‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 26 sur 36 · VINGT-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME LETTRE

Paris, le 9 novembre 1819.

Mon cher maître ,

Nous allons vous parler des productions d’un Granet. (i) artiste qui a passé à Rome les années les plus favorables à l’étude des beaux-arts : d’après ce début, vous vous attendez à des tableaux qui développeront à vos yeux les beautés de l’antique et vous rappelleront les modèles qui ont formé le goiit que vous avez propagé dans l’Ecole. Détrompez-vous. Granet à Home n’est pas sorti des cloîtres, et c’est dans ces lieux habités par de pieux fainéans qu’il a puisé les sujets qu’il retrace avec tant de vérité.

Sous les voûtes sombres et élevées du com'entde San- Benedetto on voit un file de petits moines noirs, agenouillés et surveillés par leur instituteur, vêtu de la même robe ; ils semblent adresser leurs regards vers la porte d’une chapelle , où sans doute on officie. Quelques femmes, dans le costume du peuple, prient à genoux. Un escalier qui monte à une chapelle supérieure, éclairée d’un jour piquant, laisse apercevoir une autre femme en prière; cet objet seul fait le mérite de ce tableau.

Il n’en est pas de même du chœur des capucins de la place Barberinià Rome. Des ceiiitres gothiques en forment la voûte, et les murs qui la soutiennent

(1) Le nom de M. Lordon a été gravé par erreur au bas de quelques exemplaires de la gravure jointe à cette livraison ; c’est celui de M. Granet qu’il faut lire.

sent décorés de tableaux. Sa forme en parallélogramme renferme dans tout son pourtour des stales , occupées par les révérends pères de l’ordre. Un pupitre est placé au centre, on y voit, en habit sacerdotal, le célébrant de l’office du jour, ayant devant lui deux enfans de chœur, dont l’un tient l’encensoir. Un long vitrail , placé en face , éclaire seul le chœur. Les moines se détachent presque tous en ombre , mais ils reçoivent des reflets piquans de lumière , suivant leurs diverses attitudes. Sans doute l’artiste a peint d’après nature ; il a assiste a 1 office et il y fait participer le spectateur. On croit entendre psalmodier ces capucins; celui qui entre appuyé sur sa béquille , cet autre prosterné , pendant que son voisin se mouche, tous sont d’un naturel qui charme. S il était possible d’aimer les capucins , ceux-ci auraient la vogue; ils ne l’auront jamais qu’en peinture.

Ce tableau est peint avec un vrai talent. La vérité de la couleur , la justesse des effets , la précision et la hardiesse des touches lumineuses, produisent une illusion complète.

Nous ne pouvons cependant dissimuler , pour l’honneur de notre impartialité , une observation fondée en principe. L’artiste qui peint une perspective ne peut se choisir qu’un point de vue fixe ; il ne doit peindre que ce qu’il aperçoit de ce point , ou la perspective linéaire n’est plus observee , et le tableau perd en vraisemblance ce qu’il avait acquis en ornemens. Cette réflexion s’applique à la pose de plusieurs tableaux qui ne devraient être vus que de pro-

fil , pour s’accorder avec les lignes de la perspective.

Du reste , cette imperfection influe peu sur le mérite du tableau , qui , à ce qu’on dit , est le douzième exemplaire de l’original. Il est plaisant que l’auteur doive sa fortune à ceux qui ont fait vœu de pauvreté ; mais , en conscience , l’ordre des capucins devrait l’augmenter encore , puisqu’il les tire de l’oubli où ils étaient tombés. Granet ne serait-il point un missionnaire , précurseur de leur rappel ?

Nous allons, maintenant, jeter un coup-d’œil sur les amateurs. Ce nom est souvent prodigué sans examen ; il en est de plusieurs espèces; nous comprenons à-lafois, sous ce titre, ceux qui ne possèdent de l’art (ju’une théorie approfondie , et ceux qui essayent , par quelques travaux, de se mesurer avec les artistes.

On doit compter aussi , dans le nombre , ces admirateurs zélés des chefs-d’œuvre de l’art , qui éclairés par l’exercice continuel de leur jugement, rendent un culte journalier aux productions du génie , soit en acquérant les tableaux des jeunes artistes, soit en rassemblant les œuvres des grands maîtres qui peuvent leur servir de modèles. Malheureusement , ceux qui reunissent ces connaissances et ce goût deviennent plus rares de jour en jour.

Nous avons déjà signalé M. de Sommariva , qui presque naturalisé Français acquiert chaque jour de nouveaux droits à la gratitude de nos peintres en achetant leurs tableaux , ou en les invitant à lui en composer de nouveaux.

M. le baron Massias est à la tête des amateurs

Turpln d Crissé.

qui ont mis à profit leurs connaissances et leurs voyages pour acquérir chez l’étranger des tableaux de première classe. Il voulait en enrichir sa patrie ; mais on a fait peu d’attention à une collection aussi précieuse que la sienne. Acheté par le gouvernement , elle eût réparé une partie des' pertes de nos Musées.

e Revenons à l’exposition : nous devons mettre en première ligne des amateurs praticiens M. Turpin de Crissé, dont le talent dans le genre du paysage laisse peu de prise à la critique. Ou lui reconnaît un pinceau exercé , une touche légère et suave; et si ses tableaux n’ont point la vérité de Claude Lorrain , ils en ont le charme. Il nous semble que cet artiste a atteint le plus haut degré auquel un amateur puisse p'rétendre , et ses cinq tableaux nouveaux confirmeront sans doute le jugement que nous en portons. Composés sur la terre classique des beaux-arts, ils ont l’intérêt que nous inspirent les grands souvenirs. Jetez les yeux sur la i-'ue prise sous l’arc de Janus , sous ce portique , privé des rayons du soleil , repose un laboureur fatigué; des bœufs gris , dont l’espèce appartient à l’Italie , sont couchés , attelés encore au soc qu’ils ont traîné. Une espèce de trophée est attachée au mât de cette charrue , dont le luxe contraste avec la simplicité accoutumée. Deux moines bruns, allant chercher les provisions , passent sous cet arc antique. On aperçoit un temple précédé d’un péristile soutenu de colonnes et jadis consacré au paganisme ; c’est maintenant l’église Saint- Georges. Une procession

de capucins descend gravement les marches du temple. Dans le lointain on aperçoit les ruines du petit arc de Septime Sévère, entouré d’arbres verts. Ce tableau se recommande à l’attention des gens de goût. La suavité du pinceau , la pureté des lignes de l’architecture , la vérité du ton et l’agrément du faire satisferont les plus difficiles.

M. le comte de Forbina un véritable talent d’amateur , des pensées assez, profondes, de l’inspiration et de la poésie même dans ses effets. Mais c’est dans l’exécution qu’il laisse apercevoir les imperfections ordinaires que l’étude journalière et la pratique assidue font éviter au professeur ; toutefois Inès de Castro , exposée en dernier lieu , nous a paru mieux soignée pour l’exécution et le dessin des figures que ses précédens tableaux»

C’est ici un jeune amateur qui , nous le croyons , paraît pour la première fois dans la carrière. Il est militaire , et il emploie les instans de liberté que lui laissent ses devoirs à cultiver la peinture». Nous pensons qu’il s’est un peu trop hâté d’aspirer à la célébrité. Agar dans le désert désaltérant Ismaé'l à la source (jue lui indique un ange , prouve que son talent n’est point encore mûr. Cette composition n’est point sans mérite; le dessin est peu agréable dans les formes , mais il est correct ; le ton de couleur est un peu tâtonné , mais il promet de la chaleur et decèle de bons principes. Le fond et les accessoires un peu crus exigent de nouvelles études. M. d’Har - ^villers a compté sur l’indulgence qu’on accoide-

Forbiii.

D’ Hardi vil; 1er».

Lejeune.

aux jeunes amateurs ; c’est une confiance louable sans doute, mais qui n’est pas toujours justifiée. Nous l’invitons à redoubler de zèle ; il a vaincu les premières difficultés, et bientôt, sans doute , nous aurons à lui offrir autre chose que des conseils.

Le général Lejeune est en possession depuis quelques années de captiver l’attention publique par le genre des ses compositions et la manière dont il sait les exécuter. Peut-être doit-il une partie de 1 interet qu il inspire à l’avantage que peu d’artistes peuvent lui disputer , celui d’avoir été présent et meme acteur dans toutes les scènes que son pinceau nous retrace Cette réunion de circonstances est flatteuse pour le peintre , et si rare , que nous ne pouvons nous dispenser de la rappeler , Voici quel est le sujet du tableau qu’il a exposé.

« Les generaux de l’armée d’Espagne renvoyaient » en France les non combattans, sous l’escorte " d’un même convoi.

" On y voyait nos prisonniers et nos blessés ; » des dames espagnoles et françaises de la cour, » des officiers de différens corps , rejoignant d’autres » armées. «

Le défilé de Salinas est resserré entre de hautes montagnes, et des bois escarpés les couvrent jusqu’au chemin. C’est dans ces bois qu’étaient embusqués les guérillas de Mina; ils ont laissé passer tranquillement 1 avant-garde française ; les voyageurs étaient en sécurité; cependant l’approche d’un orage rappelle les promeneurs dispersés. C’est en cet instant

même que les Espagnols , se glissant du haut des ravins , à travers les arbres , fondent à l’improviste sur le centre du convoi , l’attaquent et y répandent répouvante. Les prisonniers anglais s’agitent , les blessés même opposent la résistance de leurs membres mutilés ; les femmes sont effrayées , plusieurs s’élancent près des objets qui leur sont le plus cher , pour partager leur sort; ici une vivandière, se saisissant d’un fusil , défend de sa baïonnette sou époux blessé. Là , une mère, étreignant ses deux filles dans ses bras , offre sa poitrine aux coups de 1 ennemi pour les en garantir. Cet époux reçoit la mort et tombe sur le sein de sa femme qu’il voulait defendre. Ce petit tambour , guide de son père aveugle, s empare de son sabre pour le protéger, tandis que les mains paternelles cherchent à lui servir d’égide : par-tout cette scene déchirante offre des traces du courage qu’inspire les premiers sentimens de la nature. L’exemple des Français a électrisé les Anglais eux-memes ; loin de chercher à profiter du désordre pour recouvrer leur liberté, les soldats repoussent avec indignation les armes que leur offrent les guérillas pour se joindre à eux, et ils en acceptent des Français pour les repousser , tandis que leurs chefs , se groupant autour des voitures qui recèlent les femmes saisies de crainte , présentent l’attitude la plus fière aux Espagnols; et, les armes à la main , défendent les approches du lieu où elles, sont rassemblées.

Cependant l’escorte française, s’est réunie et s’est fait un rempart des bagages ; elle fait un feu meur-

trier sur les soldats de Mina. Le sang-froid et la fermeté ont eu l’avantage ; les guérillas sont mis en fuite , et le convoi , malgré ses pertes , reprend le chemin de la France avec ces mêmes prisonniers anglais qui ont préféré l’honneur à la liberté.

Tous les épisodes qui sont rappelés dans ce tableau sont retracés avec une énergie , une vérité de costumes et d’attitudes qui nous attachent et nous font assister au combat dans ce dangereux défilé ; le ton vaporeux du ciel et des lointains , ces monts élevés , ces arbres antiques , tout semble fait d’après nature. On ne doit pas moins d’éloges au caractère et à l’expression des principaux personnages.

Le général Lejeune a rempli avec succès la tâche qu’il s’était proposée. Sous le rapport de l’art , son dessin nous paraît n’être pas soutenu sur une connaissance assez approfondie de l’anatomie , et quoiqu’il n’y ait point de défaut de proportion sensible , la mollesse des formes laisse quelque chose à désirer , et décèle que l’étude de la figure n’a été que secondaire.

Le général répondrait victorieusement à ses critiques en montrant la foule de ses admirateurs, qui semble être à poste fixe devant ses productions. Mais ce qui attire ici celte foule serait peut-être un objet de blâme. Le peuple court à un drame pour être fortement ému , pour repaître ses yeux du spectacle d’un malheur qu’il est heureux de ne point éprouver. Il nous semble que ce n’est pas ce genre d’émotion que doit chercher à exciter le véritable artiste ; la multi-

plicité des sensations douloiifeuses blase sur l’action principale. Il est une certaine discrétion de talent qu’on doit écouter ; il en est des effets sur 1 ame comme de ceux de la couleur sur les yeux ; il faut les délasser par des repos et des contrastes.

Nous hésitons à placer M. Barrigue de Fontainieu Barngue de parmi les amateurs , non à cause du genre de son talent , mais parce qu’il tire , à ce qu’on dit , parti de ses travaux. Sa fortune , assez considérable, aurait pu le dispenser de la munificence du gouvernement et de priver un artiste du travail qui le fait subsister.

M. Barrigue de Fontainieu a exposé trois paysages, dont le premier est historique et les deux autres des vues d’après nature. On doit des éloges a la vente du ton et des effets qui se font remarquer dans les deux derniers : la V^ue des golfes de Pouzzoles et de Naples, et celle du golfe de Marseille. Ils sont traités en maître et bien étudiés. Nous ne sommes pas aussi satisfaits de la Visite de François à la Sainte-Baume, et quoique le site agreste et montagneux soit bien rendu, il nous a semblé d’un effet moins heureux et moins pittoresque que les autres ; les figures sont peu dignes du sujet et du paysage. Peut-être l’auteur ferait-il bien de suivre l’exemple de ses devanciers Winants, Bote d’Italie, Ricliebrach, et même Claude Lorrain , qui ont souvent emprunté d’autres talens que le leur pour peupler par des figures et des animaux leurs créations pittoresques. Les richesses de M. Barrigue de Fontainieu le mettent plus à même qu’un autre de faire ce sacrifice à sa réputation.

D’Ivry.

M. le baron d’Ivry a des droits imprescriptibles au titre d’amateur : né pour les arts , il les protège et les cultive. II a employé une partie de sa fortune à soutenir et à encourager les artistes , dont plusieurs doivent à sa sollicitude, des secours et de l’occupation. Il consacre encore ses loisirs à la peinture. Son genre est aussi le paysage , il vient d’en mettre un à l’exposition qui n’est pas mentionné dans le livret : c’est une Fue prise à Clignancour, Un moulin à vent près d’une chaumière , sur une colline couverte d’arbres touffus , forment le premier plan ; plusieurs chemins divisent le terrain verdoyant de la colline ; une plaine unie qui rassemble à celles de la Hollande offre une immense prairie : des côtes peu élevées terminent l’horizon.

On sent que çe tableau n’est point une composition ; c’est un portrait de la nature , dont le site et l’exécution rappellent Jacques Ruisdaal. Le ciel surtout est digne d’éloges par sa vérité. Les nuages légers à travers lesquels passent quelques pâles rayons du soleil donnènt une lumière douteuse semblable à celle qui éclaire le Batave. Le feuillage des arbres nous a paru manquer un peu de légèreté et de transparence. Peut-être ce tableau eût-il été d’un effet plus piquant si la lumière tranchée du soleil l’eût éclairé ? Le peintre a moins de ressources , plus de difücultés , et les masses d’ombre sont indécises, quand l’astre qui les produit est voilé. Mais M. Divry a copié la nature , et sans doute an moment même où il l’observait.

Clarac.

Nous ignorons si M. Coupin de la Couperie est Co-.ipjn tle ” ' ' Loupene.

artiste de profession ou amateur ? Quelques personnes assurent qu’il ne cultive la peinturé que pour l’amour de l’art. Ce que nous savons , c’est que d’après son tableau àe Sully visitant pour la dernière fois le monument qui renfermait le cœur du monarque dont il était l’ami , M. Coupin de la Couperie a droit de se placer avec distinction dans l’une ou l’autre catégorie. Nous croyons que cet éloge suffit; la vue de ses tableaux charmans fera le reste.

Nous ne savons point si M. le comte de Clarac , qui ’a mis un dessin offrant une forêt du Brésil, doit trouver ici sa place. Cet ouvrage lui mériterait sans doute le titre d’artiste. Il est bien traité , mais cette nature qui offre tant de feuillages divers et inconnus nous est parfaitement étrangère, et devient pour l’observateur une singularité qui ne peut :Satisfaire que la curiosité.

N’oublions point parmi les amateurs distingués le baron Bâcler d’Albe, qui , sous le rapport de l’art militaire et sous celui de la peinture , a fait ses premières armes en même tems que le général Lejeune. Plusieurs tableaux de batailles avaient signalé son entrée dans la carrière ; mais il semble maintenant s’être consacré au genre du paysage historique. Son Œdipe errant dans la Grèce rappelle bien le théâtre et les malheurs de ce héros, M. Bâcler d’Albe a des drois reconnus au 1111*6 d’amateur , il en aurait encore à celui de peintre.

Bâcler

d’Albe.

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