‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 14 sur 36 · QUATORZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LETTRE

Dans cette seconde Lettre sur la sculpture, nous aurions voulu, mon cher Maître , vous parler des ouvrages de MM. Dupaty et Bosio. Mais Biblis et SüImacis sont encore dans leurs ateliers. M. Milhomme travaille également encore à sa statue du grand Colbert et à celle de Camille^ reine des V olsques. On attend encore une Venus &\. un Cadmus de M. Dupaty. Malgré l’absence de ces divers ouvrages , je pourrai dans cette Lettre mêler à mes critiques de justes éloges. MM. Espercieux, Cartelier, Marin, Flatters et quelques autres me feront aisément oublier le rôle de censeur.

Minerve frappant la terre avec son javelot fait naître l’olivier : cette statue de M. Cartelier est une des plus remarquables de l’exposition. On n’y reconnaît pas seulement un ciseau habile, on doit encore en remarquer la pensée ; elle prouve que l’artiste médite long-tems sur un ouvrage avant de l’exécuter. Un jeune homme aurait probablement cherché une pose à effet; M. Cartelier a parfaitement compris que tout, dans son ouvrage, devait rappeler la déesse de la sagesse. Prête à répondre au défi de l’impétueux Neptune, Minerve, le front calme et serein, frappe avec tranquillité la terre, qui

Cartellee.

Marin.

enfante sans effort l’olivier, symbole de la paix. Le mouvement du reste de la figure est conforme à cette pensée première. La tête, qui est nécessairement une copie de l’antique, est fort bien modelée. Les draperies sont ajustées avec art ; mais peut-être les plis sont-ils un peu trop tourmentés. M. Cartelier nous doit encore un Pichegru , qui , dit-on, ne ressemble en rien à celui de M. Dumont.

M. Marin a fait pour le gouvernement le viceamiral de Tourville. C’est un modèle en plâtre haut de sept pieds; la statue en aura quatorze. Cet ouvrage fait honneur à M. Marin. La pose est belle; la figure entière annonce un héros ; elle est pensée poétiquement, sans exagération; les mains sont belles , et les vêtemens sont ajustés aussi bien qu’il est possible de le faire ; car , ne nous lassons pas de le répéter, mon cher Maître, ces maudits habits des derniers siècles causeront la ruine de l’art; ils tuent les formes, sans lesquelles toute sculpture est morte.

Revenons à M. Marin : la têie de son Tourville est certainement très-bien modelée ; mais ces traits si délicats, d’une beauté si grecque, sont-ils bien ceux de cet intrépide amiral, la terreur des Anglais P Je ne sais ; mais il me semble qu’on aurait pu leur donner un caractère plus mâle, et j’ajouterai , une expression moins vague. Tourville était un des plus jolis hommes de la cour, et l’on raconte que les

belles se plurent souvent à lui rappeler que Vénus était née au sein des ondes ; mais Tourville , sur le point de tenter l’abordage , ne devait pas ressembler tout-à-fait au Tourville de Versailles. Je le répète, la tête, à mon avis, n’est point assez en harmonie avec le reste de la figure. Au milieu de plusieurs petites études en plâtre ou en terre cuite , qui toutes annoncent une main savante , je dois encore citer un groupe en marbre de Vénus et V Amour , et un buste du roi ^ par le même auteur. Ce buste est très-beau ; mais je reprocherai à l’artiste d’avoir mis des prunelles dans les yeux du monarque ; peutêtre le ministre , pour qui M. Marin a travaillé , l’at-il voulu ainsi pour son étude particulière.

Connaissez-vous, mon cher Maître , une anecdote relative à ce sculpteur, dont le mérite se joint à la plus rare modestie. En i8i5, lorsque les alliés se dédommageaient amplement des frais que leur avait coûtés leur offensive amitié , ils se jetèrent , après avoir dépeuplé nos musées , sur les domaines de la couronne. Une troupe de ces messieurs exploitait Fontainebleau. Ils aperçurent dans les jardins une statue de Télémacfue et l’emportèrent ; elle fut présentée à quelques-uns de leurs généraux , qui la mon-^ trèrent à je ne sais quels artistes à la suite de l’armée; on décida que cet ouvrage était de Canova , et voilà Télémaque parti pour Lyon, sous la garde de ses nouveaux 7/2^72/0 M. Marin habitait alors cette yille ; il se promenait tristement sur le quai Saint-:

Lemire.

Clair au moment ou le convoi passait. Télémaque avait cte emballe avec assez Je négligence. On avait même oublié de cacher cette tête qui doit porter la couronne d’Ithaque. M. Marin jette sur le voyageur un regard étonné. Cette tête le frappe ; il s’arrête , s’approche avec vivacité : « Eh ! mon Dieu , c’est mon Telémaque l où va-t-il? « Je ne vous dirai pas après combien de démarches et d’efforts il parvint à se faire entendre. Les connaisseurs autrichiens , prussiens , russiens , soutenaient avec l’obstination de l’ignorance que c’était du Canova tout pur ; l’artiste , trop modeste pour s’enorgueillir de leur sotte méprise , et désespéré de voir son ouvrage en de telles mains , le réclamait et s’écriait

Qu’il n’avait mérité

Ni cet excès d’honneur , ni cet indignité.

Enfin , les connaisseurs empruntèrent , pour un moment, quelque raison; un ordre arriva de Paris , et le plus pieux des enfans de la Grèce reprit la route de Fontainebleau.

Des deux ouvrages que M. Lemire a exposés , celui qui est placé sous le numéro 1 34 1 est, à notre avis, le meilleur. Son Enfant prêt à saisir un canneton n’est pas sans mérite ; mais sa statue de V Innocence est vraiment digne d’estime. Les mains sont un peu lourdes de forme , les draperies à petits plis cassés sentent trop l’ancienne école ; mais la figure est bien pensée , la pose est pleine de grâce et de naï-

vêlé , et le caractère de tête a une expression charmante.

Une partie de ces éloges peut s’adresser au jeune Brlon. Berger de M. Brion ; on remarque dans le faire une grande facilité ; mais il faut que M. Brion s’en défie. La tête de son berger est commune , ses formes sont trop rondes , pas assez modelées par méplats , et les jambes sont loin d’être bien étudiées.

Sous les numéros 1286 et 1287 ’ Espercieux a Esperdeux. exposé cette année deux ouvrages dignes de sa réputation. L’un est un Philoctèle en proie à ses douleurs. Cette statue , commandée par la maison du roi , est en marbre ; l’autre , qui n’est encore qu’un plâtre , représente Diomède enlevant le Palladium après avoir égorgé la garde du temple. Ces deux figures, de grandeur colossale, sont d’un style ferme et sévère ; elles ont été pensées poétiquement ; les airs de tête, dans le Philoctète sur-tout, sont fort beaux.

Quant à la pureté des formes , vous savez , mon cher Maître , qu’Espercieux est de la bonne école.

M. Flatters , qui avait exposé, il y a deux ans , Flattera, une charmante statue à'Hébé , n’est point resté audessous de lui-même , où , pour mieux dire , il vient de prendre son rang parmi nos habiles sculpteurs. Son Jeune guerrier pleurant sur le tombeau du général Loyson annonce un talent qui n’a plus besoin que d’obtenir du gouvernement quelques travaux importans pour acquérir une haute réputation.

On ne connaîf pas la cause qui jusqu’à ce jour a em-

pêché Flatters de prendre part à ces travaux ; cette cause , si elle se rapporte a son talent , est une injustice révoltante; elle pourrait s’appliquer, à bien plus forte raison , à quelques sculpteurs , qui cependant sont activement employés; si elle est étrangère au mérite de 1 artiste , peut-elle être assez forte pour obliger un gouvernement, ami des arts , à repousser un ciseau fait pour honorer un jour notre école? Jusqu’ici, le seul ouvrage que le ministère ait commandé à M. Flatters est un buste de Jacques Demie. M. Flatters a été l’un de vos élèves, mon cher Maître ; vous savez ce qu’il est en état de faire , et je puis vous assurer que ce buste de Delille joignait au mérite de la ressemblance celui de l’execution. Cependant , le croirez-vous ? il n’a point ete admis a l’exposition. On l’a bien laissé entrer dans la salle , mais on a tourné la face du côté du mur , et l’on a placé le numéro au dos. Ne direzvous pas comme moi que non content d’être injuste à l’egard de l’auteur , on a eu le dessein formel de l’outrager ? Je ne puis m’expliquer cette conduite. M. Flatters a eu toutes les peines du monde à faire enlever son buste.

Son Jeune guerrier est une figure colossale haute de sept pieds; les formes ont tant d’élégance et les draperies sont ajustées avec tant d’art, que l’on peut lui donner, à la première vue, une taille bien plus elevee. La pose est simple , mais bien pensée ; elle a permis a l’artiste de trouver des lignes d’une no-

blesse et d’une pureté de dessin digne d’un élève de David. L’expression de la tête est bien sentie ; la figure entière est savamment modelée ; peut-être l’avant-bras droit est-il trop maigre ; il me semble aussi que la main droite a des formes trop rondes ; mais rien n’est plus beau que les draperies , le torse et les jambes; la jambe droite sur -tout, à moitié cachée par un pan du manteau , est admirable ; il est impossible de mieux faire sentir le nu.

Flatters a joint à cet ouvrage une dixaine de bustes dont les modèles sont connus de vous pour la plupart : le comte Rostopcliin , mademoiselle Georges , M. Cadet-Gassicourt , le général Dufresse , etc. Tous ces portraits peuvent être comptés parmi les plus beaux de l’exposi tion , sur-tout celui de madame la baronne de Serdobin et celui éé Adrien , ancien chanteur de l’Opéra ; mais je dis à chaque buste ce que Fontenelle disait à la sonate ; « Que me veux-tu ? »

Le nombre des morceaux de sculpture exposés est si considérable cette année, mon cher Maître , (il y a cent vingt morceaux de plus qu’en 1817 ) , qu’il me faudra encore une ou deux Lettres pour vous en présenter un tableau fidèle. A. B.

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