‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 13 sur 36 · TREIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LETTRE

Paris, le a3 septembre i8ig.

Mon CHER MAltRE ,

Voici une des compositions les plus gracieuses du picot, salon; essayons de vous la décrire.

L’Amour se lève furtivement; il a écarté la blanche draperie qui voilait les appas de Psyché ; déjà d’un pied, il touche le sol , l’autre n’a pas encore quitté le lit où repose son amante endormie, .Ses ailes sont déployées , mais il tourne la tête; et son regard semble dévorer tout ce que la nuit dérobait à ses yeux. Psyché , dans un voluptueux abandon , sourit à d’heureux songes , et laisse voir un sein qui semble palpiter. Sa tête blonde repose mollement ; ses bras fatigués ajoutent à la grâce de son attitude; sa lyre, sa couronne de fleurs sont suspendues à sa couche qu’ombrage un rideau de pourpre. Des colonnes cannelées soutiennent l’édifice qui abrite ce lit de l’Amour, et un ciel d’azur s’aperçoit dans l’intervalle de colonnes.

Cet Amour est bien celui qu’on rêve : ses formes arrondies indiquent qu’il sort à peine de l’enfance.

Il est dessiné purement , la demi-teinte d’ombre qui le colore est d’un tou si transparent qu’elle ne fait

Boilly.

rien |ier<îre do l’agrénifîTil de sa carnation. Psycîi^é offre des formes séduisantes ; l’artiste a sauvé par des plis bien entendus l’ingrate régularité de cette couche où l’abandonne son époux.

Toutefois nous ne pouvons passer sous silence le défaut qu’on remarque dans ce joli tableau de Picot : un des bras de Psyché paraît trop court , par un raccourci mal exprimé. Le ton de la draperie principale est mal choisi et nuit à l’harmonie ; cette draperie elle-même est mesquine, le fond du tableau est aride , le ton du ciel est trop cru et trop négligé.

Heureusement pour lui, mon cher Maître, votre tableau sur le même sujet n’est pas à coté du sien ; la fermeté de votre dessin , le ton si près de nature de votre Amour , les formes de votre Psyché , eussent éclairé sur les incorrections du jeune artiste , et son aimable couleur eût paru trop idéale et peut-être trop faible à coté de la vigueur et de la vérité de vos carnations. Laissons Picot jouir du succès qu’il a obtenu , en songeant que ce n’est qu’en se rapprochant de vos principes et de vos créations qu’on peut mériter des éloges.

Fidèles à nos principes de variété , nous allons passer , d’une conception historique , à l’examen d’un tableau de genre.

N’avez-vous jamais assisté , mon cher Maître , aux représentations gratuites des spectacles, ou du moins été le témoin des efforts du peuple pour y entrer ?

Hommes , femmes , enfans , vieillards , ouvriers , porte-faix, citadins, tous ont le même but. Celuici , jambes nues , sans chapeau , veut percer la foule avec ses bras; un autre lui tourne le dos pour la fendre avec plus de force ; mais cette marchande de la halle, serrée par ses nombreux voisins, elle crie, elle étouffe ;cet enfant est à terre, vous allez l’écraser; ce charbonnier, monté sur la barrière , veut arriver; la sentinelle au milieu , élevant son arme, ne sait auquel entendre; ce jeune bourgeois veut garantir ces deux jolies grisettes , il les protège ; elles entreront , non sans être froissées. Il n’y pas jusqu’au limonadier qu’on reconnaît, monté sur une table. Tous prennent part à la cohue. Où se passe cette scène ? Sur le boulevart du Temple ; Boilly nous y a transportés. Ce petit tableau est plein de vérité , d’expression et de naturel. Quel dommage que toutes les figures offrent le même visage , le même coloris , la même fraîcheur ! C’est un caractère de tête agréable ; mais il est partout.

Le croiriez-vous , mon cher Maître ? l’attention publique se porte moins sur les tableaux que sur le choix des sujets qu’ils nous offrent. Celui-ci veut persuader qu’au Salon il se croit à l’église : « Mettez un bénitier à la porte , dit-il , et qu’on fasse en entrant le signe de la croix. N’a-t-on pas assez vu de supplices et de martyres ? Faut-il encore en fatiguer nos yeux en peinture .? » Ces reproches sont-ils fon-

dés ? La question doit vous paraître neuve , car on ne vous accusera pas d’avoir exercé vos pinceaux sur cette matière , et depuis la Mort de Sqcraie jusqu’à celle de Léonidas , on ne se rappelle point d’avoir vu des saints dans vos tableaux, quoiqu’il y ait eu bien des miracles.

Le hasard nous a mis à portée d’entendre une conversation à ce sujet , entre un amateur , un jeune peintre et un enthousiaste qui prétend ramener à la ferveur évangélique par l’amour des beaux-arts. « Que je plains les peintres , disait l’élève ; leur génie sera donc maintenant circonscrit dans la Légende, et leurs pinceaux n’auront désormais à s’exercer que sur la Vie des saints. »

L’Enthousiaste : On ne saurait trop l’exposer aux yeux d’un monde pervers. Plût à Dieu qu’on en remplît le Salon et tous les salons de Paris!

L'Amateur: Voulez-vous, comme à Rome, en mettre jusque dans les boudoirs , où les dames sont dans l’usage obligé de voiler souvent leur madone i'

L Enthousiaste : On ne saurait trop multiplier les traits de V Ancien et du Nom>eau Testament.

L Elève : Oui , Loth et ses filles , le Sacrifice de Jephté , le Serpent qui séduit Eve , la chaste Putiphar, le Décolemcnt d’ Holopherne , Bethsabée , Dalila ; voilà, certes, des exemples d’une morale édifiante. La fable ne vous servirait pas mieux. Je doute fort que ces tableaux mystiques opérassent beaucoup de con-

versions. Ce n’est pas l’œuvre des artistes de réformer les hommes : c’est l’affaire des prédicateurs. Les peintres , sous peine d’oubli , sont tenus seulement de donner une haute idée de leur siècle et de leur pays .

L’Amateur : S’il faut de grands sujets pour exercer le talent des peintres , ne sont-il pas dans riiistoire?

L’Enthousiaste : Qui achètera ces tableaux ? Où. les placerez-vous ?

L’Amateur : Au Louvre.

L’Enthousiaste : Est-il achevé ? Ignorez - vous la» pénurie des finances ? Yos chefs-d’œuvre historiques créés depuis quinze ans n’ont pu encore y trouver place! Décorez donc nos basiliques, liaphaël , le Sueur , le Poussin et tant d’autres n’ont-ils pas traité ce genre avec succès? V ous vous plaignez des sujets de religion , n’ai-pas entendu faire les memes reproches de monotonie aux sujets guerriers ? Des batailles f toujours des batailles ! Le christianisme seul est inépuisable , le génie n’est que là.

L’Amateur :\\ faut trouver le moyeu d’occuper les artistes sans comprimer leur génie , les laisser maîtres de leurs sujets, ne point les enchaîner aux volontés du pouvoir.

L’Enthousiaste : ]\Iultipliez les grandes leçons dej ferveur, dont la primitive église nous a laissé tant d’exemples , vous rappellerez dans la maison du Sei-. gneur, par ces chefs-d’œuvre même , ces brebis éga.'. ïées q,u’im monde corrupieur en avait éloignées..

VElhe : Vous voulez charger les peintres de notre salut? Ces missionnaires- là en vaudraient bien d’autres ; mais s’ils n’ont plus à faire que des tableaux mystiques , comment éviteront-ils d’être accusés de réminiscences ou de plagiats ?

L’Amateur : Il est vrai que les grands maîtres que vous citez ont épuisé ces sortes de sujets; mais on aurait pu faire le même reproche aux successeurs de Raphaël , qui lui-même semblait avoir parcouru toute la série des Vierges; cependant on a admiré après lui celles à.’ André del Sarte , des Caraches , du Parme^ san^ de Sébastien del Piombo , de V Espagnolet , etc., et, plus près de nous, de Lebrun et de Philippe Champagne. On a de même admiré le Christ flagellé d’Annibal Carache après le Pasimo de Raphaël , ainsi que les têtes superbes du Guide qui retracent ces saintes images. Si on laisse son essor au génie , quel que soit le genre du sujet qu’il retrace, nous pouvons espérer encore un siècle de Léon X. Je voudrais donc , je le répète , que le gouvernement commandât un tableau de tel prix , de telle dimension ; mais sans imposer le sujet à l’artiste. Ceux qui professent les arts ont été trop long-tems dépendans de l’autorité , et forcés , par le besoin d’exister , de prendre la couleur du jour.

La discussion finit là. L’enthousiaste murmura pour toute réponse, et chacun, comme il est d’usage, emporta ses idées et ses prétentions, sans tenir compte des raisons d’autrui, P. V.

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