‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 16 sur 36 · SEIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LETTRE

Paris, le 27 septembre 1819.

Mon cher maître ,

Vous parler des Vernets, c’est rappeler plusieurs générations de talens. Le premier du nom s’est placé à côté de Claude Lorrain ; ses paysages et ses marines réunissent à la vérité de la nature la vérité historique. C’est une galerie toute nationale que ces vues de nos différens ports qu'il fut charge de retracer. Il peignit avec charme les sites les plus agréables , avec énergie l’horreur des tempêtes. Les figures qui enrichissent ses tableaux présentent très - bien , dans leurs attitudes , la grâce de la pose et le costume caractéristique du tems et du pays.

Vous avez vu Carie Vcrnet se distinguer dans le genre historique et dans celui du paysage ; mais celui-ci , en général , il ne l’a traité que comme accessoire à ses sujets. Sa passion pour les chevaux le conduisit à les étudier particulièrement; il a tellement excellé en ce genre, qu’il y a laissé loin de lui tous ses devanciers.

Vernet III semble avoir voulu réunir tous les gen- Hor. Vernçt. res de dessin. Non-seulement il yicut dans deux ma-

LETTRES A DAVU).

rlnes qu’il amises au salon, de prouver qu’il descend de son aïeul , mais il rivalise aussi avec son père pour la perfection des chevaux. Il court avec succès la carrière historique; il compose avec autant de facilité des tableaux d’une grande dimension que des tableaux de chevalets. Enfin, il a tellement diversifié ses productions , que nous sommes embarrassés du choix ; toutes ont un degré de mérite et d’intérêt qui réclame des descriptions particulières.

N° 1162. Le soleil dore l’horizon des feux rougeâtres de son couchant , il va disparaître derrière les côtes d’Europe , où la chaloupe d’un bâtiment algérien est venue enlever quelques trésors, quelques troupeaux , et une femme à son mari. Celui - ci monte une frêle barque avec quelques amis armés ; ils atteignent la chaloupe des pirates , et tandis qu’à coups de hache un des siens attaque les rameurs , qu’un autre fait feu sur eux, il saisit l’épouse presque évanouie ; le patron algérien lui tire un coup de pistolet pour conserver sa proie.

Cet épisode est plein d’intérêt. Il se passe sur des vagues agitées; leurs oscillations écumeuses , la couleur verdâtre , les teintes du couchant qui colorent et tempèrent la blancheur des brisans , tout est peint de main de maître. Le résultat harmonieux de ce tableau rend peut - être comparable l’œuvre du petitfils à ce que Joseph Vernet avait fait de meilleur en ce genre.

Voici le submergement d’un vaisseau après une N<> 1167. tempête : les flots rappellent encore la tourmente; sur un rocher , au pied d’un fort , sont un militaire et plusieurs matelots qui s’efforcent d’amener sur le rivage la chaloupe du navire submergé. Plusieurs soldats , sur le parapet , sont attirés par la curiosité.

Cette petite marine est rendue dans ses détails et dans son ensemble avec goût et talent; mais je m’aperçois que nous avons passé une négligence à l’artiste : dans le premier tableau , on ne saisit point les formes de celui qui attaque à coups de hache ; il est à retoucher.

Horace Vernet, dont la verve s’anime au récit 1154, d’une action , semble avoir été le témoin de celle de Mohamed- Ali-Pacha , vice-roi d’Egypte , lorsqu’il voulut détruire d’un seul coup la troupe audacieuse des Mameloucks , qui souvent bravaient sa puissance. Sous prétexte de servir d’escorte à son fils , qui part pour la Mecque , il invite les chefs et le corps de cette* milice à se rendre au château du Caire ; il a commandé d’en fermer les portes sur eux lorsqu’ils seront entrés. Des ordres sanguinaires sont donnés aux Albanais de sa garde ; ils doivent massacrer ces fiers Mameloucks, qui, montés sur leurs chevaux d’élite et revêtus de leurs plus riches habits, se sont empressés d’obéir au vice -roi. Les nombreux exécuteurs de ses ordres sont placés sur

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les terrasses élevées et derrière les créneaux qui cou^ ronnent les tours.

L’habitation d’Ali-Pacha est située sur la tour la plus élevée. C’est sur des degrés couverts de riches tapis, au-devant du seuil , que le despote , assis à la manière des Orientaux , plane du regard sur la voie que doivent suivre les Mameloucks sans défiance; appuyé sur un lion qui semble le symbole vivant de sa force et de sa puissance , l’inflexible Mohamed va fumer. Sa tête basanée, ornée d’une barbe grise , est couverte d’un turban blanc ; il est vêtu d’une simarre rose et fourrée , de larges pantalons pourpres ; il attend gravement qu’un esclave nègre ait allumé son riche houka, dont il tient le long tuyau d’une main; l’autre, posée sur son genou, se ferme avec contraction et ajoute au sentiment de cruauté réfléchie qui se peint sur l’atroce physionomie du pacha. Derrière lui sont trois officiers , le poignard à la ceinture. Voilà sans doute les intimes confidens de ses résolutions ! L’expression qui caractérise chacun de ces musulmans êst remarquable ; une avide curiosité agite le premier ; il est casqué ; l’autre est incliné , le regard tourné vers le meurtre , et semble partager la vengeance de son maître ; le troisième , plus âgé , paraît cacher l’horreur et le regret que lui inspire cet acte de barbarie.

Sur la terrasse qui se prolonge , des Albanais demi-nus se distinguent à leurs calottes rouges ,

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des nègres , des esclaves déchargent leurs tubes meurtriers et Jonchent le chemin de cadavres , sous les yeux de celui qui a ordonné cette sanglante exécution.

Tel est le tableau ; cette description , bien qu’exacte , est, encore imparfaite. On doit admirer l’expression de la tête et le naturel de la pose d’ Ali- Pacha. Il craint de tourner son regard sur le champ du carnage ! L’artiste a éclairé par le reflet de la terrasse les figures des trois officiers , et, par cet artifice , il a détaché dans l’ombre tous les détails de leurs physionomies. Ce nègre accroupi, vu par le dos , vêtu d’une chemise de mousseline transparente richement brodée , cette pipe d’une forme bizarre et garnie de pierreries , ce vase d’argent d’où s’exhale des parfums , le poignard brillant du pacha , tout rappelle bien le faste oriental. Ce lion apprivoisé ajoute du grandiose à cette composition remarquable.

Il nous semble que l’élévation où l’artiste suppose Ali-Pacha et ceux qui l’environnent n’est pas assez déterminée , par la différence du ton et de la lumière , avec les objets qui s’aperçoivent au bas de la tour , lesquels paraissent trop près de l’œil , relativement à leur éloignement. La même remarque peut s’appliquer aux tours , à cette ruine , qui sont trop éclairées , et contrarient l’effet de la perspective aérienne. Nous pensons que Yernet devrait aussi

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ménager les tons dont il compose les ombres de ses chairs, qui poussent trop au noir, et ne sont point assez transparentes (dans ses grandes pages seulement , car il est chaud et harmonieux dans les petites. )

Examinons ce Mamelouck assis les jambes croisées près d’un arbre et tenant par la bride un coursier blanc : qu’il est bien dessiné ce cheval ! qu’il est élégant de formes! On croit l’entendre hennir.

Attends , jeune homme , que le teins ait rallenti le pinceau dans les mains de ton père , pour t’emparer de son talent.

Encore un autre exemple d’ambition : Cesmches dans une étable sont marquées du sceau de la vérité. Tout à l’heure Horace nous avait conduits des côtes de la Méditerranée au sein de l’Egypte ; nous voici sur le Saint-Gothard. Près de l’hospice, un voyageur accablé de fatigue demande , à l’approche de la nuit, l’hospitalité pour lui et son guide. Il ne peut toucher l’inexorable moine , qui lui indique , par la fenêtre , le gîte des muletiers. On plaint ces voyageurs sur les froides et dures aspérités que le pinceau de l’artiste a retracées avec une vérité qui nous transit.

Nous voici en Espagne : Des guérillas embusqués dans un bols , exhortés par un moine , apprêtent leurs armes , pour attaquer dans un défilé un convoi. Déjà un Français passe sur un pont étroit, scs

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compagnons le suivent , on les aperçoit à travers les arbres... Fuyons, puisque nous ne pouvons les avertir du danger.

La gravure a fait connaître avec succès ce grenadier qui se repose sur un monceau de victimes que sa bêche vient de couvrir de la terre étrangère; le regard baissé , il oublie ses propres blessures, pour méditer sur le sort de ses compagnons d’armes ! Cette composition, pleine de grandeur et de simplicité, n’a point encore manqué son effet. Tous les yeux sont humides de larmes quand ils se fixent sur ce tableau.

Une folle par amour , montrant le hausse-col de son amant , percé du coup qui l’a privé de la vie , est d’une expression qui déchire l’ame. Mais une prêtresse gauloise , touchant la harpe antique , va tempérer par ses accords mélodieux la mélancolie qu’avait fait naître l’image précédente.

Passons , et arrêtons-nous plus long-tems près du petit tableau qui retrace les derniers instans d’un homme que ses vertus avaient rendu l’idole de ses compatriotes ; il fut digne par sa bravoure et sa science dans l’art militaire d’être surnommé le Bayard polonais.

Après la malheurense journée de Leipsick , l’armée française , trahie par ceux qui devaient la seconder , était forcée à la retraite. Un seul pont sur l’Elster { rivière plus dangereuse qu’un fleuve , par

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ses bords escarpés et son lit fangeux ) présentait un débouché pour le passage de l’artillerie ; l’ordre fut donné de faire sauter le pont dès que nos dernières cohortes auraient gagné l’autre rive; cette ordre fut exécuté prématurément : le prince Poniatowski et son corps de lanciers étaient encore sur la rive ennemie ; entouré , il se défend courageusement; son sabre teint de sang prouve qu’il a répandu celui des grenadiers saxons qui le poursuivent; forcé de céder au nombre , blessé , ayant perdu son safhka , il s’élance sur son coursier et va tenter de franchir l’Elster à la nage. Ce fut le terme de sa vie ; ce n’est point celui de sa gloire : sa patrie et la France conserveront son souvenir.

Voilà l’instant dont l’artiste s’est emparé. La noble figure de Poniatowski exprime la résignation du courage ; son costume élégant de lancier, pourpre et bleu , dessine ses formes sveltes. Son cheval élancé vers le fleuve va tomber de la rive contenue par une ceinture de pilotis. Il n’est pas encore dans l’onde fangeuse : quelques Français précèdent le maréchal et tentent de passer l’Elster à la nage; hélas, on aperçoit à la surface des flots plusieurs malheureux qui n’arriveront pas. Quelques lanciers écartent l’ennemi en tirant leur carabine ; on distingue dans le lointain un corps de troupes ennemies qui se dirige encore sur le point où l’intrépide Poniatowski va

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tenter le passage. FéliciRns Horace d’avoir plusieurs fois retracé avec un grand talent un sujet si digne de nous intéresser.

Voici, dans un paysage suisse, un promeneur qui N® nGg se repose ; il rêve , il écrit sur ses tablettes , il se rappelle , peut-être , certaines leçons données dans sa jeunesse. Sous ce vêtement bourgeois , reconnaissez un prince aimable , instruit , on dirait presque philosophe. Maischutül veutgarderrincognito.

Sur un cheval superbe, dans le costume élégant du i" régiment de hussards, dolman blanc, pantalon et sako rouges et dorés , le duc d’Orléans , accompagné d’un général et de deux aides-de-camp , semble s’arrêter pour écouter un officier de chasseurs qui arrive au galop pour prendre ses ordres. On voit ce régiment en parade ; plus loin, des chasseurs galopent en montant une colline. Mais la ressemblance du portrait , la grâce , le naturel de sa pose , la vérité des attitudes , la beauté des chevaux , sont dignes des plus justes éloges.

Vous, mon cher Maître, qui avez si bien su, dans votre tableau de la Distribution des aigles , peindre la diversité et la grâce des costumes de l’armée française , vous verriez avec curiosité les productions d’Horace ; dans lesquelles , à cet égard , il semble suivre vos traces. Vous venez de contempler des hussards élégans et légers , allons passer en revue le 2® régiment des grenadiers à cheval de la garde , aux

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Tuileries; les chevaux de beau corps sont rangés en bataille sous les fenêtres du château , un soleil brillant éclaire les cavaliers à pied. Une vivandière leur offre du vin. La revue ne se passera point encore , voici le colonel à pied , entouré d’une groupe d’officiers; un autre descend de cheval et vient rendre compte d’un ordre. Tout cela est plein de naturel. Ce n’est pas tant l’exactitude avec laquelle l’artiste exprime les détails qu’il faut admirer, mais l’adresse qu’il met à les faire concourir à un ensemble harmonieux. En effet , de grands bonnets de poil noir , des habits bleu foncé qui couvrent des vestes blanches , des cuisses blanches coupées par de longues bottes noires et luisantes, des épaulettes et des aiguillettes blanches , des brandebourgs d’argent qui garnissent symétriquement les deux côtés du corps, qui se douterait qu’on va être enchanté de l’accord de tous ces objets ? Mais des luisans bien placés adoucissent les bonnets , ils portent des ombres dorées et transparentes sur les figures ; des masses légères de demi-teintes , sur les corps et les habits , résultant de la manière dont ils sont tournés et éclairés ; des brillans placés à propos ; des reflets , de la poussière même sur ces bottes si noires , tels sont les moyens dont l’artiste s’est servi pour harmonier son tableau. Par une malice qui ne peut s’expliquer que par le succès , il a donné au plus beau régiment de cavalerie tous les avantages de l’infante-

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rie. Sans ce beau cheval gris pommelé que tient en bride un trompette , les chevaux ne joueraient dans ce tableau qu’un rôle secondaire.

Le jeune Ismayl , fils d’un scheik arabe , fut pris en combattant et mené couvert de blessures prisonnier à Jérusalem. Confié aux soins d’un chrétien savant dans l’art de guérir , les soins de sa fille Màryam furent encore plus efficaces ; mais il conçut pour elle une passion violente , et profitant du désordre d’une révolution à Jérusalem , il enleva l’objet de son amour et l’emmena dans le désert au sein de sa tribu. Elle y mourut bientôt du chagrin d’avoir perdu son père et de ses remords religieux. La voilà enterrée sous ce groupe de palmiers : Ismayl est inconsolable. Lesémoum, fléau du désert, annonce sa funeste présence ; la tribu fuit pour échapper à l’ouragan , Ismayl seul ne le redoute point , accourt vers le lieu de la sépulture de Maryam , et appelle de tous ses vœux la mort qui doit les réunir. Etendu sur la brûlante arène , il l’écarte et découvre la tête belle encore et le sein livide de la jeune fille ; le voile qui l’enveloppe , soulevé par sa main téméraire, laisse voir une simple croix , signe révéré de celle qui l’embrassait en perdant la vie. Le ciel se trouble, des tourbillons de sable tournoyent dans les airs ; une trombe s’avance , elle fait ployer les arbres, elle apporte la mort. Bientôt le même palmier abritera le tombeau des jeunes amans, le sable

couvrira ces deux victimes nouvelles de l’amour et de la piété filiale.

Ce tableau, dit-on, est l’œuvre de dix-huit jours de travail. Le récit de cette anecdote fut fait à l’artiste par le voyageur même qui l’a recueilli sur les lieux ; la vehemence et le sentiment du narrateur passèrent dans l’ame du peintre ; il conçut, dessina et peignit ce sujet dans le même espace de tems qu’un autre eût mis à l’esquisser.

Du reste, cette composition se ressent de la précipitation de son exécution. Le guerrier penché vers Maryam semble, faute de perspective, devoir rouler sur celle qu’il pleure; ces larmes épaisses qui brillent dans ses yeux n’ajoutent rien à l’expression et dégradent le héros ; il n’est permis qu’à saint Pierre repentant, ou à une femme, de pleurer à chaudes larmes.

Nous n’avons point parlé de Molière consultant sa servante , l’artiste doit nous en savoir gré ; mais nous aimons à revenir sur les jolis tableaux retraçant des scenes militaires; elles sont tellement vraies, qu’on penserait qu’Horace était destiné à être colonel , s’il n’eût été peintre.

En finissant, nous engagerons cet artiste à modérer sa fécondité. Sébastien Bourdon et Diétrick n’ont jamais été mis en première ligne pour avoir compromis leur talent en peignant ainsi tous les genres.

Les artistes jaloux d’assurer le succès de leurs

grandes compositions et de les fixer dans la mémoire, ne devraient jamais laisser d’indécision dans l’action principale. Delorme n’a point eu ce principe en mémoire, dans son tableau de la Descente de Jésus- Christ aux Limbes , et les questions des spectateurs nous ont rappelé une anecdote qui trouve ici sa place très-naturellement.

Dans la vieillesse de Louis XIV, quand ses armées avaient essuyé tant de revers , un gascon passant près de sa statue sur la place Victoire , voyant la déesse élever une couronne sur la tête royale; u Monsieur ^ en s’adressant à un voisin, dites-moi^ je vous prie ^ la lui met-t-elle ^ ou la lui ôte-t elle P » On pourrait emprunter cette locution et faire une question à peu près semblable ici : Monte-t-il , ce Christ , ou descend-t-il P Le livret peut seul résoudre le doute; car si l’on en juge par son mouvement ascentionnel , à ses bras élevés vers la gloire brillante qui l’environne, il va aux deux ; son regard seul descend sur ces pauvres liabitans des limbres , et leur espoir sera déçu, tant que leur rédempteur gardera cette attitude qu’il n’est pas disposé , ce nous semble , à changer de sitôt.

L’oiseau le plus léger quittant les plaines de l’air pour venir sous le feuillage , penche sa tête vers la terre , d’où nous oserons conclure que le Christ ne ne devait pas descendre perpendiculairement les pieds en bas, mais planer au moins horizontalement.

Il est vrai qu’il aurait peut-être écarté tous ces adorateurs des deux sexes arrangés en cocarde, qui entourent leur rédempteur; David eût cessé de jouer de la harpe, et tous ces personnages amphibies, célestes par leur élévation , mais bien terrestres par une couleur enfumée , auraient été obligés , pour le suivre , d’adorer le Christ autrement que la tête élevée et les mains jointes. Nous eussions désiré que ce tableau eût racheté ce défaut capital par quelque mérite transcendant, car nous adoptons aussi , quand nous le pouvons , le système de bascule ; et nous aimons à compenser nos critiques par des éloges.

Vous verriez , mon cher Maître , avec autant de surprise que de contentement notre école s’augmenter d’un nouveau talent dans le genre historique. Lordon n’avait produit jusqu’à ce jour que de jolies compositions ; il vient de prendre un essor plus élevé, et le grand tableau que nous allons décrire a donné la mesure de la capacité de l’artiste.

Les premiers chrétiens se livraient clandestinement aux pratiques de leur croyance : c’était dans des lieux écartés, ou dans des souterrains , qu’ils allaient se nourrir de la parole de Dieu et des vérités consolantes de l’Evangile. Saint Marc, l’un de ses plus éloquens apôtres , rassemblait souvent dans Alexandrie , sous les voûtes ténébreuses des édifices, les sectateurs zélés de la religion du Christ. Un jour

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de fête du dieu Cérapis , les ennemis du nouveau culte , portant l’image dorée de leur idole , la torche en main, armés de glaives meurtriers, descendent dans le souterrain où saint Marc captivait de sa sainte parole l’attention de ses initiés. Il vient de conférer le baptême à un jeune enfant : l’évangile ouvert repose sur un simple autel de pierre. Le pontife , vêtu de pourpre , est le premier objet de la fureur de ces satellites ; ils portent sur lui leurs mains sacrilèges ; ils le garrottent , tandis qu’avec le calme de la sagesse le Saint invoque le Ciel qu’il indique par son geste, et invite ses prosélytes à la persévérance et à la résignation. Un jeune néophyte, vêtu de lin et tenant l’encensoir , a été renversé par ces furieux , dont l’un veut déchirer l’évangile; un jeune chrétien le défend , et , penché sur l’autel , il le couvre de son corps. Près de l’autel s’est agenouillée la mère de l’enfant nouvellement baptisé; il se réfugie dans ses bras. Deux autres femmes , glacées d’épouvante , se pressent à genoux l’une vers l’autre : l’une élève son timide regard , l’autre détourne la tête. Quelques guerriers chrétiens refusent d’adorer l’image du dieu Cérapis , que leur montrent les cruels persécuteurs. Plusieurs vieillards chrétiens , émus de crainte , pai’aissent partagés entre ce sentiment etl’effet des exhortations de saint Marc.

Telle est la composition de ce tableau, dont la

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belle ordonnance fait saisir sans confusion tout ce qu’a voulu représenter l’artiste. Une architecture lourde , un sphinx, rappellent bien le style égyptien : un jour mystérieux qui vient d’en haut éclairé la scène , qui nous transporte à l’époque de la naissance du christianisme. C’est la première fois que la peinture s’est emparée de ce sujet.

Aucun reproche sensible ne peut être fait à Fauteur de tableau , dont la couleur et l’effet semblent le résultat de l’étude approfondie des grands maîtres. La tête de saint Marc porte un caractère qui n’appartient ni à la mythologie , ni à la Grèce ; il est en entier à l’artiste : on remarque celle du jeune suppliant, qui est tout-à-fait raphaëlesque . Les accessoires sont bien traités ; et ce vase d’airain qui contient Feau du baptême, le roseau qui y baigne, nous rappellent encore Feau lustrale des temples grecs , dont les chrétiens empruntèrent l’usage.

On pense que l’artiste aurait dû jeter un peu plus d’ombre sur la partie fuyante du corps du jeune clerc renversé. Vus en raccourci, ses pieds paraissent trop voisins de la tête : ce défaut tient à ce que le ton n’est point assez éteint. Du reste , cette composition se place dans les premiers rangs des productions de cette année. '

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