DOUZIÈME LETTRE
Tandis que la foule des amateurs ou des curieux se presse dans le grand salon autour des productions les plus remarquables, moi, mon cher Maître , qui me suis fait inspecteur-général des barbouillages , je vais furetant dans la galerie d’Apollon, dans la salle
ronde qui la précède , et dans certain petit salon carré qui avoisine l’escalier ; c’est là qu’à l’exception de mon paysage s6nt exposés et très-exposés^ l’élite des croûtes de cette année , comme des gens de mauvaise mine qu’on reçoit dans l’antichambre. Or , moi je n’ai affaire qu’à ces gcns-là , et il faut voir avec quelle indifférence je passe devant les tableaux de MM. Fernet , Gros, Grand , Picot, Turpin , Bouton , Coupin de la Coup rie , etc., etc., pour arriver à ceux de MM. tels et tels ; il ne serait pas d’un bon confrère de décliner ici leurs noms ; ils pourraient me répondre par le mien , ce qui serait fort désagréable.
Une des compositions qui m’a frappé c’est le Martyre d'Eudore et de Cymodocèe ; voilà un sujet neuf , dramatique à-la-fois et idéal ; on pressentait un magnifique tableau dans les pages de M. de Cbâteaubriant. 11 y a du goût et du bonheur dans le choix d’un tel sujet , mais voilà tout. J’ai cherché Galèrius , ce spectre qui vint s’asseoir au balcon impérial comme la mort couronnée , et parmi la foule des Romains tout couverts d’un voile de poussière , je suis parvenu à distinguer un petit homme que je parierais être le monarque à cause de son manteau rouge foncé , et puis parce qu’il est le plus laid de la compagnie , y compris le tigre. Pourquoi encore le peintre n’a-t-il pas saisi le moment où Cymodocèe , qui ouvrait sur son époux des yeux pleins d’amour et de frayeur , aperçoit tout-à-coup la tête san-
glante du tigre auprès de la tête d’Eudore ? Il j avait là à composer un groupe rival de celui de Lao- €oon. Mon rival, à moi, a préféré placer l’animal feroce à deux pas des martyrs et courant sur eux; il en résulte qu’il n’y a point d’unité ni d’originalité dans sa composition ; quant à l’exécution , je m’empresse de convenir que Cymodocée est jetée avec assez de mollesse et de naturel dans les bras d’Eudore ; mais Éudore! c’est un homme de cinq pieds huit pouces , bien constitué , qui a une assez bonne figure , mais quels traits et quelle physionomie vulgaires ! on est fâché de voir mourir cet honnête citoyen qui, occupé sans doute dans l’Etat à échanger les huiles de l’Attique contre les bœufs du Clytumne , aurait pu long-tems continuer son commerce. Il doit emporter l’estime et les regrets de de tous ceux qui ont eu des relations d’affaires avec lui. Quant au tigre , une petite fille disait derrière moi : « riens , Maman , regarde donc ce gros chat qui lève la patte pour égratigner ce Monsieur ! » Quelque chose de gai , c’est Renaud et Armide serm par une nymphe , et Circé offrant une coupe de ain à Ulysse. Ces deux tableaux, qui se trouvent dans la grande galerie , m’ont long-tems embarrassé. J’avais toujours peur de faire tort à l’un en donnant le pas à l’autre , et je ne trouve pas de meilleur moyen de rassurer ma conscience que de les faire passer ensemble, malgré la grande différence de leurs proportions. En effet , bien que Circé soit dix fois
plus longue et plus large qu’Armide , il ne faut pas croire pour cela qu’Armide soit dix fois moins laide et moins disgracieuse que Circé. Il est vrai qu’il y a de plus dans ce dernier tableau le personnage de la nymphe , et quelle nymphe ! Ceci méritait considération ; mais je ne sais pas s’il n’y a point dans l’autre une grande levrette jaune et maigre qui est bien de nature à rétablir la balance.
Je détourne la tête , et presqu’en face de moi j’aperçois un assez beau paysage. C’est une forêt majestueuse éclairée par les feux d’un orage ; la perspective semble bien observée ; la couleur a de la vigueur et de la vérité; j’admire l’effet général du tableau et par conséquent je veux passer outre , lorsque je me sens arrêté par deux personnages groupés sur le devant de la scène , auxquels il m’est impossible de ne pas dire deux mots en passant. Le livret m’apprend que c’est Eiiée et Didon. Je le veux bien; mais , eu vérité, Enée a toute la dignité d’un sergent , et pour Didon , avec un nez écrasé et des jambes emmaillottées , on dirait cette grosse fille qu’on rencontre dans les promenades , faisant des sauts périlleux au son d’un orgue. Ils ont beau se trouver au milieu d’une composition estimable, cela m’est égal; je prends mon bien où il se trouve.
Ce qui me paraissait le mieux dans ce tableau , c’était le nom de l’auteur : j’en ai épelé trois fois les lettres avant d’être convaincu que c’était M. Le-
thiers. Camarades, voilà, j’espère, une conquête qui en vaut la peine; Leihiersl quantum mutatus ab illo ! dignus est intrare in nostro docto corpore. Je me flattais que I’e substitué à l’s était une ânerie de l’imprimeur et je m’applaudissais d’avoir enrégimenté le fier auteur de la Mort des enfans de Brutus, quand un de mes confrères m’a averti de mon désappointement. Je n’ai enrôlé qu’un soldat au lieu d’un capitaine.
Pour cette fois , je ne me trompe pas , c’est bien M. Drolling , 1 , i , n , g , ling, Drolling, qui veut être des nôtres. 11 a exposé un tableau représentant la Force , et bien qu’elle soit gracieuse comme la porte d’une prison, n’allez pas croire que ce soit une figure allégorique de ce cachot où toute Faménite de la police et toutes les douceurs du secret étaient réservées naguère aux courageux écrivains qui ont défendu la liberté de la presse ; c’est une femme robuste , a moitié couchée , coiffée de la dépouille d’un monstre , sans aucune espèce d’expression ni de pureté de formes. Enfin personne, dans cette peinture , ne reconnaît la Force de M, Drolling , qui a donné des preuves irrécusables d’un beau talent. C est le ministère de la maison du roi qui a commande cette figure de la Force] le ministre de l’intérieur a commandé de son côté une Justice et une Tempérance pour décorer son hôtel ; qu’on dise après cela qu’il n’y a pas de vertus chez nos ministres 1
Me voilà arrivé à un point fort délicat ; il s’agit presque d’une bonne fortune pour la confrérie des croûtons. J’ai déjà enrôlé momentanément parmi nous un peintre distingué ; un plus doux triomphé restait à remporter, il nous manquait une dame.... Jl ne nous manque plus rien. Je viens d’examiner un petit tableau placé non loin àûEudore et de Cymodocée , qui représente Henri IF arraché des bras de Gabrielle par le sévère Mornay; c’est une belle demoiselle qui a essayé de peindre cette scène intéressante ; elle a inscrit son nom sur l’écorce d’un arbre ; les demoiselles ne doivent pas ainsi livrer leur signature à l’indiscrétion des bois; je serai plus prudent, et puisque je suis assez heureux pour qu’il se soit établi entre nous quelques rapports en peinture^ je dois taire le nom de ce collègue féminin. Pourquoi ne puis-je pas aussi jeter un voile sur son péché ; mais , comme le disent les héros de mélodrames : « Le devoir avant tout. » Commençons donc l’analyse du tableau , sans rémission.
Henry IV, à la voix de Mornay, a quitté sa place auprès de Gabrielle , qui est nonchalamment assise sur l’herbe avec une robe de satin blanc , broché d’or; Mornay entraîne le bon roi, qui le suit lentement, en adressant un long regard à son amante; deux petits amours jouent encore dans un coin avec son casque et son épée ; voilà bien la situation développé dans la Henriade ; mais on cherche en vain l’œil austère de Mornay, et la physionomie passion-
née de Henri IV. Pour Gabrielle , elle est d’une paf> faite iraiiquiîlilé ; elle a bien un petit air boudeur , grognon même; mais on ne devinerait jamais ce qui vient de se passer.
Gabrielle au héros prodiguait ses appas,
dit Voltaire ; Gabrielle est donc bien dissimulée : on dirait tout au plus à sa mine qu’elle vient de perdre une partie àliombre ou à.' écarté. Encore passe pour la tnine ; j’ai entendu dire qu’il y avait des femmes qui prenaient le parti de ne plus se troubler , quelque chose qui leur fût survenu; mais la robe ! mais le fichu ! mais la fraise ! Quoi ! pas un faux pli , rien n’est déplacé ? c’est aussi pousser trop loin la dissimulation. Jusqu’à présent les collerettes n’avaient pas fait si bonne contenance que les bergères.
Au surplus, une demoiselle peut fort bien ne pas savoir tout cela; et si l’auteur de ce tableau choisit un sujet plus calme, plus analogue à ses moyens, à ses souvenirs , ou à ses études , j’ai bien peur qu’elle nous abandonne. J’ai remarqué en elle un dessin assez pur et des poses assez naturelles qui me font trembler; mais quoi qu’il advienne , jamais elle ne nous sera indifférente. Qu’elle soit infidèle , c’est la vocation de son sexe ; et dans nos rangs, d’ailleurs, à nous autres pauvres croûtons , le cri d’honneur est :