‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 20 sur 36 · LETTRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DIX-NEUVIÈME

Il ne faut pas visiter le salon en ce moment , si l’on n’est doué d’uue force athlétique. La foule y est en permanence; les gens robustes parviennent aux meilleures places par leur propre poids , tandis que le vulgaire des citadins maudit cette aristocratie des poings et des épaules , et n’est presque occupé que du soin de sa conservation. Plus d’une jolie femme , nouvellement arrivée de sa province , se plaint tout bas de la liberté de la presse.

Les billets du matin et ceux du vendredi se sont multipliés et ont circulé avec tant d’agilité parmi la bonne compagnie , que maintenant , dans cçs séances privilégiées , il y a , tout compte fait , autant de robes froisées , autant de coups de pied distribués que les jours de dimanche ; on ne peut se retirer que sur la qualilé^ triste consolation en pareil cas! En-

fin , on vient de comprendre encore les samedis dans la loi d’exception contre le public , et de nouvelles cartes ont été délivrées à un petit nombre de protégés. Une cdiVlQ d’artiste marchant l’égale de tous les privilèges , au moyen de ma croûte j’ai mes grandes entrées , comme au théâtre un auteur sifflé , et les portes et les concierges du Musée fléchissent à toute heure devant moi aussi poliment que devant le passeport d’un Anglais.

Je profite donc bien vite de mon samedi ^ mon cher Maître, pour continuer la revue de mes pauvres croûtons, et en faire défiler le plus possible devant vous.

Voici d’abord Venus ramenant Hélène à Paris. La déesse se tient d’un air malin derrière Hélène , dont la gravité ne peut se comparer qu’aii sang-froid de son tendre amant , assis dans un grand fauteuil comme un président à mortier; j’avoue que ma mythologie a été en défaut , car j’ai deviné sans hésitation que le peintre avait voulu représenter le Jugement de Paris. Hélène me paraissait remplir toutes les conditions de Junon se présentant devant son juge d’un air hautain et le diadème au front; j’avais reconnu Vénus, si non aux belles choses qu’elle laisse voir, du moins au soin qu’elle a de ne rien cacher, et je voulais absolument trouver Pallas dans une grande fille qui , dans le fond du tableau , passe avec un vase sur la tête; bien entendu que ce vase, d’une figure douteuse , se transformait en casque à mes yeqx prévenus. Un des plus grands défauts dans les arts , c’est l’indécision et l’obscurité ; commen-

cez par être clairs , c’est là un des premiers mérites «es maîtres; que la disposition et l’ordonnance de vos tableaux frappent d’abord le spectateur et que l’expression vraie et caractérisée de vos figures réveille aisément en lui les souvenirs que votre toile a voulu retracer. J’insiste sur cette observation, parce que j’aperçois , même dans plusieurs productions estimables du salon actuel , une tendance funeste vers le logogryplie. Il en est quelques-uns dont il faut deux pages du livret pour donner le mot..

Je me suis , par exemple , amusé à entendre de bonnes gens ( et il s’en trouve même le samedi ) raisonner sérieusement , dans la grande galerie , devant un certain tableau du Supplice des Danaïdes , dans l’hypothèse qu’il représentait des blanchisseuses qui , s’é~ tant baignées dans la Seine , près le Gros-Caillou , pen^ dant que leur linge trempait a quelque distance , se désespèrent parce que des voleurs Vont emporté. Cette explication donnée par le personnage le plus éloquent de la société devint la source d’une infinité de commentaires qui font tous autant d’honneur à l’érudition de ces amateurs qu’à l’exécution de ce tableau, qu’il ne faut pas confondre avec un beau groupe àts, Danaïdes , peint par IVfauzaisse. Celui-là est d’un M. Lesage, parierais qu’il est de cette illustre famille,

renommée pour faire les meilleures croûtes àcVdxxs.

« Voyez donc quelle imprudence ! disait une vieille maman ; confiez donc votre linge à ces femmesr là. — C’est que la chose est arrivée , reprenait l’homme instruit ; rien n’est plus vrai : je l’ai vu sur

ïe journal. Oh! mon Dieu , s’écriait une jeune fille bien gauche et bien fraîche , comment ferontelles puur rentrer dans Paris , elles sont toutes nues.'’

— Tiens , en voilà qui apportent de l’eau et qui en versent dans leurs baquets comme s’il y avait encore quelque chose dedans. — Sont-elles pâles et défaites I C’est bien fait; pourquoi n’avoir pas plus de soin.

— Oh! regardez donc celle-ci, avec cette grosse amguille qui ne veut plus la lâcher »

Pauvres Danaïdes ! C’est bien la peine d’être dans l’enfer, pour qu’on prenne votre tonneau fabuleux pour un baquet , les serpens qui vous dévorent pour des anguilles, et les flots du Styxpour de l’eau de lessive. Au reste , moi , je m’en lave les mains ; prenez vous-en à mon camarade , qui n’a pas su vous conserver la tournure et le désespoir qui conviennent à des àdivnxiè&s de bonnemaison^ et toutefoisfélicitez-vous de n’être pas tombées sous mon pinceau , car vous seriez encore bien autrement ridicules que vous ne l’êtes. Pardon, mon cher maître , si je fais quelquefois intervenir ainsi la physionomie du public dans un cadre destiné aux compositions risibles , mais c’est qu’en vérité , par le teins qui court , les spectateurs ne sont pas la partie la moins divertissante de nos spectacles.

A vous , maintenant ,11® 1861. Un centaure rap^ porte à sa famille le produit de sa chasse. Il paraît que ces gens-là vont faire un fier dîner ; ils sont déjà entourés d’oies et de cygnes qui seront excellens en fricassée , et voilà que papa Centaure apporte encore un lion pour plat de rôt ; madame Centaure le reçoit avec

une sorte d’attendrissement et toute la petite Centaurée caracole de joie. Il n’y a pas de meilleure figure que celle de ce brave homme de cheval dont les yeux et toute l’attitude expriment le plaisir qu’il éprouve à régaler sa femme et ses enfans. Ce persoiinage-Ià me iroitera long-tems dans la tête.

Quel sujet! quelle composition! on regrette le tems, les couleurs, et la vaste toile employés à un pareil tableau , quand on pense que l’auteur ne manque point de talent pour le dessin et l’expression des têtes. Maman Centaure entre autres , n’était sa démarche un peu cavalière et ses pieds ferrés, passerait parlout pour une femme fort agréable.

Victoire! mes chers confrères... Je ne vous rapporte pas des lions comme le père Centaure , mais cependant j’ai fait bonne chasse aussi. Voilà J/. Rèvoil que je vous amène ; écartons nos croûtes pour faire place à la sienne, et vite la place d’honneur à un tel récipiendaire. « L’aïeul d’Henri IF montre à Jeanne d’Albret une boîte d‘'or dont il lui fera cadeau , si cette princesse chante une chanson béarnaise dans les douleurs de V enfantement. » Tel est le sujet que M. Révoil a cru représenter; mais il a donné à la jeune mère une expression de dédain ou de pruderie , une attitude roide et guindée que doivent venir étudier les actrices chargées du rôle de de Pimbêche, et son Henri d’Albret, dont l’esprit était franc et jovial, comme le prouve le discours qu’il tient à sa fille , donne par la tristesse de son regard et l’humilité de sa pose un démenti formel à

ses paroles. Certes, lui qui recommande si bien de chanter en accouchant, ne serait pas homme à joindre l’exemple au précepte.

Il n’était pas facilede rassembler tant de contre-sens dans un si petit tableau ; c’est là du moins une difficulté dont M. Révoil s’est merveilleusement tiré. En vérité ,■ quand je trouve plus que médiocre le tableau d’un peintre à qui l’on en doit de si agréables , j’ai toujours peur que ma sévérité ne soit que de l’ignorance. Ah! mon cher Maître, que je voudrais <jue vous fussiez ici pour me rassurer!

Parlons de Cérès allumant ses flambeaux sur le mont Etna pour chercher sa fille Proserpine, ravie par Pluton ; ou du petit voleur de raisins. Voilà de ces compositions dont la couleur et le dessin ressemblent si fort à ce que je fais, que je n’ai aucun scrupule à les baptiser de barbouillages ; cette pauvre Cérès , qui tient à elle seule tout un grand tableau où l’Etna est imperceptible , a l’air , au milieu de la fumée qui l’environne , d’avoir mis le feu à une cheminée ; et quant au pèlit voleur , avec sa peau couleur d’écorchure , ses traits élargis et ses jambes torses , c’est bien le plus horrible enfant que j’aie jamais vu. Le livret le qualifie âi Etude d’après nature.

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

A propos , vous savez que VOdéon a brûlé l’an passé; il y faisait chaud ce jour- là, c’était une représentation extraordinaire. Cet incendie fait

lê sujet d’un tableau vers lequel tout le monde court comme au feu, et qui frauchement serait bon, à y jeter avec le mien. L’auteur a représenté le derrière de l’édifice : c’est là , vers la partie où se trouvent les boudoirs des ingénuités et des grandes coquettes , que les flammes ont pris naissance , et se répandent avec le plus d’ardeur. Il n’y a point d’éteignoir pour un tel incendie! Pompiers, gendarmes, le préfet de police , M. le chancelier , rien n’y fait. Comment M. Picard n’a-t'il pas eu recours au tiroir des manuscrits.? Nous avons vu jouer depuis telle comédie à Favart , qui , opposée au flammes , aurait fait une superbe défense par sa masse incombustible. Desgricux , Selmours de Florian , la Jeune veuve , la Pacotille et quelques autres auraient préservé long-tenis le seul beau théâtre de Paris.

Du reste, ce tableau est d’une fidélité scrupuleuse : les femmes qui s’évanouissent , le régisseur qui sort par la fenêtre, différens traits de courage et d’humanité qui ont signalé cette journée, les vitres cassées , la forme et le nombre des arcades , tout s’y trouve, jusqu’à une affiche médecinale.., qui est peut-être là bien à sa place ; mais que le peintre aurait dû barbouiller comme le reste de son tableau , pour épargner aux mamans les embarrassantes questions des petites filles. P...X.

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