TROISIEME LETTRE
Mon cher M. Basile,
Vous avez un peu de la nature du lièvre. Vous faites des sauts, des enjambées, des voltes-faces ; le diable en personne vous suivrait à peine à la piste. Vous êtes ingambe, M. Basile ; et c’est une nouvelle qualité que j'ajoute à toutes celles pour lesquelles je vous ai déjà donné crédit.
Quelle souplesse! D'un bond vous sautez de Paris à Chicago, de la Lanterne au pétrole, du père Caussette à Victor Hugo, de Napoléon III à la Providence, des Contes de Lafontaine à l'Ecriture- Sainte... et lorsque vous vous croyez hors de portée, vous couronnez tous vos chassés-croisés par une étourdissante cabriole, et, rétombant sur vos pattes, vous vous écriez hors d’haleine :
“ Croyez-vous au surnaturel, M. Fréchette.”
Comprends pas! Est-ce que vous voudriéz sa voir «> que je pense de Home et des frères Davenport? Me soupçonneriez-vous d’avoir un faible pour la science du juge Edmunds et du Dr. Slade ? Tiendriez-vous à connaître mon opinion sur Ca: gliostro ? Ce n’est pas la peine, n'est-ce pas ?
D'un autre côté, si c’est une profession de foi dans la Providence que vous me demandez, j'au: rais bien le droit de vous dire: “ De quoi vous mêlez-vous ? ” Mais je veux être bon prince, et puisque-cela vous intéresse, M. Basile, je vais en déux mots vous édifier sur ce point :
Sgjat v se ms! È
Le die
Je crois en une Providence qui récompense la vertu et punit le crime, soit dans ce monde, soit dans l’autre; mais je ne crois pas en une providence dont vous tiendriez les ficelles, vous ou aucun de votre école, M. Basile.
Je crois en une Providence juste et bonne, au-. dessus de nos préjugés et de nos misères; mais non pas en une providence de commande, qui serait l'instrument des petits ambitieux, et l’humble servante de toutes les hypocrisies, M. Basile,
Je reconnais dans la Providence le suprême régulateur de l'Univers ; mais je ne la crois pas com-
plice de vos haînes aveugles, de vos ostracismes
injustes, de vos fanatiques intolérances, et encore moins de certaines autres petites saletés qui se commettent journellement en son nom, M. Basile.
Dieu nous préserve d'une Providence qui s’appellerait Basile Routhier ! °
Je n'ai nulle objection à voir le doigt de Dieu dans les malheurs qui viennent de fondre sur la France, mais je vous l’affirme dans toute la sincérité de mon cœur, j'en aurais beaucoup à admettre que Teresa et la Belle-Hélène en fussent la cause. Vous essayez de prendre la tangente, pour échapper au ridicule de cette assertion, cela se conçoit. Mais moi, je tiens à vous ramener au point de départ. Faites le lièvre tant que vous voudrez, je vous avertis que je suis bon limier.
Ah ! M. Basile, si le rire est le père des vices, comme vous dites, faites pénitence, car il est écrit : “ Malbeur à celui par qui le scandale arrive !” :
Il n’est point étonnant du reste que vous n'aimiez pas cet agréable désopilement de la rate si favorable à la digestion, M. Basile; pour être dé
LL D. vé
bon compte, il faut admettre que le public n'est ‘ pas raisonnable et qu'il en abuse à votre égard.
Mais de votre côté, ne seriez-vous pas un peu
sévère à l'égard de ces pauvres rieurs? Après tout, plusieurs grands saints ont été cités pour leur belle humeur et leurs joyeux propos. Pie IX lui-mème est, dit-on, d'une charmante gaieté. Et puis, ne savez-vous pas que les Contes de Bocace ont été imprimés à Florence en 1578, avec un
beau privilége du pape Grégoire XIII qui disait
qu'en rela il marchaït sur les traces de son glorieux prédécesseur Pie V? Ne savez-vous pas que les Contes de Lafontaine qui, suivant vous, ont attiré la colère divine sur ia France, ont été publiés à Lyon par le célèbre jésuite et écrivain catholique,
le père de Colonia? C’est l'abbé de Longuerue
qui le dit. (*)
Au reste, moi, M. Basile, j'aime à nire ; et si vous tenez absolument à me corriger de ce défaut-là, commencez par ne plus écrire. J'usque-là, je me tiens les côtes, c’est plus fort que moi.
Mais revenons à la Providence.
Vous êtes scandalisé, M. Basile, de ce que j'aie employé le mot de fatalité au sujet du désastre de Chicago. Encore une hérésie!..... Ma foi, M. Basile libre à vous de voir des châtiments dans toutes les calamités qui arrivent ici-has; pour moi, je crois qu’il nous serait téméraire de vouloir sonder
(*) Je ne prétends pas ici justifier ce qu’il y à de mauvais dans les ouvrages de Bocace et de Lafontaine ; je veux seulement démontrer qu’au point de vue des mœurs du temps où ils ont été écrits, ils p'étaient pas aussi condamnables qu'ils le paraissent aujourd'hui, Il me semble que si quelque chose eût dû attirer les châtiments de Dieu sur la France de Louis XIV, ce n'étaient point tant les Contes de Lafontaine, que: les débord ements qui ont rendu célèbre. la cour du grand roi.
nt
ED mg mt Pr pe
rar tnrantinn,
RS
0 mm mm 2
tous les mystères de la Providence, et assigner à son action le cercle étroit de nos préjugés et de nos passions. Et puis, M. Basile, si tous les mal- Heurs qui nous frappent devaient donner la mesure de nos iniquités, que faudrait-il donc penser dé notre pauvre St. Roch, par exemple ? Ne pourrait-on pas l’accuser de rendre des points à Sodôme et Gomorrhe? Et le séminaire de Québec! Et notre couvent des Sœurs dela charité! n’ont-ils pas été incendiés chacun trois fois au moins ?..…..
Allons donc, M. Basile, vous voyez bien que vous êtes fou !
Tenez, vous n'avez pas été, que je sache, chargé d'interpréter les décrets de la Providencee. Le Très: Haut ne vous a pas nommé son agent général.
Les enseignements qui ressortent des grands événements quise passent sous nos yeux, n'ont pas besoin de votre éloquence pour porter leurs fruits. Laissez faire le bon Dieu; il entend son métier, et s'il est de mon goût, il doit détester les officieux. Avec cela qu’en voulant toucher à tout, vous gâtez les meilleurs plats. Ouvrez l'écriture et vous trouverez cette consolante parole : ‘“ Dieu châtie ceux qu’il aime ! ”
Maintenant, M. Basile, à mon tour! Vous me permettrez bien de vous poser quelqres petites questions, n'est-ce pas? J'aimerais, moi aussi, à connaître vos vues touchant la somme de surnaturel qui doit entrer dans certaines choses d'icibas. ù
Par exemple, dites-moi, M. Basile, faut-il voir le doigt de Dieu dans la lettre anonyme remplie d'injures que le révérend M. Patry, curé de St. Paschal, a reçue de Kamouraska, pendant votr
que
argé C'rèséral.
évét pas nuits.
2r, et eux.
ratez trouceux
s me etites si, à urnas d'ici-
oir le nplie e St.
votre
élection, de la part d'un certain saint homme que vous connaissez bien ?....
Y at-il eu intervention directe de la Providence dans la mise en circulation de faux billets de banque, qui s’est faite sur une si large échelle, à la même époque, dans le comté de Kamouraska, par l'entremise de vos agents électoraux ?..…..
Y avait-il du surnaturel dans les peintures à fresques rien moins qu'odoriférantes, dént on a si souvent badigeonné vos dieux lares à la barbe de votre immense popularité 7...
Pour ma part, j'ai peine à voir, dans ce dernier fat surtout, autre chose qu'un acte purement humain. |
Quoiqu'il en soit, en attendant que vous nous exposiez votre manière de voir etsurtout de sentir ces choses, je vous parlerai, à mon tour, de cé que les gens sensés regardent comme la cause la plus directe de ce que vous appelez la décadence du peuple français. Vous y mettez trois colonnes : quelques lignes me suffiront,
Ecoutez bien, M. Basile. Quand on voit la plus belle nation du monde à plat-ventre, pendant dixhuit ans, devant un aventurier de l’espèce de Napoléon III, on n’est plus étonné de la voir sans force et sans énergie au jour de l'épreuve. Ce sont ceux qui se sont inclinés devant le parjure;
eux qui ont donné le titre d'homme providentiel à un conspirateur sans vergogne ; ceux qui, Comme vous, M. Basile, ont trouvé le mot de malheureuse
entreprise, pour pallier le crime de Boulogne-sur-
mer; ceux qui ont appelé sauveur de ia patrie, l'égorgeur du deux-décembre; ceux qui se sont agenouillés devant tous les attentats à la morale publique ; ceux qui ont adoré le succès les mains
teintes de sang, que nous devons terir responsa bles de la démoralisation qui a envahi la France, péndant ces dernières années! Vous parlez de révolution ; mais vous avez sanctionné et acclamé ATEN la plus hideuse de toutes les révolutions, à l’avé- Ml nement de l’ex-carbonaro des Romagnes Et, en- | core aujourd'hui que la pauvre France épuisée essaie de se relever en inaugurant un régime d’'ordre et d'honnêteté, votre M. Veuillot soulève les esprits contre le gouvernement établi, et prêche la révolution en faveur d’une dynastie à jamais Le jugée et condamnée. La révolution qui met un fn, monarque sur le trône est-elle plus légitime que fe celle. qui fonde une république ? (*) Pour Dieu,
|. | | M. Basile, comprenez-vous donc vous-même !
| Mais il est inutile de traiter ces questions-là avec vous; vous n’y entendez rien, et vous ne | voulez rien y entendre. Vous n'avez qu’un prin- | cipe, l'intérêt; qu’un but, arriver. Pour votre école, | la morale, la sincérité, le patriotisme, les convic- | | | tions, blague que tout cela. Le succès, voilà le |
grand mot. À vos yeux, celui qui conserve encore
quelque croyance au-fond du cœur, pour qui la
vertu civique n’est pas un vain mot, n'est qu'un
‘imbécile, une tête chaude, un écervelé, un exalté
qui n’a pas assez de jugement pour choisir le parti
politique qui saura le pousser. M. Basile, avec ces
a principes-là, on va où la France en est rendue au Lai jourd’hui...… 4
Mais assez sur ce sujet. Nous parlions tout à
l'heure de vos évolutions chorégraphiques; je
constate qu'il y a surtout un point où vous aimez
tout particulièrement à revenir gambader. Ce sont
(*) M. Routhier n’a jamais répondu à. cette question,
EL NU) Aer ï à RS PE PT SERA NS LR ra
Mes Loisirs. Pauvre petit livre, il n'a jamais, tant fait parler de lui. Je croyais ce péché de jeunesse
enterré pour toujours dans la poudre de l'oubli,
et voilà que vous le réveillez à tout propos pour en faire les appréciations les plus multicolores qui aient jamais accueilli nouvelle publication... Un jour, ce petit volume est très passable, ma foi! Inépuisable fécondité, richesse de couleur merveilleuse, expression loujours riche, vers presque loujours beau, vol parfois majestueux, quelquefois sublime, le plus souvent plein de grâce et d'harmonie, tours de force étonnants, pages admirables, chants d'une rare beauté, un vrai poêle, etc. etc. Un peu plus tard, vous vous accusez d'avoir été partial; vous regrettez bien tous ces compliments, et vous avouez ingénuement avoir été mauvais juge. Enfin, dans votre dernier article, Mes Loisirs ne valent plus rien du tout ; ce ne sont plus que des vers sonores, et il m'aurait fallu, dites-vous, y introduire le nom de Basile, pour y mettre un peu d'esprit. Mauvais moyen, M. Basile ; éeux .qui vous ont baptisé reconnaissent aujourd’hui sa complète inefficacité.
Quant à mon petit volume, je vous l’admets une fois pour toutes, M. Basile, ça ne vaut rien ; et vous auriez pu vous épargner toute cette dégringolade, pour en arriver à être parfaitement de mon avis là-dessus. En rabâchant toujours la méme rengaine, vous finissez par vous contredire et vous découvrez inutilement vos ficelles. Un peu plus d'habileté, narbleu! ou vous me forcerez de ne plus discuter avec vous.
Et puis vous n'avez aucun ménagement pour vos lecteurs. Vous nous conseillez de relire vos ehapîtres sur le Rire des hommes et le Rire de Dieu ! Décidément vous voulez nous assassiner, M. Basile.
en di
Et dire que vous citez le Siècle, l'organe des libres-penseurs! Mais vous le lisez donc! Et, ce qui plus est, vous le regardez comme une autorité.….... Horreur! M. Basile, horreur!
Cachez mieux vos ficelles, encore une fois.
Je ne vous citerai point le Siècle, moi, je ne le lis jamais; mais je vous mettrai sous les yeux un mot que le grand philosophe catholique Balmès, semble avoir écrit expressément pour votre école :
“ Je suis profondément convaincu, dit-il, qu'on ‘““ met en danger les intérêts du catholicisme, “ toutes les fois qu'on l’identifie, en faisant son “ apologie avec une cause politique quelconque. ”
Répondez à cela, M. Basile ! (*)
Lundi, 4 décembre 1871.
(*) M. Routhier s’en est bien donné garde.