‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 23 sur 36 · VINGTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LETTRE

On se plaint depuis long-tems de la foule de por- Portraits, traits qui tapissent les murs du Salon à chaque exposition; le public en est ennuié et les artistes s’en irritent. Cependant , comme il serait insensé de chercher à déraciner un abus fondé sur la vanité des familles et sur l’intérêt des peintres , et comme les Titien, les Vandick et les Mignard sont parvenus à la postérité avec des portraits il est utile d’exercer une critique raisonné sur cette partie inévitable de l’art.

C’est d’ailleurs le seul moyen de faire entrer le Gérard, nom de Gérard dans cette correspondance ; ce grand peintre n’a offert dans le Salon actuel qu’un tableau

à notre admiration et c’est un portrait en pied de la duchesse d’Orléans et du jeune duc de Chartres, son fils. Quand Gérard fait un portrait , on dirait Voltaire tournant un madrigal et l’on sait comme il s’en tirait. Si la perfection est quelque part dans les ouvrages des hommes, il faut peut-être la chercher dans les productions d’un genre inférieur auquel de grands talens ont apporté toute la supériorité de leur nature. Le lion badine quelquefois, mais sa puissance se décèle dans ses jeux comme dans ses combats. Le nouveau portrait exposé par Gérard possède la parfaite ressemblance , le ton naturel des chairs, la grâce de la pose , la richesse et le goût des ornemens. L’habit de cour de la duchesse contraste agréablement avec l’uniforme de hussard porté par son fils, et la monotonie qui eût pu résulter de l’aspect de ces deux figures debout est habilement sauvée par la diversité des attitudes et des expressions.

Gros. Gros estloin d’être aussi heureux dans le portrait que dans quelques-uns de ses tableaux d’histoire. On serait porté à supposer que cette habile coloriste , ce dessinateur si pur et si hardi , ploie avec peine son imagination et l’audace de son pinceau à la minutieuse régularité, à la grâce élégante et naturelle qu’exige le portrait; celui de M*"® la comtesse de la Riboissière confirme pleinement dans cette idée. Placé à côté de l’embarquement de la duchesse d’Angoulème , il attire tous les regards et malgré la discrétion du livret, l’image est tout juste assez fidèle pour que les personnes qui ont vu une seule fois le

modèle ne puissent l’y méconnaître. Mais c’est nu miroir désenchanteur qui reproduit correctement les formes et les traits sans rédccliir ni les grâces du maintien , ni l’esprit de la physionomie. La pesé de M"*® de la Riboissière , assise sur un canapé, paraît ^ênée ; son attitude n’a point de souplesse ; le ton des chairs , un peu flagellé , se confond trop avec la robe d’un rose vif, et le visage sensiblement gonflé, manque de douceur et d’expression. Il faut regarder comme un malheur l’espèce de ressemblance de ce portrait ; on se sait mauvais gré d’y reconnaître une jolie femme; ou plutôt, puisqu’il ne plaît pas, il n’est point ressemblant.

Au reste , Gros a pris victorieusement sa revanche dans le portrait du comte Alcide, son élève; rien de plus animé , de plus vrai, que cette figure ; il y a dans cette tête une expression d’artiste jointe à une sorte de dignité dont il résulte un effet singulièrement neuf et pitoresque. Tout est admirable dans ce tableau , et comme il faudrait en citer chaque partie, je me contente d’indiquer la main gauche du comte Alcide. Gros lui-même n’a jamais porté si loin la perfection du dessin.

Me voici arrivé à un peintre de portraits propremenl dil. Lefèvre a long-tems tenu le sceptre du genre , mais il faut avouer qu’il partage maintenant l’empire avec plusieurs jeunes ambitieux dont la redoutable concurrence pourra bien finir par le détrôner. Il paraît d’ailleurs que fort d’une vogue et d’une réputation établie sur des titres nombreux et

Rohert

Leièvre

irrécusables , Robert - Lefèvre commence à mettre du laissez-aller dans sa manière et à traiter un peu légèrement les ligures les plus graves soumises à la traduction de son pinceau. Qu’il y prenne garde ! le /ra// ne souffre pas la médiocrité, et l’on a raison d’être exigeant pour la parfaite exécution d’un genre qui ne comporte guère d’autre difficulté ni d’autre mérite.

Son buste du prince de Solms est ressemblant ; c’est le premier devoir d’un portrait ; mais un peintre a encore d’autres obligations à remplir , et si l’on compare cette nouvelle production de M. Robert - Lefèvre à plusieurs de ses aînées , on s’apercevra bien vite de tout ce qu’elle laisse à désirer sous le rapport de la couleur et de la finesse de la peinture. La même observation peut s’appliquer au portrait de M. de Soramariva , chef d’escadron ; elle n’aura pas, sans doute , échappé au goût éclairé et au jugement si sûr de M. de Sommariva père. R est impossible de prononcer ce nom sans une bien juste vénération inspirée par l’alliance , si rare aujourd’hui , des faveurs de la fortune avec la passion des arts et une noble générosité. Voilà du moins une opinion , mon cher Maître , pour laquelle je n’ai à redouter ni la vôtre , ni celle du public.

Oh! la belle robe! s’écrie- 1 -on , en apercevant le portrait de M*"® la comtesse d’Osmond. N’y a-t-il pas quelque maladresse à un peintre d’effacer ainsi sous des flots d’or et de pierreries les formes délicates de son modèle ? Quel teint de rose pourrait tenir au voisinage de quatre-vingts rubis, et quel

regard , eût-on six cent mille livres de rente , entrera jamais en rivalité avec le feu d’une triple ligne de diamans ? Des personnes patientes et minutieuses qui sont parvenues à découvrir la comtesse d’Osmond à travers tant et de si belles choses , prétendent qu’en cliercliant bien , on y retrouve une partie de ses grâces et la touchante expression de sa physionomie ; je prendrai mon tems pour m’assurer de la vérité de cette assertion.

Aucune des critiques que je viens d’adresser à Robert-Lefèvre n’est applicable à son portrait du feu marquis de Lescure. Comme la pose et l’expression de cette tête sont bien celles d’un pieux combattant î Avec quel béatitude il regarde ses soldats prosternés pour un moment devant la croix du Dieu qui est mort pour eux , et pour qui ils vont peut-être mourir! avec quelle héroïque ferveur il adresse lui-même sa prière au Dieu des armées ! Le Iwret nous apprend qu’il demande au ciel la grâce d’exterminer les bleus , c’est-à-dire des Français. Il

manquera toujours quelque chose aux Vendéens

ne fût-ce que d’autres ennemis.

Paulin Guc-

Encore un chef de la Vendée! CharreUe ^ séparé rin. des siens et couvert de blessures , défie et brave encore les républicains. Ce portrait, peint par Paulin Guérin, soutient la comparaison avec ceux précédemment exposés par l’auteur. Les traits délicats et animés de Charrette y sont bien retracés ; quelle action ! quel mouvement dans cette figure ! quelle verve de composition ! comme tout cela serait beau. . . si l’on aper-

cevaît dans le fond du tableau quelque Anglais fuyant ou quelque Prussien rendant les armes !

C’est le ministère de la maison du roi qui a commandé ces deux derniers portraits. Il y along-tems que les ministres ne savent plus consulter lé sentiment des convenances nationales. L’histoire rendra justice à l’intrépidité et au dévouement de ces chefs de guerre civile ; mais il faut garder les monumens des arts et sur-tout les monumens officiels pour les guerriers qui n’ont combattu que des étrangers et dont les Te Deum n’insultaient pas aux pleurs de leurs compatriotes. Je ne me rappelle pas que le dernier gouvernement ait fait revivre sur la toile les combats de Swernay et de Noirmoiiiiers ^ où des Français ont remporté la victoire sur des royalistes.

Reposons nos yeux sur l’image de la duchesse de Berry. La pose de la figure , les ornemcns , les accessoires , la vérité de la couleur , ce costume napolitain dans toute son élégante élrangeié , tout est charmant dans ce portrait, dont le dessin est d’une correction et la peinture d’une finesse qu’on admirerait même dans la patrie de son modèle.

Les autres portraits , en grand nombre , exposés par le môme artiste , quoique moins iinportans , sont autant de preuves de son talent et de sa fécondité. On remarque entre autres celui du maréchal Macdonald , qui ne laisse rien à désirer sous le double rapport de la ressemblance et de l’art. Paulin Guérin doit s’efforcer à mériter de plus en plus les suffrages des connaisseurs ; il leur a donné

le droit d’être difficiles , et puis le nom de Guérin doit toujours l’empêcher de dormir.

Nous devons , cette année , six portraits au pin- Kinson. ceau de M. Kinson ; ils sont tous dignes de sa réputation. Celui du duc d’Angoulême , en habit de grand-amiral , est d’une beauté remarquable. Le prince est représenté debout ^ près d’uii port de mer où sont jetés çà et là des ancres , des cordages , des avirons. Il était impossible de donner plus d’expression et plus de grâce à un portrait d’apparat qui doit nécessairement être d’un caractère grave et sérieux.

Le portrait delà duchesse*** avec son enfant, est plein de charme. Je ne m’y arrête pas , parce que rien ne contrarie comme de ne pas connaître le nom des personnes dont l’image seule est si agréable.

Par exemple, on n’aurait besoin d’aucune indication pour reconnaître Fleury , dans son portrait frappant de vérité et de naturel , peint par M'"® üe^ romany (Adèle Romany). Tout l’esprit de la physionomie du grand comédien , toute l’aisance dé son maintien sont là. C’est sans contredit un des portraits les plus distingués du Salon sous le rapport de l’attitude et de l’expression. Plusieurs autres du même auteur soutiennent honorablement la réputation des dames parmi nos artistes.

Parmi elles se distingue au premier rangM'*® Bouleiller. On n’a pas oublié ses beaux portraits au Salon de 1817 ; quatre nouveaux sont venus à l’expo-

sition actuelle conquérir les suffrages des amateuts; On remarque sur-tout le portrait du général**^, dont je puis très-bien suppporter V incognito, attendu qu’il porte un uniforme rouge. Il n’en est pas moins vrai que pour la vigueur du pinceau, l’éclat du coloris et la dignité de la pose et de la tête , on trouve peu de compositions de ce genre , au Salon , qui puissent lui être comparées avec avantage.

Un autre portrait que tout le monde paraît affectionner de prédilection , et que Bouteiller semble avoir singulièrement soigné, c’est celui d’une jeune femme vêtue d’une simple robe blanche, les bras nus, et un mouchoir des Indes, couleur de pourpre , passé dans ses beaux cheveux noirs , à la manière des Créoles. Il est long-tems resté exposé entre les tableaux ( j’allais dire les portraits ) d’Héloïse et d’yïbeilard; ou ne se lasse point de contempler l’élégante simplicité de cette gracieuse figure , assise , un livre à la main , sous de hauts palmiers , dans l’attitude de la rêverie : il y a tant de grâce et à-la-fois tant de noblesse dans son maintien ; ses traits sont si harmonieux, et sa physionomie si expressive, l’esprit est tellement marié à la douceur dans son regard et dans son sourire , que tous ceux qui ne savent pas que c’est le portrait de de Barcnte , croient tout bonnement que le peintre est un flatteur. St- A ....

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