LETTRES A DAVID. Q
lîication, le chancelier d’élat , en robe noire bordé» d’hermine , la main sur cet écrit , l’autre sur son cœur, promet avec respect de veiller à son exécution; derrière lui, l’ordre de la noblesse, debout en longues robes, est rangé à droite sur des gradins. Celui des paysans, ayant à sa tête son avocat en robe noire, remplit le devant de la scène; l’espace qui sépare le trône de l’ordre de la noblesse est occupé par des guerriers. A côté d’eux est la vieille armure du héros , entourée d’un faisceau de drapeaux pris sur l’ennemi. N’oublions pas ces deux, charmans enfans , pages sans doute , qui , appuyés près du trône , derrière le monarque/ paraissent encore plus émus que les assistans! Une tribune élevée offre une jejine princesse et sa suite.
Le mérite modeste ainsi que les productions des artistes qui portent ce cachet sont lents à réussir ; aussi le beau tableau d’Hersent , exposé depuis quelques jours , n’avait frappé personne , et la foulé indifférente passait devant lui sans le regarder: toutà-coup un murmure flatteur appelle l’attention des amateurs. Les rivaux de l’artiste s’empressent à proclamer son succès , lui offrent une couronne de laurier, et le public a confirmé ce jugement. Sans doute vous lui accorderez , comme lui , votre suffrage.
On doit louer ici l’invention et l’ordonnance : le dessin est d’une aimable correction , les attitudes simples et convenables au caractère de chaque personnage. On reconnaît sur toutes les physionomies le sentiment d’attention et d’attendrissement qu’ins -
pire l’action solennelle d’un monarque , idole de ses sujets. Tout , dans ce tableau , émeut et intéresse ; une couleur suave et point ambitieuse fait jouir l’œil du spectateur sans le fatiguer.
Quel beau vieillard que ce souverain octogénaire ! quelle expression noble et paternelle ! quelle modestie sur le front de son successeur. Il semble redouter le fardeau qu’on lui impose. Son jeune frère invite, par son regard exprêssif, son père à s’appuyer sur lui. Voyez , à droite , ce vieillard de l’ordre des paysans ; quelle vérité de touche de ton et d’expression ! et ce vieux guerrier ? On lit sur son visage ses regrets de ne plus servir sous son chef magnanime.
Toutefois , c’est peut-être un tort à l’artiste d’avoir termine avec autant de soin les objets qui sont les plus éloignés. Dans la nature , l’œil n’en peut saisir tous les détails , et cet extrême fini refroidit plutôt qu’il ne concourt à l’effet du tableau.
Nous avons observé le soin qu’a pris Hersent de peindre les costumes du tems et de la nation suédoise; ces recherches font honneur à son instruction; l’habileté avec laquelle il s’est tiré de la pose ingrate des paysans ( tournant le dos au spectateurs ) est une nouvelle preuve de talent. Nous aurions désiré un autre ton local, au fond du dais. Ce pourpre trop clair donne un peu l’effet du carton aux vêtemens de Gustave , et nuit à l’harmonie. Félicitons Hersent d’avoir mis à profit les leçons du maître et de ses émules, Son tableau décèle le génie de la composition ; il
prouve qu’il est aussi bon dessinateur que coloriste habile. Il a su , distribuant la lumière et les masses d’ombre avec goût et discernement, calculer les effets heureux qui produisent l’harmonie sans nuire à la vérité.
On assure que Mgr le duc d’Orléans qui avait commandé ce tableau à un prix déterminé , a trouvé ce prix tellement au-dessous du mérite de l’ouvrage, qu’il a résolu de tripler les honoraires de l’artiste.
Prudhon. Etranger à toute rivalité personnelle, non-seulement par votre talent, mais encore par votre éloignement , c’est d’une région supérieure , et déjà comme la postérité , que vous jugerez des travaux de vos émules et des progrès de vos nombreux disciples.
Vous vous, rappelez que l’on reprochait à Prudhon de ne tenir à aucun maître de l’école , et l’on ignorait auquel il devait le talent vraiment original qui le caractérise ; il pourra dire comme le cardinal d’Ossat : Je suis fils de mes œuvres. Il fut le dernier de ces élèves que chaque année les états de Bourgogne couronnaient. Ce fut par cette protection qu’après avoir gagné le grand prix a Dijon , il fut envoyé à Rome , oûil étudia pendant cinq ans. Il revint à Paris, et dans un silence modeste continua de cultiver un art qu’il aime avec passion , et dont il a approfondi les charmes les plus secrets. Il semble que son pinceau fut par la nature destiné à rendre les objets gracieux. Il vient d’exposer un tableau de Y Assomption de la Vierge. Il a développé dans ce sujet usé tous les attraits de la jeunesse et de la nouveauté.
La vierge s’élève majestueusement dans les airs , les yeux et la tête tournés vers le ciel; ses bras étendus semblent aider à l’y faire monter ; Raphaël et Gabriel la soutiennent de leurs mains angéliques et plusieurs autres génies l’environnent et la supportent dans le vague aérien; une couronne d’étoiles plane au-dessus de sa tête, déjà entourée d’une gloire rayonnante et où s’agite une foule innombrable d’anges et de séraphins qui, groupés à l’entour, semblent l’accompagner de leur divins concerts.
Une tunique blanche, arrêtée par une ceinture , dessine le corps svelte et gracieux de la vierge ; une draperie d’un bleu céleste , que le vent soulève , forme son manteau; un voile léger s’attache à sa tê te exrpressive. Les vêtcmens des anges, quoique decoiileurs plus foncées, sont par la vapeur de l’air e tproduir
sent un effet harmonieux par leur savante opposition.
Si quelqu’un a rêvé la béatitude céleste , s’il s’est fait une idée de la beauté des anges, si son imagination l’a transporté au milieu des sphères célestes, il croira son rêve réalisé.
L’exécution de ce tableau a de la suavité et du charme , malgré l’ingratitude d’un fond jaune qu’il a fallu donner à la gloire ; mais l’artiste , en distribuant de larges masses d’ombres transparentes , a rendu ses lumières plus piquantes et l’ensemble du groupe plus vigoureux. Nous croyons que cette production n’est pas exempte de défauts; mais, nous l’avouons , séduits par son effet nous ne nous sentons pas le courage de les rechercher.
Après avoir rendu justice aux créations idéales de Prudlîon , on pourrait croire qu’il voit tout à travers le prisme de son imagination; s’il s’élevait quelque doute sur son respect pour l’imitation de la nature , l’examen de ses portraits convaincra que la poésie de l’art , qui est un mensonge , peut se concilier avec la vérité, qui est le but de la peinture.
yigperon. Christophe Colomb , pour prix de la découveric qu'il fit d’un nouveau monde et des trésors qu’il en rapporta , fut chargé de chaînes et privé de sa liberté , tandis qu’Améric Yespuce hérita plus tard de la gloire et de la fortune qu’il avait méritées. Ferdinand et Isabelle, entourés de calomniateurs , mécontens de l’intégrité de Colomb ou jaloux de son autorité , écoutèrent des insinuations perfides et revêtirent l’ambitieux Bovadilla de tout leur pouvoir. Il partit pour Hispaniola , et dès son arrivée en Amérique il fit charger de chaînes le grand homme et le fit embarquer sur un vaisseau , sans attendre , comme il èn avait l’ordre , que la culpabilité de l’amiral fût reconnue. Il recueillit les délations les plus absurdes et les envoya en Espagne avec la victime de son iniquité. On raconte que le capitaine du vaisseau , touché du malheur et de la résignation de Colomb , voulut lui faire ôter ses fers. « Non, répondit-il , porte ces fers par ordre du roi et de la reine ; j’obéirai à ce commandement comme à tous les autres ; leur volonté m ’a dépouillé de ma liberté , leur volonté seule peut me la rendre, n
A son arrivée en Espagne , Ferdinand et Isabelle sentant leur imprudence d’avoir si légèrement confié le sort de ce grand homme à son ambitieux ennemi, se hâtèrent de le mettre en liberté , dans la crainte d’être accusés aux yeux de l’Europe de la plus noire ingratitude. Ils l’invitèrent à venir à la cour, lui promirent de le réhabiliter dans son autorité , mais iis ne tinrent jamais leurs promesses. Colomb indigné portait partout ses fers et en montrait les marques. Il voulut même qu’ils fussent enfermés avec lui dans la tombe.
C’est ce fait même qu’a voulu retracer Vigneron; il a représenté Christophe Colomb sollicitant l’equite de Ferdinand et d’Isabelle en leur montrant la trace des fers dont il avait été chargé si injustement. Ils sont assis sur des sièges de velours dorés, de manière que le spectateur ne voit leurs têtes que de profil et leurs corps que par le dos ; le roi , couvert d’une toque noire ornée de plumes blanches , vêtu de satin blanc et d’une fraise à l’espagnole ; la reine , en cheveux lisses , coiffée d’un diadème , considèrent avec attention le hardi navigateur auquel ils doivent tant de richesses et de si hautes espérances. Il est vêtu de noir et en costume génois ; il a en main ces mêmes fers qui ont laissé des traces plus profondes encore dans son ame que sur ses membres meurtris. On voit, posés sur une longue tablette, les nombreux échantillons des mines d’or dont il a fait la decouverte et l’hommage à ses souverains.
Ce tableau a quelque chose de piquant et d’original dans sa composition. Nous ne savons si nous devons louer ou critiquer la hardiesse du jeune artiste , de n’avoir offert les souverains de Christophe Colomb que comme personnages secondaires par leur position dans ce tableau , tandis que celle de l’amiral, qui devrait être plus près de l’œil, comme principal personnage, semble en être éloignée. Nous laisserons décider aux maîtres, et nous nous bornerons à louer le bon ton de couleur et le dessin de ce tableau.
Le spectacle qui semble pour le vulgaire ne présenter qu’un intérêt momentané, es t souvent pour l’observateur la source de méditations profondes ; il devient quelquefois pour lepoè te une inspiration sublime;
heureuxle peintre qui peut leur associer son talent en rappelant au premier ses graves réflexions, en excitant aux yeux du second le sujet qui a excité sa verve.
Tel est le deuxième tableau de Vigneron. C’est aux dernières lueurs d’un soleil couchant , à l’entrée du dernier asile qui attend les humains , que l’artiste a trouve la scene simple et touchante qu’il vient de retracer. Un corbillard attelé de deux chevaux noirs , conduit par un cocher vêtu de deuil , est prêt d’entrer par cette porte fatale dont nul ne sortira jamais.’
Vous cherchez vainement les parens il était seul
au monde. Des amis i‘ il n’en avait plus : il était
pauvre. Arrêtez ; il en avait un seul, fidèle,
sincère : il suit tristement et tête baissée le char funebre ; c’est un vieux chien. Sterne , que ta plume
n’a - 1 - elle décrit ces obsèques du pauvre ! Nous ne pouvons décrire que le tableau.
Le jeune artiste a eu raison de nommer son sujet Scène (T après nature. Il y a mis une vraisemblance parfaite ; on se croit près du cimetière Montmartre ; on reconnaît l’allure des chevaux habitués à cette triste route , l’attitude insouciante et négligée du cocher mercenaire ; le vieux et fidèle caniche excite en se traînant derrière son maître un sentiment qui accuse toute l’instabilité des affections humaines.
Nous croyons ce petit tableau digne de vos éloges. Il a atteint le but de l’art ; il émeut par le sentiment et la vérité. L’exécution est en harmonie avec le sujet.
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