‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 18 sur 36 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

Mon cher maître, me voici en face d’une immense composition de sculpture : une Descente de croix. J’ouvre le livret , et à l’article de M. Gois, je lis ces mots : « L’artiste fait observer qu’il a conçu l’idée » d’exécuter un groupe destiné pour une vaste » église. Ce n’est , en effet , que dans un grand édi- » fice qu’il sera possible d’en juger l’effet. La lu- >> mière , tombant d’en haut , et procurant des mas- » ses d’ombres si importantes à bien calculer, a dû » concourir à faire ressortir les parties et l’ensemble ’ » d’une composition entièrement nouvelle dans la » sculpture. « Cette note , dont la fm ne manque pas de prétention , est assez inutile pour ceux qui sont habitués à juger les arts ; ils sentent très-bien que la Descente de croix de M. Gois n’est pas à sa place ; quant aux autres , ils s’occupent bien , ma foi ! de la lumière et des masses d’ombres ! Mais enfin M. Gois n’a pas tout-à-fait tort ; on ne peut prendre trop de précautions contre la critique. Le premier aspect de la Descente de croix est très-imposant ; la composition , qui n’a rien de neuf ( car les Descentes

de croix sont partout ) est bien ordonnée. Il faut déjà une puissance de talent bien vrai pour concevoir et pour exécuter un ouvrage de cette dimension ; le sculpteur qui a pu l’entreprendre n’est certainement pas un homme ordinaire. Il serait donc injuste de déployer envers lui la même sévérité qu’à l’égard d’un sculpteur qui n’a composé qu’une seule figure;.

Nos. artistes; sont en général si timides , ils craignent tellement de sortir des, sentiers battus^ , {ju’oui ne peut assez encourager ceux qui cherchent dfesÆourtes nouvelles.

Pendant que je suis en train de louer , . jp' fera2 compliment à M. Gois du dessin ferme et large de ses draperies; elles sont bien jetées et d’un bon style ; la tête de la Vierge a une expression juste ;: l’homme qui descend de l’échelle , en soutenant le corps de Jésus-Christ, est d’un effet pittoresque; il est bien pensé. Mais je reprocherai à l’auteur. de n’avoir point assez étudié les belles formes , et d’avoir négligé ses nus. Les mains delà Vierge ne sont pas à l’abri de la censure ; le bras droit de l’homme qui porte Jésus-Christ,. et celui de Jésus-Christlui-même, me paraissent trop longs; en outre, ce bras du Dieu,, quoique ce Dieu soit sans vie , pourrait être moins roide et plus heureusement posé. La, jambe droite de là Vierge est mal sentie sous la draperie. La tête du Christ manque de noblesse ; son caractère est trop commun; il y a des pieds et des mains d’un aiauvaîs style; pour tout dire, dans cette grande camposition , on peut louer l’ensemble , mais on est

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beaucoup moins satisfait des détails; Il ne faudrait même pas s’y arrêter trop long-tems ; car on finirait peut-être par ne plus rendre justice à la hardiesse de la conception.

Gois est animé de l’amour de son art; il travaille beaucoup , mais je crains que dans sa descente il n’ait travaillé trop vile.

On cite de lui un trait de véritable artiste : occupé de faire la statue de Jeanne d’Arc pour la "ville d’Orléans , l’ajustement de la draperie lui avait donné beaucoup de mal , et il y cherchait encore un des plis principaux. Fatigué de ne pas le trouver, il quitte un jour son atelier qui est au palais des beaux-arts , et va prendre l’air vers les Tuileries. Une femme passe devant lui sur le Pont-Royal , et jette un cri en disputant au vent la longue robe qui la couvrait ; ce mouvement a attiré les yeux de l’artiste ; ô bonheur ! son pli , son cher pli se dessine. Il vole à la dame dont les pieds s’embarassaient déjà, et qui était prête à tomber ; celle-ci , qui pense qu’on veut l’obliger , lui jette un coup-d’œil reconnaissant. « Arrêtez, Madame, de grâce, arrêtez! Restez comme cela ; je suis un homme perdu si vous bougez, » et en disant ces mots , il l’arrêtait par le bras. La dame , étonnée , reste sans voix , sans mouvement, l’artiste considère son pli, salue l’inconnue profondément , et regagne à grands pas son atelier,

On trouve, sous le numéro i32o, un autre ouvrage de M. Gois : c’est une Nymphe endormie dans un conque. Dans cette composition , il n’y a rien ou

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