ONZIÈME LETTRE
Paris, i5 septembre i8ig.
Mon CHER MAÎTRE ,
Voici le dessin d’un tableau qui ne fait point partie du salon; le jury l’en a repoussé. C’est à vous que s’adresse le public pour juger le peintre et le jury. Ponce-Camus , un de vôs élèves, déjà connu par des productions estimables, s’était fait remarquer dans les précédentes expositions par le Tombeau de Frédéric , Emndre et sa fille , et plusieurs autres sujets traités avec esprit et correction. Comment , à la fleur de l’âge , est-il tombé tout-àcoup au dessous de son propre talent , et devenu indigne d’un honneur qu’il a plusieurs fois obtenu ? Nous commencerons par confesser, pour donner une preuve nouvelle de notre impartialité , que ce dernier ouvrage n’est pas au-dessus de ses premiers travaux; il n’ajoutera rien à la réputation de Ponce- Camus, mais il pourra servir à faire la réputation du jury.
Le moment que l’artiste a choisi pour le sujet
Ponce-
Camus.
de son tableau est celui où Alexandre vient, sans être attendu , annoncer à Apelles que par un édit q'u’il a rendu il le nomme le seul peintre chargé de faire passer son image à la postérité , tant ce monarque s’était fait une haute idée de ses talens.
« La souveraine habileté dans la peinture n’était « pas le seul mérite d’ Apelles. La politesse , la con- » naissance du monde , les manières douces , insi- » nuantes , spirituelles , le rendaient fort agréable à » Alexandre-le-Grand, qui ne dédaignait pas d’aller 3> souvent chez le peintre , tant pour jouir des » charmes de sa conversation que pour admirer »> ses sublimes travaux , et devenir le premier té- ?) moin des mer\'eilles qui sortaient de son pinceau. Cette affection d’Alexandre pour un peintre qui » réunissait d’aussi belles qualités , ne doit pas » étonner. Un jeune monarque se passionne aisé- V ment pour un génie de ce caractère , qui joint à la bonté de son cœur la noblesse de son esprit » et la grâce du pinceau. Ces sortes de familia- » rités entre les grands hommes de divers genres « ne sont pas rares , et font honneur aux princes. » Le crime de Ponce-Camus est dans le choix de ce sujet. C’est dans cette explication, que j’emprunte à V Histoire ancienne de Rollin , que le jury a trouvé les motifs de sa colère. Je me hâte de vous révéler ses motifs; vous ne les devineriez pas. Lesmembres de ce jury ne sont pas tous des peintres;
la majorité est étrangère aux arts , et ces jugeurs , dont le ministère devrait être exercé par votre classe à l’Institut, sont pris pour la plupart dans les bureaux de la maison du roi. S’ils ne se connaissent pas en peinture , ils se connaissent en esprit de parti , en systèmes interprétatifs et en allusions. Or, c’est une allusion qui a perdu l’artiste. « Alexandre et Apelles ? a dit quelqu’un d’une voix nazillarde : Ne voyez- vous pas que ce sont et le plus grand pein- »* tre et le plus grand capitaine de leur tems ? Or , » nous avons eu, dans le nôtre, un peintre sans égal, »» un capitaine sans rivaux , donc c’est à ces per- » sonnages qu’on veut nous faire penser au moment » où ils sont tous les deux frappés de l’exil. Qui ne >» voit pas qii’ Apelles c’est David , qu’AIexandre ** c’est Napoléon , et que cette scène retrace une fa- »> meuse visite à la Sorbonne ? Cela est fort clair , » fort séditieux ; et le Louvre n’est pas fait pour de » pareilles compositions. — Adopté. »
Et Ponce-Camus a vu se refermer les portes du Louvre. Le malheureux s’est réfugié au Cirque des Muses : mais quel cirque ! et quelles muses ! Les amateurs, pour suivre sou tableau, sont obligés de se rendre dans le plus bruyant passage de la rue Saint-Honoré , de s’introduire dans une allée obscure, entre les paniers d’une fruitière, dans l’enceinte où s’assemblent l’hiver toutes les grisettes du quartier. Ce lieu , sans recueillement et sans
Paulin—
Guérin.
poésie, est peu favorable à l’effet de la peinture ; ce> pendant l’artiste y obtient un succès qui le venge de sa disgrâce inouie. On remarque dans son ta* bleau une sage ordonnance et de l’harmonie. La taille d’Alexandre est trop historiquement conservée; il est peut-être trop semblable aux figures qu’en a laissées Lebrun; peut-être la composition affecte-telle trop des groupes parallèles , et la ligne qui passe sur la tête de tous les personnages est-elle trop exactement horizontale ; mais , en somme , cette vaste toile offre un effet et une couleur qui méritent de sincères éloges. Revenons au Musée.
Une Descente de croix , commandée sans doute à l’artiste , est le sujet d’un grand tableau de Pauline- Guérin, dont la composition n’offre rien de neuf ni de piquant; elle semble une réminiscence de toutes celles qu’on a vues. Le corps livide du Christ, presque couché sur les genoux de la Vierge , excite l’attention de quelques apôtres debout et de quelques saintes femmes , dont l’une { la Madelaine apparemment ) partage la douleur de la Vierge.
On a lieu d’être surpris que l’auteur du Cinn , si énergique , soit celui d’une telle composition , dont le dessin même , dans le Christ, offre une indécision peu satisfaisante pour le connaisseur. Mais l’étonnement est à son comble quand , à l’aspect du tableau, une atmosphère d’une teinte verdâtre vient s’interposer entre votre œil et l’œiiYre de l’artiste; heu-
reiisement que les beaux et nombreux portraits de Paulin-Giiérin nous rassurent sur son talent; nous y reviendrons : plusieurs méritent une description particulière, car ils sont des tableaux.
Passons , mon cher maître , à l’un de vos élèves. Vignawt. Il a pris rang parmi ceux qui ont conservé la tradidition de votre école. Le sujet qu’il a traité a déjà exercé le pinceau de plusieurs grands artistes, et nous devons rendre justice à la composition vraiment bien ordonnée qui rend Vignaud digne de marcher sur les traces de ses modèles.
Sousunevoûte dont l’architecture simple rappelle l’enfance de l’art , repose la fille de Jaïre , sur un lit funèbre couvert d’une blanche draperie. Le désespoir de sa mère , l’affliction profonde de toute la famille de cette jeune victime , sont parvenus au fils de Dieu; il entre , suivi de quelques apôtres , il approche du lit , et tendant sa main divine à l’objet de tant de pleurs : Lcvez-i>ous , ma fille , lui dit -il ; je vous le commande. A ces paroles , la fille de Jaïre lève sa tête encore livide des pâleurs de la mort , et se dégageantdes linceuls qui l’enveloppent, elle avance sa main timide , pour obéir à celui qui vient de lui rendre la vie. Sa mère ouvre des yeux remplis de larmes ; l’expression de la joie s’unit sur son visage à celle de la douleur ; ses bras élevés , ses mains étendues , expriment et l’étonnement et la tendresse;, elle voudrait étreindre l’objet que l’homme divin
vient de lui rendre. L’aïeule partage toutes ces émotions. Jaïre, témoin de cette résurrection, semble partagé entre le sentiment qui rentraîne vers sa fille et celui de la reconnaissance que lui inspire le Dieu , dont les disciples prennent part à cet acte de puissance et de bonté , mais sans en paraître surpris.
Tel est le miracle qu’a retracé votre ancien élève , et si l’exécution n’en est pas aussi brillante que l’ordonnance en est sage , on ne peut s’empêcher d’y remarquer des beautés de plus d’un genre ; telles que l’expression de la mère , la tête de la jeune fille , quoique peu Israélite , le caractère de celle du Christ , celle de Jaïre , enfin un effet et un ensemble qui laissent un souvenir satisfaisant. Ce tableau est , dit-on , un des huit qui ont fixé l’attention du jury chargé de décerner les prix d’honneur.
Granger, Appeler l’attention sur le premier des poètes, retracer les malheurs qui ont accablé sa vieillesse , c’est reveiller d imposans souvenirs ; Granger a su , par le choix, 1 ordonnance et l’exéculion de son sujet, satisfaire 1 imagination et émouvoir le cœur.
Homère , abandonné par des pêcheurs inhumains sur le rivage de l’île de Sicos , est attiré , vers le point du jour , par le bêlement de quelques troupeaux ; il s est avancé à pas lents et incertains ; mais les chiens du pasteur Glaucus s’clançent avec fureur sui 1 immortel aveugle. Il n’a pour défense que sa lyre ; sa cécité lui rend son bâton inutile , il implore
le ciel. Glauciis accourt: armé de sa massue recourbée , et s’en servant pour écarter ces animaux , qui avaient déjà mis en pièce le manteau d’Homère; il le sauve de la dent cruelle dont il allait être dévoré.
Granger a dessiné cette scène avec nn crayon eorrect;rexpressionetla situation d’Homère émeuvent; on craint que Glaucus ne le délivre point assez vite. Toutefois, en louant le dessin et la composition de ce tableau , nous rappellerons à son auteur que le principe de la couleur, quel qu’il soit, doit se modifier suivant le sujet , la manièie dont il est éclairé , sa situation dans un intérieur ou en plein air. Dans ce dernier cas , Dartiste doit consulter le site du pays, et sur-tout l’influence de l’astre q^ui l’éclaire.
Personne ne pensera , en voyant ce tableau , que la scène soit en Grèce, ni que les personnages soient de ce pays , puisque le ton de chair en est argentin et particulier aux climats dulSord ; et que le ton froid dnsite les rappelle aussi à notre souvenir. Ainsi , le curieux qui n’aura pas le livret pourra croire que c’est plutôt Ossian qu Homere dont Gianger a voulu retracer l’infortune.
En général , l’artiste est trop avare des tons dorés ; leur absence laisse souvent froid et cru celui de la chair; ménagés et rompus , ils aident à l’harmonie , qui captive l’œil du spectateur.
Le public n’accorde point d’attention bienveillante à une od(ilis<jii£ exposee dans une des places les
plus apparentes du salon, et que recommande cependant le nom d’un de vos anciens élèves, depuis longtems fixé à Rome. Cette figure dont la pose rappelle la maîtresse de Philippe II par le Titien , est dessinée d’un grand style, et la tête offre des beautés frappantes; mais le coloris n’a point de naturel et de charme. Ingres , qui refuse de sacrifier aux Grâces , est justement accusé de singularité. Ses rideaux , ses draperies , ses accessoires sont bien traités , mais d’une teinte un peu crue ; peut-être cette odalisque devaitelle céder sa place au tableau du même auteur que nous allons décrire.
« Philippe V, fils de Louis XIF, donnant V ordre » de la Toison-d' Or au maréchal de Berwick après la » victoire d'' Aimanta. »
Le roi d’Espagne, debout, en avant de son trône, s’incline pour passer le collier de l’ordre au cou dii maréchal , agenouillé pour le recevoir. Derrière le roi est assise la reine attentive à la cérémonie; elle est entourée des dames de sa cour. Un cardinal tient le rituaire de l’ordre. Le chancelier présente un glaive sur un carreau de velours; des grands d’Espagne , des Français courtisans décorés de rubans, l’œil fixé sur l’objet de la solennité, entourent le lieu de la scène; un jeune page porte le casque du général ; plusieurs drapeaux flottent dans les mains des guei Tiers qui les élèvent; on distingue celui de France par sa blancheur; la couleur éclatante et
rouge fait remarquer celui d’Espagne ; ils se déploient majestueusement entre les colonnes qui décorent l’architecture de la salle ; d’élégantes draperies en coupent les lignes. Quelques gardes qu’on aperçoit derrière les assistans remplissent tous les vides.
On doit des éloges à l’ordonnance de ce petit tableau, qui est composé et dessiné en peintre d’histoire : l’habit rouge et doré du roi , son court manteau de velours pourpre , son chapeau couvert de plumes blanches , tout est rendu avec goût et vérité. La figure de la reine, quoique dans la demi- teinte , ne perd rien du charme et de l’agrément de sa physionomie ; son costume, sa coiffure, celui de ses femmes, rappellent encore les vieux souvenirs de Charles- Quint. Cet épais cardinal est plein de naturel ; ce chancelier en perruque noire est un grave Castillan , et l’on distingue facilement parmi ces courtisans les têtes françaises des têtes espagnoles. L’armure de fer , la cuirasse , les brassards du maréchal sont d’un effet juste et soigné; et la naïveté de ces jeunes pages est remarquable.
Malgré la disparate et l’éclat des vêtemens , il y a une sorte d’harmonie dans l’ensemble du tableau, qui résulte des grandes masses d’ombre que l’artiste a distribuées sur une partie des personnages. On pourrait lui reprocher ces échos de couleur rouge trop multipliés et ces tons d’un bleu cru posés à côté du vermillon. La nature , il est vrai ,
MM. les croûtons.
peut offrir ces contrastes , mais le peintre doit le? éviter. Ingres a conçu l’harmonie d’une toute autre manière que les modernes ; elle n’existe point pour lui dans les détails; toutes ses formes sont purement dessinées, mais elles ne tournent point. Il est l’oppose de ceux qui croient que cette même harmonie consiste dans le vague des contours. Cette mollesse est un excès et finit par atténuer tellement les formes, que celles qui doivent être les mieux prononcées deviennent sans consistance. Nous en dirons un mot dans la revue des tableaux qui méritent ce reproche. Finissons par inviter Ingres à nous mettre à portée de mieux juger son talent en nous envoyant des productions du genre de celles qui lui attirent les éloges de l’Italie , et si nous parvenions à lui inspirer quelque confiance , nous l’engagerions à populariser sa manière quant à la couleur ; sous le rapport du dessin , il n’a rien à redouter de la critique.