‹ Lettres à Basile [microforme]Chapitre 16 sur 18 · LU CR · texte numérisé non relu

LU CR

Toujours à propos du rire des hommes, vous dites que Je persiste à admirer “ Teresa” et la “ Belle-Hélène.” D'abord, comme le fameux singe qui confondait le Pirée avec un nom d'homme, vous sem blez prendre ici la Belle- Hélène pour une personne, ou bien vous transformez Teresa en opéra-bouffe, Cette pauvre chanteuse de cafés-concerts ne s’attendait probablement gœuère à pareille opération. Vous allez vous excuser en disant qu'un saint homme comme vous'ne connaît pas ces choses-là, Et moi, je vous dirai, M. Basile que la sainteté n'exclut pas le bon sens, et qu’un homme de bon sens ne parle jamais de choses auxquelles il n’entend rien, pas plus à propos de musique, qu'à propos de la rotonde du capitole américain. Ceux qui ont pris la peine de vous lire, se rappellent les bourdes colossales que vous avez écrites sur ce dernier sujet, et qui nous ont presque autant amusés que votre fameux chapitre sur la politique d'Adam. Quant à ce qui est de mon admiration pour Teresa et la Belle- Hélène, elle se réduit à bien peu de chose, puisque je n’ai jamais entendu la chanteuse, et que j'ai entièrement oublié l'opéra, à part cette jolie charge contre les Basiles du temps de Ménélas qui se disaient en rapport direct avec Jupiter, et prétendaient avoir le imonopole de ses foudres.

Mais passons à autre chose. Vous dites, M. Basile : “ Il est inexact de dire que Sa Grâce arrait

refusé son approbation à mes Causeries, si je l'avais”

demandée.” Oui, cela est inexact en effet, car vous l'avez de-

“mandée cette approbation, et vous n'avez pu l’ob-

tenir... Cela est plus précis, n'est-ce : 18 ? Vous dites encore: ‘ J'ai obtenu l'approbation

des évêques du diocèse où j'ai publié.” C'est à mon tour, M. Basile, de trouver votre avancé entaché d’une légère inexactitude. Car si je me souviens bien, vous avez d’abord publié à Québec, et ce que vous avez fait à Montréal n'est qu’une ré- {l édition. | [l Vous prétendez ignorer ce qui a pu se passer entre Mgr. l’Archevêque et le P. Monnot, au sujet- | de la Croisade Spirituelle. Voilà quelque chose que | vous n'affirmeriez pas sous serment, M. Basile ; IR non pas parce que le scrupule vous étouffe, mais | parce que vous êtes trop soigneux de vos petits in- } | | |

térêts. (*) D'ailleurs, dans le cas même où l’on vous aurait caché que le P. Monnot n'avait la permission de prêcher son œuvre que jusqu’à l: Tous-| saint, quand. vous le voyiez abandonner la chaire et recourir à la conférence, pour un homme qui a le don de voir le doigt de la Providence dans toutes les sifaires d’ici-bas, il était facile de voir là au moins celui de l'autorité. Mais cette autorité vous déplait, M. Basile ; elle n’est pas assez intolérante pour votre goût, et c'est pour cela que vous ne manquez jamais l’occasion de lui donner le coup de pied, ad majorem Dei gloriam !

Le fait est, M. Basile, que si l’on ne savait pas par expérience ce dont vous êtes capable, oh aurait peine à s'imaginer jusqu'où l'astuce, la malice, l'envie et l'hypocrisie peuvent pousser une certaine classe d'hommes, quand l'ambition. les tour mente. Il n’y a rien qu'ils ne.fassent. L’honneur, l'estime de soi; la droiture, le patriotisme, l'amitié même, rien ne leur est sacré. La religion ? ils s’en font un manteau pour cacher leurs vices, un mar-

(*) M. Routhier n’est jamais revenu sur ce sujet,

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gogne en petit comité. Le prêtre ? ils le flattent pour s’en faire un instrument, et quand ils n'y peuvent parvenir, ils le déchirent impitoyablement. O pharisiens, ô vendeurs du temple, à cafards intrigants, comme je me sens bien lorsque je vous ai au bout de ma verge !

Il est bien triste, M. Haaile, qu’en plein dixneuvième siècle, et dans u1 pays qui jouit depuis longtemps d’un gouvernement constitutionnel, on en soit encore réduit à revendiquer le droit d'être

catholique, sans être obligé de s’incliner devant le

despotisme de M. Cartier et l'ineptie de M. Chauveau! Et pourtant voilà tout le sujet de notre discussion.

Mais dites-moi donc, Basile de mon cœur, notre gouvernement est-1l responsable oui ou non ? S'il est responsable, j'ai donc le droit de ::: désapprouver et de le dénoncer au peuple! Est-ce faire de la révolution cela? Il n’y a qu'un Basile qu puisse le prétendre.

Que disaient les Basiles du comté de Lévis aux dernières élections ? “ M. Fréchette est contre le gouvernement ; or, comme il est de {oi qu'on doit se soumettre au gouvernement établi, M. Fréchette n'est donc pas catholique, c’est donc un révolutionnaire !” Et les commentaires d'aller leur train. On a vu des hommes dont le car actère particulier

devait nous faire espérer plus de charité et de

mansuétude, descendre jusqu’à la calomnie la plus infâme, et aller de maisons en maisons affirmer que j'avais abandonné ma religion, et que je m'étais fait, pendant deux ans, aux Etats-Unis, le vicaire d’un prêtre apostat !

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Et si j'avais éte la seule victime de cette indigne persécution, passe encore; une hirondelle ne fait pas le printemps, comme dit M. Chauveau. Mais

on a employé la même tactique dans tous les com-

tés de la Province où il y avait un candidat opposé au ministère, Qu'avait-on à dire contre M. Lange-

‘lier, par exemple? N'était-il pas sans tache sbus

tous les rapports? Son honorabilité et ses prineipes religieux n’étaient-ils pas à l’abri de tout soupçon, puisqu'il possédait la confiance de la première institution religieuse du pays ? Et cependant qu'a fait votre école ? Ne l’a-t-elle pas représenté co"-me un communiste, un garibaldien, un complice de l'assassinat de Mgr. Darboy ? N’a-t-elle pas été jusqu’à l'appeler Commissaire de Satan ? Il n'avait pourtant pas écrit la Voix d'u Exilé, lui! On n'avait pas même ce spécieux prétexte à invoquer. Pourquoi donc cette guerre acharnée qu’on lui a faite au nom de la religion sinon parce qu’il était opposé au ministère actuel ? Oh! allez, les Basiles sont les mêmes dans le comté de Bagot, qu'à Lévis et à Kamouraska !

Et vous venez nous dire, l’eau bénite sur les lèvres, que vous n’attaquez pas l’opposition; que vous n'en voulez seulement qu'aux libéraux ! Allons donc, cher Basile, il y a une chose bien certaine pour tout le monde, allez, c’est que si M. Langelier et moi, nous étions présentés comme ministériels, toute cette fervente croisade n'aurait jamais eu lieu. Nous aurions été de suite proclamés bons chrétiens et parfaits catholiques.

Le passé le prouve. Qu'étaient les Huot, les Rhéaume, les Blanchet, les Tourangeau, avant leur honteuse volte-face ? Votre école les dénonaient comme des impies, des hommes dangereux

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comme l'aurait procla-

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qui voulaient renverser l’ordre social et abolir la religion. Aujourd’hui qu'ils ont trahi leurs convictions pour se faire élire avec l'argent et les bàtons du ministère—pour manger les croxignoles du gouvernement, suivant l'expression cynique de l’un d’entre eux,— comment se fait-1l qu'ils soient devenus si parfaits tout-à-coup ? Est-ce que M. Huot est moins socialiste "qu'il n’était autrefois ? Est-ce que MM. Rhéaume, Blanchet et Tourangeau seraient devenus des piliers de sacristie par hasard ? Ma foi, M. Basile, on dirait que vous prenez le public pour un tas d'imbéciles. Tenez, je suis sûr d’une chose, c’est que tout Commissaire de Salan que je suis, si je passais au ministère au-

jourd’hui pour demain, tous les Basiles du pays

seraient les premiers à me décerner les plus beaux certificats d’orthodoxie imaginables. Et ce n’est pas à l'opposition que vous en voulez! Mais cachez-vous donc !

Quelles conclusions tirer de tout cela, M. Basile ? C'est que vous êtes des hypocrites, et pas autre chose. Si vous aviez réellement les intérêts de la religion à cœur, vous ne la traîneriez pas ainsi à la remorque de votre politique louche et rancunière, et si vous étiez bons catholiques, vous ne diffâmeriez pas vos frères comme vous le faites, sans même avoir l’excuse de la défensive.

Etrange discussion :—Vous êtes un impie !— Comment cela ?—FParce que vous n'êtes pas catholique.—Mais oui, je suis catholique.—Non, vous ne l’êtés pas.—Je veux l’être—Non, vous ne le serez pas —Je reconnais tout ce que l'Eglise enseigne et je m'y soumets.—Je ne veux pas, car si vous êtes aussi catholique que moi, il me faudra

vous encohtrer sur le terrain de la POSER et je ne veux point cela...

N on, vous ne voulez point cela, cher M. Basile ; mais ayez tranquille, je suis prêt à vous rencontrer sur tous les terrains du monde ; un savant de votre’ espèce, ca se réduit vite à quia.

Heureusement pour vous que vous savez faire contre fortune bon cœur, et que lorsque vous vous trouvez confondu dans vos absurdes prétentions vous vous mettez immédiatement du côté de votre adversaire. C’est très-prudent ; cela coupe court à toute discussion dangereuse. Ainsi, par exemple, vous m'accusez d'irréligion ; je réclame. Vous appuyez votre accusation sur ce que je suis républicain et opposé aux priviléges nobiliaires ; je rétorque que la religion est très-démocratique dans ses doctrines ; qu’elle ne connaît pas plus la royaut‘ que la république ; que la forme du gouvernement ne relève que de la volonté populaire, et je prouve ces divers avancés en citant des théologiens quitous font autorité dans l'Eglise. Que répondez-vous? Vérité de la Palisse! Personne n'a jamais contesté cela, dites-vous. Bien, trèsbien! Ainsi, je puis être catholique tout en professant des principes démocratiques... Mais laissez-moi donc tranquille alors ! On se prend à se demander parfois si vous avez réellement la tête

sur vos épaules.

À propos de mes citations, vous croyez faire

acte de finesse en insinuant qu’elles me sont fournies par quelque membre du clergé. Et quand cela serait, en perdraient-elles leur Yaléar comme autorités ? Il me semble que éela prouverait tout au plus que ce que vous appelez la basiliophobie est répandue même parmi le clergé ; car enfin, si

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quelque prêtre me fournit ces autorités, ce n’est certainement pas pour vous aider à m’enfoncer.

Je n'ai pas été dû tout surpris de vous entendre faire cette suppbsitioti, chet M: ‘Basile ; vous êtes si profondément ignorant sur ces matières, que vous êtes tout Étonné qu'un autre puisse les avoir étudiées. Or, détrompez-voûs, M. Basile; cela ne ‘tire pas à conséquencé; mais ces Citations, depuis la prernière jusqu'à l4 dérnière, personne ne me les a fournies; je les dois à mes propres recherches. Etudiez un peu, M. Basile, et comme cela ne demande pas de bien grands eftorts d’'intelligence, vous pourrez peut-être un jour en faire autant. .

Je ne puis relever tout ce que vous dites de faux, M. Basile ; pour cela, je serais forcé de m'attacher à chacune de vos paroles; je ne signalerai que quelques-uns de vos avancés les plus marquants : ”

Vous dites que j'appartiens à l’école libérale condamnée par Pie IX.--V ous avez pris cela dans votre cervelle enfumée, M. Basile !

Vous dites que j'ai justifié l’assassinat politique. — Vous êtes un calomniateur, M. Basile !

Vous dites que j'ai prétendu que, pour trouver … un roi digne du peuple canadien, il fallait plonger dans les sales bourbièrs de la truanderie.—Cela est stupidement faux, M. Basile !

Enfin, vous dites que j'ai léchement abandonné mon pays pour le mieux diffämer.—Cela est d’une absurdité ni se, M. Basile !

Mais si j'étais un pareil garnement, un homme aussi dangereux, pourquoi donc m'avez-vous; éonjuré si amicalement de revenir au Canada? Il me : semble que les honnêtes gens devaiént être bién

| | no ide ce ee débarassés d'un scélérat de mon espèce. Hein! qu'en dites-vous ? Je gage que vous faites le mort là-dessus aussi !

| Cela m'amène à dire un mot du banquet de | l’'Immaculée Conception. Je n'en aurais pas parlé | moi-même; mais puisque vous prenez la peine de | dire au public que j'y étais, je vous en sais gré, M. | Basile. Lorsqu'on se trouve comme au coin d’un | bois où il faille défendre sa réputation contre des | | |

voleurs de grand chemin, on doit être reconnaissant à quiconque nous fournit un bouclier comme celui-là Pauvre Basile, vous ne cesserez donc | jamais de vous enferrer !

| Un dernier mot, M. Basile. Vous vous êtes | étonné de ce que, malgré le peu de cas qu’un homme comme il faut doive faire de : certaines injures, j'aie senti le sang me monter au visage, quand vous m'avez appelé un /dche;. et dans la grandeur de votre courage, vous avez immédiatement cherché les raisons qui vous paraissaient les plus propres à vous rassurer contre la correction La que votre impudence aurait pu vous attirer. . D’abord rien d’extraordinaire à votre étonnement. | La race des Basiles, voyez-vous,:ça n’est point très | chatouilleux sur ce point-là. La Providence qui | connaissait le rôle qu'ils auraient à jouer, A fait leurs larges-faces Pour les larges souffets.

L Ensuite, quant aux raisons que vous avez de 1l vous rassurer, vous en avez oublié la meilleure ; | c'est la prudence naturelle aux gens de votre mé-

tier, qui, —grâce à leurs rapports habituels avec

la Providence, je suppose,—savent en général se

tenir à distance assez respectueuse pour éviter les

étrivières. ,

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Vous parlez de petits verres de “ Basile” en voilà un. Goûtez-moi cela ; c'est du dernier crû. Vous trouvez que j'ai des goûts de restauraleur ; j'en ai surtout les talents, M. Basile. Je n’ai peut-être pas le carpe aussi délié que certains faux moines de ma connaissance, mais j'ai un tour de main tout particuliér pour le service des petits plats. Ceux que je vous ai déjà servis sont là pour prouyer que je n'oublie jamais ni le poivre ni la moutarde:

C’est toujours à votre service, M. Basile.

Lundi, 8 janvier 1872.

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