VINGT-UNIÈME LETTRE
Paris, le 23 octobre 1819.
Mon CHER MAITRE ,
L’illiistre auteur de la Jérusalem délivrée fut ac- Duels, câblé des persécutions de l’orgueil : on ne rendit justice à son talent que quand l’âge et l’infortune eurent détruit les sources de sa vie. Il ne lui restait plus assez de forces pour supporter des honneurs tardifs , et il mourut la veille de son couronnement au Capitole. Clément VIII, en lui décernant le triomphe , y avait ajouté ces flatteuses paroles :
«Vous honorerez la couronne qui jusqu’à ce jour a honoré ceux qui l’ont obtenue. « La mort prévint les intentions du pontife; mais on ne voulut pas que le poète fût privé des honneurs qui lui étaient destines , et le cardinal Cinthio fut chargé de porter ce laurier sur la tête inanimée du Tasse.
C est le moment même où ce cardinal pose cette couronne que deux de nos artistes ont choisi pour sujet de leurs tableaux. Les deux toiles sont de petite proportion , et à peu près dans les mêmes dimensions.
Dans une cellule du couvent de Saint-Onuphre , éclairée par des vitraux , gît sur une couche modeste, couverte de draperies blanches , la dépouille
LETTRES A DAYID.
mortelle du Tasse. Le chevet où repose sa tête, un peu élevée, est au-dessous de la croisée; deux cierges brûlent à côté ; l’un éclaire un moine vêtu de blanc qui est agenouillé et lit les psaumes accoutumés. Le cardinal, revêtu de la pourpre romaine, étend le bras et va offrir ce laurier stérile aux mânes de celui qui avait si bien mérité de l’Italie. De jeunes pages sont derrière le cardinal; l’un d’eux présente sur un carreau de velours l’immortel ouvrage du Tasse. Un jeune homme , en pourpoint vert, armé , semble être un écuyer ; sa tête exprime une attention douloureuse; plusieurs spectateurs considèrent cette solennité , tandis qu’on voit descendre en silence et deux à deux, par un escalier qui est en face , tous les moines de saint-Onuphre.
Cette composition est ordonnée avec intelligence, colorée avec chaleur, et les effets sont observés en peintre. Les têtes des pages sont d’un beau choix ; on doit louer l’expression correcte qui se peint sur la physionomie des moines; si leurs têtes ne se confondaient point, par le ton, avec leurs vêtemens, l’on aurait que peu de reproches à faire à ce tableau; l’artiste y a mis un ordre qui satisfait le spectateur et ne laisse d’indécision ni dans l’action des personnages , ni dans le rôle qui leur convient.
Ce dernier éloge est malheureusement la critique de celui de M. Ducis. L’action principale est la même : le lit , posé en sens contraire , est dans un
vestibule , car on volt au-dehors une file de moines portant des flambeaux allumés. C’est leur lumière qui éclaire cette scène lugubre, laquelle semble plus pompeuse que la précédente , parce que le cardinal est accompagné d’une partie de son clergé. Nous devons à Ducis quelques observations qui semblent lui être échappées dans l’exécution de ce tableau. S’il est vrai que ce soit une scène de nuit, il ne doit point ignorer que dans les ténèbres il n’existe plus de couleur locale ; et que celle même qui reçoit la lumière du feu est totalement modifiée par son effet, qu’elle est, pour ainsi dire, dénaturée. L’artiste a peint comme s’il offrait une scène au grand jour. L’ambition de produire des effets ne doit point faire céder les principes , ni oublier la nature et la vérité. Une musique de fifres et de clairons étonne d’abord notre oreille , mais elle cesse bientôt d’être agréable. Nous pensons que le peintre a travaillé avec un peu trop de précipitation, qu’il s’est trop pressé pour jouir, en un mot, qu’il a sacrifié le principal'à l’accessoire. Ducis a donné des preuves d’un talent précoce , il n’a qu’à modérer sa manière de sentir et d’exprimer , nous aurons bientôt à le louer sans réserve.
Voici un sujet qui fait honneur aux sentimens du Maynier. peintre; c’est peut-être un conseil tacite à ses compatriotes de ne point laisser dans l’oubli ceux qui ont honoré leur pays, et dont les noms sont pour
leurs ennemis un reproche qu’ils voudraient anéantir.
Une faction fit condamner à mort Phocion par les Athéniens , et la haine pour ce héros n’étant point encore assouvie, obtint du peuple le méprisable triomphe de faire exiler de l’Attique jusqu’à la dépouille mortelle de ce grand homme , appelé le dernier des Grecs. Personne n’osait toucher à ces restes sacrés. Un mercenaire se chargea, pour quelques pièces d’argent, de les porter sur le territoire d’Eleusine , où il lui eleva un bûcher, et l alluma d un feu qiUil emprunta sur les terres de Mégare. C’est à la piété d’une Mégarienne, qui recueillit les cendres de Phocion dans un pan de sa robe, que ce héros dut des honneurs funèbres plus touchans que ceux qu’ordonnent le faste et l’orgueil. Elle passa la nuit à faire des libations et des prières à ses pénates dans l’intérieur de sa maison , et là , au milieu de sa famille, au pied de ses dieux protecteurs, elle enferma les ossemens que le feu n’avait pas consumés.
C’est dans le recueillement le plus profond , et agenouillée, que cette pieuse mère de famille dépose ces restes dans la terre ; son époux approche le plus jeune de leurs fils de cette tombe sacrée ; l’enfant semble ressentir dans un âge si tendre la perle d’un si grand homme. La fille aînée considère avec attention ce touchant spectacle. La plus jeune est à genoux, et, les mains jointes, elle implore l’image de
la divinité qui préside à cette triste et sainte solennité. L’aube du jour paraît; un autre fils vient d’éteindre une lampe de bronze qu’il portait. Il s’arrête derrière sa mère et partage ses sentimens douloureux.
On remarque la sagesse de cette composition , la couleur , le choix des draperies , et l’harmonie qui résulte de l’accord du ton avec le sujet. Le dessin est ferme, savant et correct; la jambe du père est admirable. Le jeune enfant est pur de formes , mais son poignet en raccourci n’est pas heureux. Les têtes sont belles , peut-être le caractère n’en est-il pas assez grec , sur-tout celui de la fille aînée ; l’écartement de ses yeux rend la tête un peu large. La tête de la mère est noble , mais elle est privée du charme de son oexe , et ses mains sont trop masculines ; sa plus jeune fille est d’une expression charmante.
Nous aimons à répéter que , malgré ces légères taches , ce tableau est fait pour inspirer aux jeunes artistes le grand goiit de l’antique que vous avez rappelé , et qui doit être le soutien de l’Ecole.
Maynier a peint le plafond du second vestibule du Muséum d’une manière savante et agréable; il représente la France , sous tes attributs de Minerve , accueillant l'essor des beaux - arts ( la peinture , la sculpture et l’architecture ), éclairés par le flambeau du génie , sous les auspices de la Paix , qui plane
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Fragonard.
au-dessus. Celle composition est digne d’attirer le regard des connaisseurs. Le dessin en est pur et svelte; mais la couleur en est plus éclatante que vraie; les ombres des chairs, qui doivent être légères et transparentes , nous paraissent d'un ton trop noir; on songe trop au peintre et à ses moyens : l’art est de cacher l’art, comme l’a fait Maynier dans le tableau de Phocion.
Les deux tableaux que Fragonard vient de mettre à l’exposition sont , pour ainsi dire , son début dans le genre historique , mon cher Maître ; connu par des dessins pleins de goût et de fermeté , il travaillait à étudier la couleur et ses effets. Le choix de ses sujets est heureux ; il a retracé , dans le premier , ce monarque français régénérateur des arts.
Près d’un autel élevé sur un degré , François revêtu d’une tunique de satin blanc , couvert d’une toque noire ornée de plume, pose la main sur l’Évangile et prend le Ciel à témoin de l’obligation qu’il contracte de remplir les devoirs de chevalier. Bayard assis, le casque en tête, couvert de son armure de fer et d’un long manteau , attend la fin du serment de son roi pour lui conférer l’ordre de la chevalerie. Un prélat invoque , debout , les yeux baissés , les mains Jointes , les faveurs du Ciel pour l’auguste récipiendaire ; la reine et Marguerite, sœur du roi , ÿont assises; celle-ci tient en laisse une levrette lllancbe , symbole de sa fidèle amitié pour son frète ;
de jeunes pages présentent sur des carreaux l’épée et les gants du monarque ; des bannières de diverses couleurs, portées par des guerriers, flottent au-dessus des assistans et remplissent la tente qui sert de temple à cette solennité. L’œil s’arrête avec complaisance sur le goût qui a présidé à cette composition ; il est impossible de mieux faire les draperies et les accessoires ; le dessin est ferme et bien arrêté , les deux femmes sont éclairées de manière qu’elles ne perdent rien de leurs agrémens. On ne voit Marguerite que par derrière , et sa robe à la mode du tems , dans la demi-teinte , est d’un effet doux et agréable , et contraste avec les tuniques foncées des jeunes pages qui sont dans l’ombre et forment d’heureux repoussoirs ; ce qui n’empêclie point qu’on ne distingue leurs jolies têtes. Quelques enfans de chœur sont pleins d’onction et d’innocence : on regrette que la figure principale paraisse trop courte : on sait que François P" avait six pieds; sa tête n’offre pas sa ressemblance historique. Ce tableau est d’un ton argentin , il a de l’harmonie ; mais l’artiste, qui semble avoir pris Paul Véronèse pour modèle dans sa couleur , aurait dû l’imiter dans la vigueur de ses effets.
Henri IV , dans le second tableau , est représenté debout , dans son costume de velours noir ; il serre la main de Sully, qui esta sa droite, et jette un regard d’indignation sur Gabrielle d’Estrées, qui avait osé le traiter de mlet. Ce bon prince semble lui dire
Les Jeanned’Arc.
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qu’il trouveraient plutôt dix maîtresses comme elle , qu’un ami comme celui qu’elle avait offensé, Gabrielle, assise et la tête penchée, est prête à s’évanouir. L’effet de ce tableau nous a paru blafard et au-dessous du précédent; les têtes d’Henri IV et de Sully ne sont ni ressemblantes, ni expressives; celle de Gabrielle est fade et dans une pose peu avantageuse à sa beauté. Si ce n’était le dessin , qui est correct , et l’exécution de quelques draperies, nous n’aurions aucune louange à donner à ce tableau. P. V.