DEUXIEME LETTRE
Mon cher M. Basile,
Véritablement, je ne prévoyais pas que ma lettre vous exaspérerait à ce point. En lisant votre réponse dans le Nouveau-Monde, 11 m'a semblé vous entendre moduler, sur tous les tons de la gamme, cette ritournelle si pleine d'harmonie imitative :
Ça m'agace, gace, gace | Ça m'agace au superlatif |
Vous trépignez, vous pestez, vous grincez des dents, vous perdez votre sang-froid. Aussi, pauvre M. Basile, quel gâchis vous faites ! De l'aveu même de vos rares amis, votre lettre est d’une faiblesse désespérante. Pas une raison, pas un argument, pas une idée. Rien que des insinuations, des fauxfuyants, de maladroites excuses, et des injures grossières ; le tout fricassé dans un style empâté, mal cuit, mal digéré. Vraiment, M. Basile, à vous voir attaquer tout le monde de si grande gaieté de cœur, je vous aurais supposé plus fort à Ja riposte, Convenez-en, vous êtes éreinté.
N'allez-pas vous livrer au désespoir cependant ! Ne faut:il pas que le Rire des hommes aît son tour ? Ce rire est embêtant, je conçois ; mais il vous faut en prendre votre parti: endurez-le, parbleu ! C'est du reste, une bonne occasion pour vous de faire preuve de patience évangélique. Et puisle'triomphe des méchants n’a qu’un temps. Vous le savez bien, vous qui avez inventé le Rire de Dieu; bien
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que vous ajoutiez avec assez d'irrévérence, ce me semble, que le rire est le père de tous les vices. Avouez que le bon Dieu doit être assez peu flatté de la remarque.
Mais trève de badinage. Mes ironies vous donnent sur les nerfs, et je veux bien, pour vous être agréable, user le moins possible de toute figure de rhétorique qui partagerait avec moi le malhéur de vous déplaire.
Soyons donc sérieux, puisque vous le voulez absolüment, M. Basile ; seulement je vous avertis
‘que vous n’y gagnez rien.
Sivos attaques n’eussént été dirigées que contre moi personnellement, M. Basile, il est probable que je les eusse trop dédaignées pour en faire un sujet de discussion publique. Mais nous savons qu'il existe depuis longtemps, dans ce pays,'une certaine école—maintenant peu nombreuse :heureusement—qui a la prétention de se faire, suivant
votre-expression, bélonniste devant l'arche d'alliance ;
qui croit avoir le monopole exclusif de l'honnêteté et des bons principes; qui accapare le bon Dieu et les choses saintes pour elle seule, et qui s’arroge audacieusement le droit de jeter hors de l’Eglise tous ceux qui ne pensent pas comme ee en politique.
Cette école semble avoir pour condition d’existence de dénicher une hérésie au moins üne fois par mois ; et pour cela elle furète partout, güette partout, espionne partout. On n'a presque pas l'idée de ce que ses mouchards sont capables de faire. Ils iront jusqu’à se glisser dans votre hôtel, à l'heure du dîner, si vous êtes en voyage, et le lendemain, le public lira avec stupéfaction sur le Courrier de St. Hyacinthe ou le Messager de Joliette,
— 16 — : { ‘par exémple, que vous avez mangé duisteak un À vendredi ! | ù
Si je dis vous, c'est manière de #exprimer;, car la viande le vendredi, la contrebande dû vin de | messe, les expéditions nocturnes et les baigaiades l de :a Gatineau, deviennent œuvres pies, du ino- l ment qu’on ‘appartient à la benoite phalange.
Il y a‘un infâme calcul là-dessous. |
Nous vivons dans un pays profondément catholique, et où, par conséquent, les accusations d’im- | piété et d'irréligion font toujours un grand cffet | sur les masses. Or, sitôt que, dans cette école, on ; À a quelque petite jalousie de métier à satisfaire, quelque petite vengeance personnelle à contenter, quelque adversaire à renverser afin de se hisser | à sa place, le truc est bientôt trouvé ;—on prend le prétexte d’une causerie du dimanche, d’une cri- 4 tique littéraire, de n’importe quoi, et l’échine dé- Fe votement courbée, la figure béate, le miel sur les lèvres, et la plume trempée dans le fiel, on vous décoche quelque bonne accusation d’impiété, ou 1 bien l’on souffle dans le public quelque insinuation traîtresse au même effet, et si la victime n’est pas de ceux qui ont l’habitude de monter sur les toits pour faire leurs actes de vertus théologales, F0 enfoncée. démolie, clouée !
Cette tactique a double avantage: celui de couler adroitement à fond ceux qui vous portent-ombrage, et de se bien poser auprès de certain clergé, IS —ce qui en temps d'élection, ne nuit pas, comme M vous savez, M. Basile. Sur ces derniers temps, { cette école a porté l'audace jusqu’à ses plus ex- ‘| trêmes limites N’a-t-elle pas dénoncé l'Université- L Läval comme un foyer de gallicanisme, erreur qui n. suivant vous, M. Basile, prend sa source dans :cette
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grande hérésie des temps modernes, le NATURALISME. N'a-t-elle pas dirigé ses attaques contre notre digne et savant Archévèque lui-même ? Bref, elle tenterait de déloger les saints du Paradis, pour peu que lentreprise dût lui rapporter quelque chose.
C’est à cette école dont vous êtes l’un des adeptes les pli ; roués, M. Basile, que je réponds au nom de tout un parti politique, que vous enveloppez dans votre haîne areugle,:et que vous avez voulu atteindre indirectement dans ma personne.
Si j'ai eu jusqu'ici certaine confiance dans votre bonne foi, M. Basile, je vous dirai que votre réponse à ma lettre n’est pas de nature à la confirmer. La persistance que vous mettez à accoler mon nom à certains écrits auxquels vous savez que je n'ai jamais pris part, me donne la mesure de votre honnêteté, au moins dans la discussion. On, ne me fera jamais croire, par exemple, que vous vous imaginez sérieusement servir les intérêts de l'Eglise en vous efforçant ainsi, tantôt par affirmation directe, tantôt par quelque adroite insinuation, de me montrer comme un ennemi invétéré de la re':xion et de ses ministres ?
Quel métier est cela, M, Basile? Ni je vous appliquais ici quelques-uns de ces gros mots que notre siecle efféminé appelle violents et dont le Christ s'est servi lant de fois, comme vous dites, race de vipères, par exemple, ne l’auriez-vous pas un peu mérité ? De quel droit scrutez-vous ma conscience ? Qui vous a fait juge de mes sentiments religieux ? De quelle autorité me rejetez-vous du giron de l'Eglise ? Prétendriez-vous que je doive vous porter chaque mois un certificat ( ‘confession, par hasard ? Pour Dieu, mon cher M. Basile, mêlez-vous . donc de vos affaires !