‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 25 sur 36 · VINGT-DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LETTRE

Il y a trente ans , mon cher Maître , qu’un homme de bonne compagnie n’aurait pas osé prononcer le nom de Jeanne d’Arc sans rire. Il était , pour ainsi dire , passé en proverbe qu’on ne pouvait parler sérieusement d’une femme chantée par Chapelain et ridiculisée par Voltaire, qui a fait un charmant poeme et sur-tout une mauvaise action. Ce ne sont point quelques impiétés par trop philosophiques , quelques peintures plus que cyniques, dont on peut lui faire un crime ; la poésie a ses licences, et l’esprit et la grâce font pardonner bien des choses ; mais c’est d’avoir désenchanté par de cruelles railleries une héroïne martyre du patriotisme , c’est d’ayoir choisi la même victime que les Anglais.

Une jeune fille , inspirée par le Ciel ou par l’amonr de la patrie , quitte son vieux père et la paix du hameau natal ; elle va se présenter à Charles VII, qui perdait nonchalamment son royaume , lui demande une épée , et , bergère , combat comme un chevalier français ; elle fait passer l’héroïsme de son ame dans celle des soldats découragés , disperse les hordes étrangères, sauve Orléans, le dernier rempart de la France , couronne son roi dans Reims, et lâchement abandonnée de ce roi qu’elle a fait victorieux , va périr à Rouen dans un affreux supplice, commandé par l’hypocrite férocité de quelques évêques et l’atroce vengeance des Anglais. Certes , tout cela est fort plaisant î voilà un beau sujet de sarcasme et de dérision ! Quand on a fait de cette histoire un poëme burlesque, on peut hardiment se dire l’homme le plus gai de son siècle.

Cependant Voltaire avait parlé , Voltaire avait ri , personne en France n’ouvrit la bouche pour venger la vertu , deux fois immolée. Il fallut que , long-tems après, un poète allemand , l’illustre Schiller, prît à cœur notre gloire et nous fît rougir et pleurer devant Jeanne d’Arc , réhabilitée par son admirable tragédie. Enfin , soit que de grands écrivains contemporains nous aient réconciliés avec les mœurs chrétiennes et les sujets nationaux {domestica facta ), soit que la vérité et la vertu doivent tôt ou tard triompher des subtilités du bel esprit et des persécutions

du génie même, soit que deux invasions d’un million d’hommes aient révélé aux Français le prix et le mérite d’une héroïne libératrice, nous avons eu, l’hiver dernier, l’extrême bonté de soulfrir Jeanne d’ Arc sur notre scène , malgré le double ridicule de son inspiration miraculeuse et de sa plus miraculeuse virginité , et nous avons applaudi , dans l’ouvrage de M. Davrigny, des vers pensés et écrits en bon français. Depuis ce succès, qui fait autant d’honneur au public qu’à l’auteur, la chance a bien tourné pour notre glorieuse amazone , et c’est maintenant à qui de nos poètes lui paiera le tribut d’un ode ou d’une élégie. Mais le plus beau monument élevé à sa mémoire sera sans doute l’épopée qui nous est promise par un jeune poète qui , retiré dans une profonde solitude, renonce au monde pour la gloire , et flatte déjà nos espérances par ce courage qui n’appartient qu’au talent.

La peinture a voulu payer son tribut. Les pucelles sont en foule au Salon ; on n’en a jamais tant vu dans des cadres. Jeanne d’Arc y est représentée dans les principales situations de sa trop courte carrière , et sa vie , presque tout entière , y passe devant les yeux. C’est avec un double intérêt que nous voulons vous entretenir de ces productions de nos artistes.

L’hermitage de Vaucouleurs est situé aux confins de la France, en Lorraine, près d’une colline agreste au bas de laquelle serpente la Meuse. Un vénérable

cénobite y a fixé son séjour. Là, sous un vestibule formé par des portiques soutenus de légères colonnes de pierre , est un autel rustique qui porte l’image de la Vierge. C’est au pied de cet autel que , chaque jour, aux premiers rayons du soleil, le solitaire vient apporier l'hommage pieux de ses prières.

Un malin , tout entier à cette sainte occupation , il entend près de lui les accens d’une voix émue. Il se retourne et voit avec surprise une jeune fille qui compte à peine seize printems ; de simples habits villageois couvrent sa taille forte et prononcée ; elle est agenouillée, et par son geste expressif sollicite la bienveillance et l’attention du respectable hermite.

C’est Jeanne d'Arc. Un songe mystérieux a troublé son sommeil , elle a besoin de le consulter. « Daignez , dit-elle , mon père , écouler mon récit. » Dieu m’a choisie, moi, jeune et pauvre bergère , » pour délivrer Orléans , faire sacrer le roi Charles KII » et sauver la France envahie . »

On croit entendre ce discours sortir de sa bouche ingénue ; on écoute les exhortations du saint hermite . L’artiste a mis beaucoup d’art à rendre la vérité. Ces personnages ont tons deux l’expression qui fait naître l’intérêt. Le paysage, qui rappelle le site lorrain, semble tracé d’après nature ; il termine heureusement l’horizon , qu’on aperçoit par ces portiques à travers lesquels passe le soleil , qui éclaire en

partie le vestibule. Cet effet est tellement juste qu’ii produit nilusioii.

Ce tableau n’est pas savant , il est mieux que cela , il est vrai. La couleur n’est point systématique , et le faire de l’artiste n’a pas à redouter, pour cette fois , le reproche qu’on lui a fait souvent , de refroidir les effets de ses compositions en finissant trop sa peinture.

C’est dans la forêt de Fierbois ^ sous les antiques chênes qui ombrageaient le tombeau de sainte Catherine, qu’était cachée aux yeux profanes l’épée de Charles Martel. Un songe en a instruit Jeanne d’Arc. Empressée de posséder ce glaive qui doit sauver la France , elle vient compléter son armure ; aidée de plusieurs guerriers qui s’empressent de détacher le trophée qu’un épais feuillage voilait au vulgaire, la jeune héroïne va bientôt ceindre cette épée victorieuse.

L’artiste semble avoir singulièrement soigné le site, au préjudice des personnages. La forêt est peinte avec talent, le feuiller des arbres , ainsi que leur effet, est plein de naturel, la couleur locale heureuse ; mais les figures , d’une très-petite proportion , n’excitent point, à beaucoup près , l’intérêt que l’action comporte. Cependant on ne peut regarder ce tableau avec indifférence , puisque le sujet se rattache à l’histoire , et que cette histoire est la nôtre.

Cependant d’Arc, encouragée parlesexhor-

tations du pieux hermite à qui elle a confié sa mission,

tourmentée par le désir de l’accomplir, cherche tous les moyens de s’en rendre digne. Au fond d’un vallon écarté , formé par les hautes montagnes des Vosges, la piété a érigé une chapelle à la Vierge. C’est près de l’autel de pierre qui supporte l’image que se rend la jeune et simple fille pour y faire le vœu de consacrer sa vie à sa patrie et de se dévouer à son salut.

Elle a déjà quitté ses simples habits du village ; un chapeau de plumes couvre sa tête pleine d’innocence , et la blancheur de son vêtement en semble le symbole. Elle s’appuie sur l’autel ; ses yeux mouillés de larmes implorent l’assistance de la Vierge... Elle sera exaucée!

Telle est la situation où llegnier a peint l’héroïne française ; il a bien motivé l’action , mais nous croyons qu’il lui serait difficile d’expliquer le motif de l’élégant costume dont il a revêtu Jeanne d’Arc, qui n’avait point encore à cette e^poque quitté le toit paternel. Au surplus , le tableau est pittoresque , il est peint agréablement et il ne déparera point la collection dont il fait partie.

Jeanne d'Arc^ ou du moins les tableaux qui rapellent son histoire, laissent ici une lacune qui eût été parfaitement remplie par un tableau d’ancienne date, où cette fille héroïque est représentée montant à l’assaut avec Dunois sur les murs d’Orléans, et y plantant la bannière française.

linousparaissaittropcrueldefranchir brusquement l’intervalle de gloire qui a séparé le dévouement de Jeanne d’Arc de la fin de son existence. C’est cette dernière époque dont Revoil vient de nous retracer le souvenir. A peine la trahison eut-elle mise Jeanne d’Arc au pouvoir des Anglais , qu’ils la com duisirent avec une escorte nombreuse dans la capitale de la iNormandie. C’est là, qu’enchaînée dans une prison près d’une colonne de pierre, n’ayant pour sombre couche qu’un banc couvert d’un peu de paille, la guerrière, debout, appuyée sur ce lit de misère , est entourée de son cruel geôlier et de quelques soldats qui la veillent nuit et jour. Une tunique blanche est son seul vêtement; un panache blanc surmonte la toque qui couvre encore sa tête. En but

aux sarcasmes du comte de Ugny , elle ne peut retenir sa colère ; elle prédit aux Anglais qui l’eiiviroqnent que sa mort ne les sauvera pas. A ces paroles prophétiques, la rage s’empare du comte de

Scanffort ; il tire son glaive et eût immolé l’héroïne , si Warwick n’eût retenu son bras , tandis que llaymond, du seuil de la porte, recueille la prophétie de la courageuse |)risonnière. Tel est le moment qu’a peint l’artiste. L’intérêt en est augmenté par le contraste delà compassion qu’éprouve un jeune soldat à qui un plus ancien semble conseiller de cacher sa pitié.

INous avons beaucoup d’éloges à donner à ce ta-

bleau sous le rapport de la composition et de l’expression, mais Revoil nous a paru au-dessous de lui-même pour l’exécution, et nous en prenons à témoin l’Anneau de Charles - Quint et la Convalescence Les ajustemens, les costumes, nous semblent dénués de goût. Ils dénaturent les formes au lieu de les accuser. La tête de Jeanne est d’un beau caractère , mais paraît théâtrale , sur-tout avec une coiffure qui n’est vraisemblable sous aucun rapport dans un tel moment. Comme chef de l’école de Lyon , nous avons un reproche plus grave à faire à M. Revoil. L’harmonie ne consiste point dans la mollesse des formes et dans la fonte excessive des ombres. On observe avec regret , dans ce tableau , qu’à force d’avoir atténué la couleur et les contours des jambes de tous ces personnages , elles ont perdu leur solidité et sont devenues elles-mêmes des ombres. M. Revoil doit songer aux nombreux élèves qui suivent ses leçons et sur-tout son exemple ; quel que soit l’agrément qui résulte d’un fini précieux , ce n’est qu’un accessoire qui ne doit jamais faire perdre de vue le principal mérite d’un tableau : la correction du dessin.

Nous ne pouvons nous dispenser de vous parler du dernier acte de la tragédie de Jeanne d’Arc. Cependant nous eussions désiré le passer sous silence pour vous éviter le spectacle d’une jeune fille nue,

attachée à un poteau et montée sur un bûcher que d’inhumains soldats vont allumer , et pour nous épargner le désagrément de censurer un tableau qui n’aurait pas fixé notre attention s’il n’eût porté le titre de la Mort de Jeanne d'Arc. Elle est bien morte sous le pinceau de iVl. Lesage. Plaignons cet artiste de n’avoir pas choisi un sujet plus analogue à son talent , si talent il y a.

Nous ne finirons point cette Lettre , mon cher Maître , sans vous dire un mot du portrait de la Pucelle... je me trompe, de Duchesnois dans le rôle de la pucelle , qu’elle a joué avec tant d’art. Cette grande tragédienne méritait d’être peinte sous le costume de l’illustre personnage dont elle nous a rendu les accens héroïques et les sublimes douleurs. C’est une galanterie de fort bon goût que Berthon lui a faite là, et ce n’est pas la seule dont on s’aperçoive dans ce portrait. La tête est noble et presque belle , et l’expression de la physionomie est à-lafois pure et animée. Au total , ce tableau est digne de son auteur : ces quatre mots nous dispensent d’une page d’éloges. X.

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