DIX-SEPTIÈME LETTRE
Paris, le 5 octobre i8ig.
Mon CHER MAITRE ,
La puissance de votre art n’a pas pour unique ambition d’enchanter les yeux. Elle s’adresse au cœur; son plus noble triomphe est d’émouvoir et de rivaliser la poésie* Voici une composition de Mauzaisse , sur le Supplice des Danaïdes , qui approche des effets que préparent les vers de Lemierre, et qu’exagèrent les accords de Salieri. Mais la dureté du poëfe, les bruits du musicien se sont déjà éteints sous le pinceau ; il manquait le mouvement au nouveau créateur , il a su choisir des attitudes dont le calme sinistre et l’immobilité , long-terns vraisemblables , se renferment habilement dans les limites de notre domaine. Ses expressions de tête sont variées avec talent ; mais la figure principale est sur-tout admirable. Elle est marquée de cette fatalité, de cette expression de repentir et de souffrance qui ne se mesure qu’à l’éter— nite , et que le génie seul pouvait concevoir. Mous ne saurions vous décrire combien l’aspect de ce groupe donne de malaise à l’imagination charmée. Le reflet des flammes de l’enfer, la magie des oppositions, tout est rendu avec énergie. Que ces clartés surnaturelles portent une éloquente lumière dans tous ces yeux pleins de larmes!
Mauzaisse , déjà si renommé par l’habileté de son execution dans les ajustemens et les accessoires LETTRES A DAVID. 8
Mauzaisse.
Franque.
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du genre îiislorîqiic , s’est élevé ici à la plus grande hauteur de l’expression. Nous avons de lui , sous les yeux, un Promethée enchaîné, dessiné avec une correction rare , mais les raccourcis en sont trop savans , ils demandent une trop parfaite initiation aux secrets de la peinture , ou même une justesse trop exacte à saisir le point de vue où ils doivent être observés pour plaire beaucoup au public. Dans l’un et l’autre de ces ouvrages , nous ne voyons qu un defaut véritable ; et il est étranger à la volonté de l’artiste. C’est la dimension de ses toiles ; les Danaïdes^ coupées à mi-jambes , ont été commandées pour un imposte.
Passons à un de vos plus chers disciples , un peintre dont les premiers essais vous ont donné tant d’espérance à cause de leur liaïve pureté , de leur grâce et de leurvigueur. 11 a exposé un vaste tableau dont le sujet la Conversion de saint Paul. La crainte d’être accusé de réminiscence du Dominicain a trop prédominé dans son esprit , puisqu’il a pris une route si opposée à ce maître. Franque a conçu avec fougue et a exécuté de même.
Aux accens de la voix miraculeuse qui lui crie : « Saül , Saül , pourquoi me persécutez-vous » ? l’ennemi des chrétiens , destiné à devenir un des appuis de leur culte, est tombé de son coursier sur le chemin sabloneuxde Damas. Sa pose manque de naturel ainsi que celle de l’esclave qui se précipite à-la-fois et pour secourir son maître et pour arrêter le fougeux coursier. Ces ligures , comme celles du scr
coud plan, offrent un conflit de moiiveniens qui produit une foule de raccourcis que Michel- Auge seul, peutêtre , aurait pu exprimer. Mais les parties principales de cette composition sont traitées avec une grande supériorité de talent; la couleur est chaude et brillante. Que Franque revienne à une ordonnance moins ambitieuse , que , comme le lui reprochent quelques mauvais plaisans , il ne cherche plus à faire tant de poussière , sa place est marquée dans les rangs peu nombreux de nos grands artistes.
Voici, mon cher Maître , un tableau de feu Ducis , votre collègue à l’Institut, l’immortel auteur d’j(bufir e\. de Macbeth. Il voulut représenter, chez lui, un certain Corneille , autre peintre d'histoire.
Quand l’iiiver , sur nos planchers sombres.
Vient , sur le jour qui disparaît,
A la hâte entisser les ombres,
D’ iine lampe ou éclairerai!
La modeste chambre de Pierre.
Le luxe antique on y Vi i rait ;
Le fauteuil à bras dans sa gloire.
Les hauts chenets , la vaste armoire ,
Sa taMe oii s’enorgueillirait De ses Romains l’immense histoire ;
Sur la table et la serge noire Sa large bible s’ouvrirait ;
Un jour magique y descendrait,
Un sablier s’écoulerait,
Devant la tragique écritoire.
L’air pensif , Corneille écrirait j Sa femme sans fruit sortirait ;
Jean La Fontaine dormirait;
Le père Larue entrerait
Désoria,
Gois.
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Pour voir Corneille son cornpèrc ,
Qu’en silence il contemplerait.
Voilà le tableau. C’est au génie de notre Poussin que Ducis voulait confier le soin de l’exécuter. M. Désoria , qui s’en est chargé, se fait pardonner celte témérité par une ordonnance assez sage ^ une couleur assez sévère et assez harmonieuse.