuse à toute épreuve, M"^ Paulet avait débuté de bonne heure. Elle comptait dix-sept ans en 1610, et Tallemant des Réaux, en complet désaccord avec les historiens, prétend que Henri IV, qui l'avait remarquée et pratiquée,
i68 LETTRES A BABET.
auras vu la réponse que je lui fais, de la cacheter et de la lui rendre. Il loge chez nous quand nous sommes à Paris, car il n'en bouge; et quand nous n'y sommes pas, dans une auberge subalterne qui est dans la rue des Vieux-Augustins, à l'enseigne de la Poule qui jpond, chez une fruitière qui achète de lui tout le cidre qu'elle vend. Pour lui rendre larcin pour larcin, j'ai dérobé dans le roman de Pierre de Provence^ la réponse que je fais à la lettre qu'il a prise dans Voiture. Sollicite-le de m'écrire encore un mot, je t'en conjure, et surtout que ce soit en ta présence. La différence du style de sa première lettre à la seconde donneroit le plus agréable divertissement que l'on puisse recevoir. Pendant que mon papa tiendra demain le bureau, ne manque pas de
après Guise et Chevreuse, se rendait chez elle, lorsqu'il fut arrêté en chemin par le poignard de Ravaillac. Il y menait Vendôme dans le but de le guérir d'une précoce inclination à la non-conformité. — Babet n'avait de commun avec M^'*' Paulet que les cheveux, blonds chez cette dernière jusqu'au roux. Était-ce pour ce douteux trait de ressemblance que le hobereau avait emprunté une des épîtres de Voiture à celle que l'on appelait « la lionne » à cause de sa « crinière » ?
I. Histoire du vaillant chevalier Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, fille du roi de Naples, par Bernard de Trevies. — La première édition de ce roman, avec date certaine, est de 1490, in-4.°, sans indication de lieu.
venir faire un tour à Bagnolet : dusses-tu n'y demeurer qu'un moment, et dussè-je n'avoir que le loisir de te dire que je veux toute ma vie être
A toi.
IS