‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 10 sur 36 · DIXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIEME LETTRE

Ce n’est plus seulement au chef de l’Ecole de peinture, c’est au premier de nos dessinateurs qu’un de ses élèves reconnaissans ne craint pas de soumettre quelques réflexions sur l’exposition de sculpture de cette année. Vous le savez, mon cher Maître , parmi les jeunes gens qui suivaient vos leçons à la Sorbonne , tous ne se destinaient point a la peinture ; quelques-uns devaient manier le ciseau après avoir étudié , sous vous , cet art du dessin que vous avez poussé à un si haut degré de perfection. Vous ne cessiez de recommander l’antique à nos méditations ; c’était le cri que vous adressiez chaque jour à tous vos élèves indistinctement. Mais de quelle sorte d’orgueil n’étais-je pas enflammé lorsque je vous entendais dire aux peintres : « Aimez la sculpture; elle donne l’idée des belles formes. »> Et vous encouragiez ma vocation. Savant admirateur d un art qui regrette de ne pas vous compter au nombrç de ses maîtres , vous aviez pour amis nos plus cele-

bres sculpteurs ; ils ne faisaient rien sans vous consulter. Je n’ai point oublié que vous auriez désiré même que , dans les deux premiers des beaux-arts , le nom de David brillât d’un double éclat. Vous aviez placé l’un de vos fils chez Dejoux , votre ami, homme du plus rare mérite , dont l’Ecole française s’honore, et dont nous pleurons encore la perte. Votre fils montrait les plus heureuses dispositions ; «'il assemblait déjà des bras et des jambes avec un talent assez décidé pour donner de hautes espérances ; depuis, dans les rangs de nos braves, il est parvenu à la gloire d’une manière un peu différente.

Quelque rapide que soit mon premier examen , il vous mettra peut- être à même de juger des progrès que la sculpture a faits parmi nous. J’ai dis des progrès, mon cher Maître , je me hâte d’ajouter qu’il est en^ core des artistes qui sont au moins à l’abri de l’ironie. Nous ne sommes plus au tems des Chaudet, des Moitte, des Pajou, des Houdon, des Julien, des Roland, des Dejoux, des Boisot , au tems où cette réunion d’artistes illustres répandait une si vive lumière sur notre Ecole ; mais nous citons encore avec orgueil les noms des Dupaty, des Bosio. S’il est vrai que la décadence de l’art se fasse sentir , d’où naît-elle? Dirai-je que le gouvernement, ne pouvant donner d’assez grands encouragemens aux sculpteurs, dont les ouvrages, au résultat, ne sç

placent que difficilement , il en résulte pour les artistes un découragement fatal ? Oserai-je avancer que ces encouragemens mêmes sont nuisibles à l’art, en ce que les sculpteurs , forcés , pour la plupart du tems , de ne travailler que sur des figures modernes , finissent par se gâter la main , et oublier le style sévère de l’antique et le sentiment des formes ? Cette foule de bustes bourgeois qu’on voit à toutes les expositions n’annonce-t-elle pas que nos jeunes sculpteurs sont forcés de négliger leurs grandes études pour songer à des intérêts qui , certes , n’ont rien qui puisse élever l’imagination? Un Wandick, un Titien, passent à la postérité avec des portraits ; mais tous les bustes du monde , à mon avis, auraient bien de la peine à sauver un nom de l’oubli. Ce n’est pas là qu’est la sculpture.

Je vous laisse à décider , mon cher Maître , si ces motifs et quelques autres que je pourrais y joindre sont plus spécieux que solides , et je commence ma revue ,

Les ouvrages de MM. Bosio et Dupaty se recom- Sosio. mandent tellement à la curiosité publique , que je devrais commencer par vous en entretenir ; mais je ne veux point séparer ces deux maîtres rivaux, et puisque la statue en marbre de Biblis , que M. Dupaty a commencée à Rome lorsqu’il était pensionnaire , n est point encorç^placée dans la salle d’exposition , je re-

mets à une seconde lettre mon examen sur cette statue Dupaty. de Bibiis, ei sur la Salmacis de M. Bosio ; ces habiles artistes méritent bien qu’on réfléchisse long-tems avant de porter un jugement sur leurs ouvrages.

Je trouve, en entrant, dans la première salle, un Coriof. Narcisse et une Pandore par M. Cortot. Ces deux figures sont en marbre; elles ont été exécutées à Rome , d’où le Jeune artiste est revenu depuis peu de tems. Il est impossible de donner de plus brillantes espérances. Cortot, dont le grand prix était digne d’éloges quoiqu’il parût annoncer un peu de timidité dans la pensée, a fait des progrès surprenans ; on vante beaucoup à Rome une statue du roi Louis XVIII dont il a enrichi l’une des salles de l’académie ; les ouvrages que j’ai dans ce moment sous les yeux ne me permettent pas de douter que ces éloges ne soient mérités. Le Narcisse dè M. Cortot est une composition délicieuse , et si je ne craignais de trop flatter le jeune âge de l’auteur, qui, du reste, est le plus modeste des hommes , j’oserais presque dire que ce Narcisse est digne d’un maître. Dans cette figure, tout est pensé poétiquement, tout est exécuté avec une sûreté de goût et une fermeté qu’on ne peut assez louer ; la pose , facile et gracieuse , a permis au sculpteur de développer des lignes d’une suavité parfaite. Le ventre n’est peut-être pas toiil-à-fait assez jeune, la main gauche est peut-être un peu forte ;

mais que ces bras , cette main droite et ce torse sont beaux! comme cette cuisse droite, ces jambes, ces pieds sont savamment modelés! que cette figure est charmante ! L’amour à' Echo et la folie de Narcisse sont expliqués . Quel dommage que l’artiste ait trouvé dans son marbre d’aussi cruels défauts I Imaginez que de longues et grosses veines d’un noir d’encre semblent partager en deux les pieds et la jambe droite , et vont même outrager le torse. La Pandore du même auteur mérite à beaucoup d’égards les éloges que je viens de donner au Narcisse , mais , à mon avis, elle ne peut lui être comparée. C’est une statue debout ; elle tient dans une de ses mains la boîte fatale. Otez la boîte, et vous pourrez donner à Pandore un autre nom. En général , on n’aime pas qu’un artiste choisisse un sujet qu’on ne peut reconnaître qu’à un accessoireî La tête se ressent du vague de la pensée; elle est jolie , et le mouvement en est gracieux; mais je cherche en vain dans les traits de ce chef-d’œuvre de Vulcaih , cette curiosité funeste qui séduisit Epiméthée , et fut , dit la fable , la source de tous les maux qui ont inondé la terre. Du reste , dans cet ouvrage de M. Cor tôt , les beautés l’emportent sur les défauts, et l’on sent jusque dans les moindres détails un goht d’antique qui prouve que l’auteur a étudié les bons modèles. Depuis quelques jours , BI. le ministre de l’intérieur

Debray.

Culchard.

l’a chargé d’exécuter pour la ville de Calais la statue en marbre d’Eustache de Saint-Pierre.

J’en suis bien fâché pour moi ou pour M. Debay père ,lhiais j’ai beau examiner son Saint Sébastien^ je n’y trouve pas grand chose à louer ; les bras et les pieds ne sont pas sans mérite ; mais , au total , cette figure manque d’ensemble ; tout est lourd , mou de formes ; la tête est sans expression , et cette grande flèche qui transperce le côté gauche du martyr ne fait rien moins qu’un bon effet. Peutêtre est - elle indispensable ; alors c’est un malheur pour l’artiste ; cette maudite flèche romprait les plus belles lignes.

Je reviendrai sur les autres ouvrages de M. Debay. Le Suint Sébastien lui a été commandé par le préfet de la Seine. Sans doute cette statue ira s’enfouir dans quelque églisê ; l’aspect de ce grand garçon tout nu ne peut manquer de réchauffer la pieuse ardeur des jeunes filles du quartier.

N® i324- m. Guichard , un Saint Jean Pas-

sons ; cela ressemble à tout ; nulle conception neuve , détails négligés, point de style. Mais arrêtons-nous quelques instans , mon cher Maître , devant le numéro i3o6 ; Jeune Faune composant de la musique. Cette statue doit nous intéresser sous plusieurs rapports ; d’abord elle a du mérite , et , en second lieu ^ le nom de son auteur éveille des souvenirs qui ne

seront pas sans prix à vos yeux. Ce jeune homme , il Foyatier. y a quelques années , gardait les troupeaux dans un village aux environs de Lyon. Je ne vous dirai pas comment son talent lui fut révélé ; le fait est qu’entraîné par une vocation décidée , il quitta son toit de chaume et vint à Lyon; il y commença quelques études sous feu Chinard, artiste d’un vrai talent , qui , comme vous devez vous en souvenir , remporta dans le tems le grand prix de sculpture par un groupe de Persée et Andromède , dans lequel il y avait de fort belles choses ; ce groupe était au Musée il y a huit ans. Cependant le jeune Foyatier , encouragé par Chinard , fit les plus rapides progrès ; depuis qu’il est à Paris , ils ont toujours été en augmentant : ce jeune homme doit aller loin. Son Faune est une heureuse composition ; les jambes et les pieds sont trop lourds , les mains , quoique jolies , me paraissent un peu trop âgées pour le corps ; mais le torse a du style , et la tête est jolie et sur-tout pleine d’esprit. Je ne sais par quel bizarre arrangement un buste (il est du même auteur) qu’on prendrait pour une tête de satyre , se trouve justement placé aux pieds du Faune ; cette tête de satyre est celle d’un vénérable abbé. Est -ce une mauvaise plaisanterie ?

Votre ancien collègue à l’Institut, M. Ramey, a Ramey. exposé cette année la statue qu’il n’avait fait que nous promettre il y a deux ans; c’est celle du cardinal de

Dumont.

Richelieu. J’estime le talent de M. Ramey; mais avec vous , mon cher Maître , je crois devoir exprimer franchement ma façon de penser sur son ouvrage. L’ensemble en est froid; la tête ressemble bien aux portraits que nous avons du fameux cardinal ; mais cette tête-là n’a point repris la vie sous le ciseau de M. Ramey , c’est du plâtre au Musée , ce sera du marbre sur le pont Louis XVI, et voilà tout. Les draperies sont traitées avec assez de soin ; mais la figure , en général , est pauvre de formes , les hiains sont mesquines, et l’index de la main droite fait, à la première articulation , un mouvement absolument impossible. Le Richelieu n’ajoutera rien à la réputation de M. Ramey; mais tel qu’est cet ouvrage , c est un chef-d’œuvre admirable en comparaison du Pichegru de M. Dumont, que quelques jour-* naiix avaient tué , et qui se porte comme un charme à la Sorbonne , où il consomme en marbre son iniquité , qui n’est qu’en plâtre au Musée.

Vous, mon cher Maître, dont le dessin est si noble et si pur, vous qui savez conserver jusque dans les moindres détails ce grandiose devant lequel le vulgaire même est contraint de s’incliner, que diriezvous de cette lourde et ignoble figure du conquérant de la Hollande.^ Quelle est donc la malheureuse tradition dont s’est inspiré M. Dumont ? Pichegru avait une tournure et des traits assez communs,

d’accord ; mais depuis quand les arts sont-ils tenuâ de s’astreindre à cette fidélité scrupuleuse ? comment deviner le grand général dans cette tête sans génie qui s’enfonce pesamment entre les deux épaules? et ces jambes massives , étranglées par le bas avec des bottes de cordonnier , et ces mains , dont le moindre défaut est de ne pas s’attacher , ce manteau de plomb... Ah! mon cher Maître, que fait-on à la Sorbonne ? Cette statue ira-t-elle aussi sur un pont ? Si elle peut jamais s’animer, de honte elle se jettera dans la rivière. La statue de M. de Lamoignon de Malesherbes , du même auteur , est beaucoup mieux. Je remets à une lettre prochaine ce que j’ai à vous dire de deux artistes distingués ; d’autres ouvrages mériteront aussi une honorable mention , d’autres attireront mes critiques. Vous voyez que j’ai gardé des matériaux intéressans ; puisque je ne vous ai point parlé dans celle-ci des ouvrages de MM. Bosio, Dupaty, Espercieux , Gois , Cartelier, Flatters , Marin , etc.

Avant de terminer cette Lettre , je repète encore : Que de bustes ! Ah ! mon cher Maître , nous avons bien des grands hommes depuis que vous êtes loin de votre belle patrie ! les curés aussi s’en mêlent; je ne désespère pas de voir un jour au Musée quelquesuns de ces abbés poupards et coquets , à face enluminée, en perruques à frimas, dont la précieuse

copie se conserve rue Saint-Florentin , n“ 1 7 , au coin de la rue Saint-Honoré , pour servir de médaille en ce genre de monument, et de risée aux passans depuis l’assemblée des Notables.

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