‹ Lettres à Babet. Notice de M. Émile ColombayChapitre 32 sur 36 · SIEUR DU MESNIL · texte numérisé non relu

SIEUR DU MESNIL

A la parfin votre mérite, de qui la de'mesurée grandeur honore la petitesse du mien, vous rend une victoire assurée que vous auriez jà obtenue si vous eussiez combattu pieçà.Vous savez, très valeureux preud'homme, vous qui, étant issu d^une naissance tant noble, devez être une fleur de chevalerie, que les Nymphes qui ont accointance avec la vertu attendent langoureusement que Tordonnance paternelle leur enjoigne d'avoir la bienveillance pour une demoiselle. La pénultième fois que

VOUS prîmes votre réfection à la tant maigre table du courtois Chevalier, qui s'est donné la peine de me mettre au monde, j'avisai en vous regardant des larmes qui ondoient sur votre luisante face, et qui venoient du pays d'amont pour aller au pays d'aval : adoncques m'imaginai-je que vous aviez la poitrine férue et le cœur navré; et dès l'heure même point ne vous haïssois, ainsi bien vous aimois-je. Hier, viron l'heure de Compiles, mon très cher et très honoré père, à qui Dieu accorde bonne vie et longue, m'apprit que vous étiez le tant renommé soudart, qui deviez livrer assaut à ma virginité, dont je suis moult joyeuse : et en même temps votre gentil messager me fit présent de votre gracieuse missive, qui contenoit plusieurs beaux discours remplis d'énergie. A laquelle si jolie missive, pour aucunement répondre, je vous envoie des recommandations à pleines mains et vous assure que la balle de vos commandements ne fera jamais faux bond sur la raquette de mon obéissance.

A BABET

J'ai rendu ta lettre à M. de Launay, sieur du Mesnil , qui d'abord a fait plus de cérémonies qu'un jeune médecin à qui Ton paye une première ordonnance ; mais comme il la lisoit et que je tâchois de remarquer sur son visage quels seroient les mouvements de son cœur, j'ai aperçu qu'il faisoit une moue à chaque mot gaulois qu'il rencontroit. Je l'ai si fort sollicité de t'écrire et lui ai tant dit que tu en serois ravie, qu'à la fin je l'ai fait résoudre à t'envoyer le billet que tu trouveras enveloppé dans le mien, et dont je viens de faire une copie, que je veux garder pour la rareté du fait. Pour m'obliger à l'aller voir en Normandie quand il sera marié avec toi, il m'a dit les choses les plus obligeantes du monde, et

entre autres, qu'il ne m'en coûteroit que douze francs par le coche d'ici à Rouen; que, de Rouen à Mesnil, je pourrois prendre la commodité des chasse-marées, et que quand je serois arrivé, je ne coucherois qu'une nuit chez lui, si je voulois. Une des méchantes qualités qu'il trouve en ta personne, et qui l'obligent à consulter s'il doitt'épouser, ou non, est que tu es plus jeune qu'il ne souhaiteroit, de dix-sept ou dix-huit ans. Il voudroit avoir donné quelque chose aux pauvres, et que tu en eusses trente-six ou trente-sept, afin que tu fusses revenue des bagatelles qui amusent la jeunesse, et que tu appliquasses tous tes soins à faire profiter sa maison des champs. Si je t'avance rien qu'il ne m'ait dit, je consens, Babet, quand j'irai demain à Bagnolet te faire un sacrifice de tous mes respects, que tu ne me fasses pas la grâce de croire que je suis

Tout à toi.

JE suis au désespoir, mon pauvre cher, je ne te le cèle point. Ce maudit Normand, qui s'est plaint à mon père qu'il étoit dans une auberge à dépenser vingt-cinq sols par jour, dans un temps où sa présence est nécessaire en son pays pour faire ensemencer ses orges, l'a fait résoudre à me dire qu'il vouloit absolument que je l'épousasse. Ne t'alarme point ; quelque respect que je sois obligée de rendre à mon père, je ménagerai si bien toutes choses, que je ne ferai rien contre ce que je lui dois, ni contre ce que je t'ai promis. Je suis enragée qu'un petit hobereau de village, qui n'est considérable que par vingt-cinq mille écus, que je voudrois qu'on lui eût volés, vienne d'auprès de Caen me déterrer jusque dans la vieille rue

du Temple, pour faire mentir mon horoscope qui me promettoit je ne sais combien de plaisirs. Je voudrois avoir payé la dépense de son auberge, lui avoir donné sept ou huit gourmades pour mon argent, et que le diantre* l'eût emporté en son pays d'où il ne revînt jamais. Avant que de porter les choses à l'extrémité, je lui écris ; vois ma lettre, et quand tu l'auras cachetée, prends la peine de la lui porter toi-même. Comme il ne te connoît pas pour mon amant, dis que tu es mon cousin; et comme parent, prie-le de ne pas s'obstiner à presser un mariage à quoi je ne me résoudrai jamais. Si tu ne gagnes rien par la douceur, menace ; il n'importe de quelle façon tu m'arraches à lui pour être

A toi.

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