‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 3 sur 36 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Paris, i^t septembre 1819.

Mon CHER MAÎTRE,

Un de vos ëlèves , passé de votre atelier devenu désert , dans celui de l’estimable M. Régnault, s’était fait remarquer par ses précédentes productions. Un dessin facile et correct , un bon ton de couleur, un pinceau large et suave , une expression juste et une composition heureuse , avaient fait distinguer les premiers tableaux de Couder.

«Amour, tu perdis Troie!» Cet hémistiche duèo«fut le sujet de sa première inspiration. Une création plus sévère , fondée sur un fait historique du plus haut intérêt pour un peintre , fut son second essai ; et le tableau de la Mort de Masaccio achevant son dernier ouvrage , fit présager que celui qui peignit si bien la fin prématurée d’un des premiers régénérateurs de l’art , serait bientôt digne lui-même d’être compté au nombre de ses successeurs. Couder justifia cette espérance , en offrant son Lévite d’Ephraïm , dont la composition et l’effet ont réuni le suffrage des connaisseurs , et lui ont mérité l’honneur qu’il a obtenu , de faire partie de la galerie du Luxembourg.

Parmi les cinq compartiniens qui composent le

Couder.

plafond de la salle ronde qui sert d’entrée à la galerie d’Apollon, Couder a été chargé d’en composer trois, qui sont exécutés.

Le premier, dont nous vous envoyons le trait , est le combat d’Hercule et du géant Antée , fils de Neptune et delà Terre , qui avait fait le projet de bâtir un temple à son père avec des crânes humains.

Le fils d’Alcmène voulut purger la terre d’un tel monstre; il l’attaquer déjà trois fois il l’avait terrassé, mais s’apercevant qu’Antée retrouvait de nouvelles forces dès qu’il avait touché la terre. Hercule dépose sa massue , et l’étreignant de ses bras nerveux , il le serre en le tenant en l’air, et l’étouffe sur -sa poitrine. C’est cet instant qu’a peint l’artiste. Hercule a saisi le géant , qui s’attache d’une cuisse nerveuse sur la hanche de ce héros , tandis qu’il s’efforce , en alongeant l’autre , de toucher le sol ; mais sa tête se renverse, ses bras étendus perdent leur vigueur , et il succombe enfin à cette force irrésistible , apanage du fils de Jupiter.

Couder a retracé cette scène à la manière des grands peintres. Le corps d’Antée , dessiné dans le genre de Michel- Ange , rappelle la science anatomique de cet artiste , et fait honneur à celui qui semble l’avoir pris pour modèle. L’Hercule a bien le caractère et la forme consacrés, et nulle indécision dans le dessin ne vient déranger l’ensemble de ce groupe , dont la couleur semble aussi participer du grandiose de celle de nos premiers maîtres.

Achille , vainqueur des Troyens, entouré de ses victimes , a excité la colère du Xantlie et du Simoïs , qui les protégeaient. Furieux , ils l’arrêtent dans sa course , et , soulevant leurs ondes irritées , ils s’opposent de leurs flots et de leur présence à de nouveaux exploits. Les Fleuves sortent de l’onde , et s’approchent du héros ; leurs gestes menaçans contrastent avec leurs têtes vénérables coiffées de cheveux blancs et de roseaux. Achille , ta lance et ton bouclier te sont désormais inutiles : qu’opposeras-tu à de tels ennemis ?

Couder a développé dans ce sujet le môme talent que dans le précédent, mais non avec le même avantage. Il nous paraît qu’ Achille, vêtu d’un simple manteau , eût été plus heureusement rappelé qu’avec une cuirasse, d’autant que c’était ainsi que les Grecs peignaient les héros. Les Fleuves sont bien dessines, et la tradition antique bien observée.

Dans le troisième tableau de ce même plafond , Couder a représenté Vénus descendue sur un nuage dans le sombre manoir de Vulcain. Elle y vient reclamer pour Enée les armes brillantes qui doivent assurer sa gloire. Vulcain, assis près de sa forge, appuyé sur son marteau, reçoit d’un air bienveillant la requête qui sort de la bouche charmante de son épouse; il lui montre le faisceau où se suspend ce bouclier célèbre et le glaive d’une trempe divine qu’il a travaillé de ses mains pour son protégé. L’cfietde cette supplication paraît immanquable ; nul Cyclope n’est témoin du mystérieux entretien.

Celle sccne , d’un tout autre effet que les précd* cédentes , est exécutée avec le même succès. On sent que le Vrai talent peut arriver au but par tous les moyens. Plus tard^ mon cher Maître, nous vous rendrons compte d’un tableau annoncé dans le Imel , au n® a4i : /« Nouvelle de la victoire de Marathon , qui ne fait point encore partie de l’exposition ; voyons , en attendant , deux autres sujets de petite proportion sortis du même pinceau ; le premier est intitulé ; Le^ çon de géographie au collège de Reichnau.

Les événemens de la révolution avaient conduit en Suisse , dans sa jeunesse , S. A. M. le duc d’Orléans , et V rendaient sa situation précaire. Inspire par le moment, il prend la résolution de professer la géographie qu’il avait apprise ’des l’enfance , et , imitant dans un âge si tendre Denys de Syracuse , il quitte un rang élevé pour se livrer à rinstructioii de la jeunesse. Le duc d’Orléans, à peine âgé de seize ans, debout et la main posee sur une sphère , y désigne du doigt la même partie du monde qu’il indique de l’autre sur une carte géographique. Deux écoliers sont près de lui : l’un écrit la leçon , 1 autre l’écoute et suit l’indication démonstrative ; plus loin, un groupe assis autour d’une table, ou présidé un régent en perruque à l’allemande, semble attentif à une leçon d’un autre genre; deux espiègles s’y dérobent par une conversation muette que ne voit point un homme assis sur le devant , qui parait etre le chef de la maison et qui écoute attentivement le

jeune professeur. Il y a tant de vérité dans cette scène que le spectateur croit y assister. Le pinceau est aimable-, la couleur vraie ; on distingue sur-tout ce chef de- maison dont l’expression semble avoir été saisie d’après nature.

L’artiste a dévoilé dans une dernière composition? sa prédilection pour un maître célèbre qu’il avait , comme nous l’avions conjecturé plus haut , pris tacitement pour modèle. Cet hommage rendu à Micliel-Ange , mérite qu’on s’y arrête. Ce grand artiste est représenté dans son atelier , où un vieux, cardinal est venu le visiter. Il est debout et montre à ce cardinal les belles parties du torse antique de l’Hercule, qui est éclairé par une lampe brillante , que le torse cache à Fœil du spectateur. Plusieurs élèves dessinent , d’autres écoutenb, d’un air recueilli, les. explications savantes du maître. Oh, voit un squelette suspendu dans un coin de l’atelier, et près de lui un jeune homme qui semble écrire les paroles de Michel-Ange ; un cadavre couvert d’une draperie , et dont on n’aperçoit que le» pieds , est là sans doute pour indiquer que- l’étude de l’anatomie est une des bases de l’enseignement ; mais après avoir admiré l’expression des jeunes élèves , le beau caractère de leurs têtes , s’être laisse aller a la séduction de l’effet de la lumière , qui semble emprunté de Scalken, on ne peut s’empêcher de remarquer, l’indécision de la pose du, bras du cardinal tenant le livre , et l’on ne peut s’expliquer

Robert

Lefeyre.

d’après leur rapprochement awc Michel- Ange , qui doit interr.cnter la lumière , pourquoi le jeune élève, assis derrière son maître , reste totalement éclairé ? Ces légers défauts ont sans doute échappé à l’artiste; ils échapperont encore à quelques autres , mais ils n’empêcheront point de mettre cette production au rang de celles qui mériteraient sans doute votre attention. Passons à l’examen d’un autre talent et à des sujets d’un autre genre.

Au fond d’une triste cellule, à l’aube du jour, et assis près d’une table chargée de quelques livres, un malheureux vient de passer la nuit à écrire à son amie la lettre qui est encore devant lui ; sa lampe de bronze vient de s’éteindre et fume encore. Sa tête , ornée de sa brune chevelure, est tournée vers le ciel , son regard expressif y est attaché , sa bouche entr’ ouverte , son teint pâle et plombé attestent son désespoir, sans altérer le beau caractère de ses traits. Les bras contractés, les mains jointes et entrelacées, dont il presse ses genoux , achèvent d’exprimer l’horrible tourment qu’il éprouve. On devine qu’il ne peut cesser, qu’il ne finira qu’avec lui! Il est vêtu d’une longue robe violette à larges manches , qui recouvre une tunique étroite , de couleur verte. Son beau col se détache sur un large collet de lin , rabattu sur ses épaules ; sa chaussure jaunâtre et longue rappelle bien celle du tems , et son fauteui^ gothique à ogives aiguës marque le goût de cette époque. Oui , c’est bien là le plus éloquent, le plus

beau et le plus aimable des hammps; c’est le Français le plus savant çt le plus célèbre du 1 2® siècle , l’amant infortuné d’Héloïse : c’est Abeilard.

Robert-Lefèvre , en donnant à ce beau portrait un caractère et une importance toute historique , a senti qu’il ne pouvait le séparer d’un sujet qui se place à côté de lui dans tous les souvenirs.

C’est toi , belle Héloïse: retirée dans ta cellule , tu n’a.s de témoin que le Christ qui couronne tpn pçie-dieu , que quelques saints éçrits pour consolation ; tu viens de lire cette lettre fatale , où ton malheureux époux, voulant adoucir les peines cruelles de son amie , lui a retracé ses propres infortunes. Ces caractères chéris ont réveillé toutes tes douleurs. Tu quittes brusquement le siège où tu étais assise; cet écrit funeste, pressé de tes deux mains, est élevé vers le ciel , qu’implorent tes yeux pleins de larmes. Ton front charmant est sillonné de plis, tes sourcils se rapprochent , et ta bouche vermeille , naguère en— tr’ouverte pour exprimer l’amour,, ne l’est en ce moment que pour laisser échapper les gémisseinens de la douleur. On entend Icsaccens que t’a prêtés un poète:

J’aiine , je brûle encore :

O nom cher et fatal. . . Abeilard ! je t’adore.

Que ce lugubre voile , que ces vêtemens noirs sont bien d’accord avec ta sitiialion. Héloïse, on oublie ta beauté pour pleurer avec toi; et ta profonde affliction qu’on partage ne laisse presque plus de place au froid examen de la critique.

Je ne crains pas de vous le dire, mon cher Maître , Robert - Lefèvre s’est surpassé dans ces deux tableaux. II n’avait rien produit encore qui leur fut comparable pour l'expression; un pinceau large, un beau choix de draperies, des plis bien calculés. Les vêtemens religieux d’Héloïse accusent le nu d’une manière gracieuse. Une étude approfondie du costume vient ajouter au plaisir que font ces deux tableaux. L’artiste a vêtu Abeilard comme il l’était et des mêmes couleurs ; il a retracé , jusqu’à son propre fauteuil , qui existe encore , et dont il s’est procuré un dessin. Lefèvre n’a point été chercher en Grèce le caractère de cette tête : elle est française. Mais on lui reprochera de lui avoir donné un caractère un peu théâtral , et un ton de chair violet , qui participe de la robe qui le couvre. Du reste, il n’a rien oublié dans la grâce des accessoires , et cette lampe même est une délicate allégorie qui met dans le secret du tourment d’ Abeilard.

Les autres portraits qu’il a exposés sont loin d’avoir la même harmonie; le fond n’en est jamais assez vaporeux. Ce portrait d’une femme assise est un tour d’adresse; car sous le costume du tems de Marie de Médicis, l’artiste a dissimulé une étrange irrégularité de taille. Les brillans sont bien exécutés ; mais tous ces détails ne sont point de l’harmonie.

Le portrait de S. M., assise dans un fauteuil et tenant son chapeau , est ressemblant ; il y a de la vérité et de la simplicité dans la pose. Celui du marquis de

l’Escure , entouré de Vendéens , est historiquement composé ; mais cette tête et ce regard élevé vers le ciel ont été critiqués par des militaires , qui prétendent qu’on a volé cette attitude extatique a un saint.

Voici un lancier de la garde, un joli garçon; mais sa tête est peinte avec les couleurs de son uniforme.

En comparant llobert-Lefèvre à lui-même , on se sent disposé à la sévérité. Cette tête du prince deSolms est parfaitement étudiée ; elle est pleine de vérité. Quand llobert-Lefèvre n’est que praticien, ses carnations deviennent trop laqueuses. Ces tons bien ménages rendent, il est vrai, la fraîcheur du coloris; dès qu’ils sont dominans , ils cessent d’être vrais. Il n est plus permis à Robert- Lefevre d etre médiocre dans le genre du portrait. Retournons à Abeilard et a sa belle maîtresse.

Voici maintenant un jeune talent, mon cher Maître; Picot, c’est un de nos voyageurs récemment arrives de Rome, cet air inspirateur pour les beaux-arts semble etre une émanation des grands artistes dont les cendres reposent sur la terre classique. Il agit plus efficacement encore sur ceux qui ne l’ont pas respire en naissant que sur les indigènes.

Le jeune Picot vient d’exposer deux tableaux , dont l’un, de grande dimension, est un sujet pris dans la vie de S. Pierre ; l’autre est tiré de la fable d’Apulée. Nous ne suivrons point l’ordre des dates : nous commencerons par le dernier , qui a ete execute à Rome. Bien qu’un peu brouillés avec la vie des saints,

que des intérêts plus présens nous ont fait négliger^ Eous têchercns de vous en dire assez de cette histoire miraculeuse, pour motiver l’action du tableau.

Ananie ( juif sans doute ) avait vendu pour un autre un fonds de terre , et au lieu de tenir compte au propriétaire du prix qu’il en avait retiré, il en détourna une partie à son profit ; le propriétaire ne pouvant le prouver , s’adressa à S. Pierre , qui questionna Ananie; celui-ci voulant déguiser la vérité , tomba mort à l’instant et fut porté en sépulture à l’insu de sa femme qui , appelée et interrogée à son tour par le même S. Pierre, se rendit coupable du môme mensonge et reçut publiquement le même châtiment.

C’est ce dernier épisode qu’a reproduit l’artiste; il a jugé que la mort de la femme inspirerait plus d’intérêt que celle du juif son époux. Sur une place publique , au devant d’un bâtiment d’architecture antique, s’élèvent quelques degrés qui supportent une table de pierre; c’est près de cette table , couverte de pièces d’argent , que compte un juif, que S. Pierre, debout, vient, au nom du Ciel, de questionner l’épouse d’Ananic, qui déjà est tombée morte à ses pieds; plusieurs femmes lui prodiguent en vain leurs secours , la mort a fermé pour jamais ses yeux à la lumière; sa bouche infidèle ne trahira plus la vérité, et bientôt elle ira rejoindre dan^ la tombe son trop cupide époux. Plusieurs juifs témoins de ce miracle témoignent leur étonnement; urt autre distribue quelques aumônes ; c’est sans.

doute celui qui a recouvré l’argent qu’il réclamait,.

Le style dont cette scène est retracée ferait honneur à un peintre consommé. Le caractère des têtes , le bel agencement des draperies , une fermeté de dessin remarquable, un bon ton de couleur , tout concourt à l’effet heureux du tableau et fait présager que rauteur agrandira le domaine de la peinture et de l’école française.

Il était téméraire, en entrant dans la carrière, de traiter un sujet que le Poussin a immortalisé , et; qui est peut-être un de ceux où le génie de cet ar-j tiste s’est développé avec le plus de richesse, tant pour le fond d’une savante architecture que pour la composition du tableau même; heureusement pour Picot , il n’y a nulle similitude de composition ni jde proportion; mais le jeune élève a bien fait une autre entreprise; il est entré à son insu en rivalité avec le plus grand peintre vivant; c’est vous avoir nommé, ipon cher maître. Votre sujet àe l’Aniour et Psychc ^ eîç reproduit sous sa main. 11 sera piquant d’entrer dans le détails de cette comparaison. Nous le ferons prochainement en vous envoyant le dessin de ce tableau.

Agréez, etc. P. V.

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