‹ Lettres à Babet. Notice de M. Émile ColombayChapitre 33 sur 36 · I. Le diable · texte numérisé non relu

I. Le diable

A BABET

AS-TU bien songé à ce que tu faisois, Babet, quand tu t'es avisée de me donner la commission que je viens de recevoir, et crois-tu qu'après une nouvelle si fâcheuse je puisse me posséder assez pour ne pas mêler beaucoup d'emportement à la prudence que tu veux que j'aie? Quand même je serois capable de me faire toute la violence que tu trouves à propos que je me fasse, quelle déférence attends-tu d'un brutal, qui t'aime moins parce que tu mérites d'être aimée, que parce qu'il n'a pu s'en empêcher, et qui ne se soucie guère à qui il te doive pourvu qu'à la fin il te puisse avoir? Dans l'état où sont les choses, il n'est plus temps de lui dissimuler ce que je suis; il me craindra si je me déclare, et sa lâcheté me

cédera peut-être ce que son ignorance me dispute. Quelque confiance que je puisse avoir en toi, et quelque sûr que je doive être de tes bontés, je ne te puis celer, Babet, que j^ai presque autant d'appréhension que si tu ne m'aimois point. Ton père a sur toi tout le pouvoir qu'il y veut prendre; et jusqu'ici, si je l'ose dire, ton obéissance a prévenu ses commandements. Quoique l'époux qu'il te veut donner soit indigne d'un bonheur si grand, sa prévention lui fait trouver des raisons dans ce qu'il fait, qu'à peine oseras-tu combattre, et quand tu les combattrois, il n'est pas sûr que tu en triomphes. Cependant :

Tu veux que je sois sans alarmes ; Et le moyen, Babet, de ne m'alarmer pas ? Le rival qu'on me donne a pour toi peu de charmes ; Je lui vois des défauts, mais ai-je des appas ? Je veux même être sûr d'avoir l'heur de te plaire ; Un amant sur ton cœur pourra moins que ton père ; On obe'it sans peine à qui l'on doit le jour :

Et quoique j'espère à mon tour,

Ta sévérité scrupuleuse

Rendra la victoire douteuse

Entre la nature et l'amour.

Pardonne, je t'en conjure, à ce que me fait dire ma douleur. S'il m'échappe le moindre mot qui t'offense, je le désavoue. Je songe

moins à ce que j^écris qu'à ce que je suis sur le point de perdre, et je mériterois le malheur qui me menace, si, dans une conjoncture si cruelle, j'avois assez peu d'amour pour conserver toute ma raison. Je vais de ce pas trouver Finsolent qui est cause de la peine que je souffre. Je lui rendrai la lettre dont tu m'as voulu faire le porteur, et, malgré Tétat où je me trouve, je tâcherai à ne rien oublier de ce que tu me prescris, afin que si Ton t'arrache à mon espoir, mon obéissance me fasse mériter une place dans ton souvenir et t'oblige à dire quelque jour que j'étois digne d'être

Tout à toi,

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