‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 27 sur 36 · VINGT-QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME LETTRE

Trezel. Un jeune artiste , man cher Maître , a fait un grand, pas dans la carrière, Trezel a peint les adieux d’Hector et d’Andromaque. Déjà le jeune fils Astianax , présenté par sa nourrice , a reçu le dernier baiser paternel , Andromaque a , pour la dernière fois , serré son époux dans ses bras ; Hector , armé de sa lance et de son bouclier , s’éloigne ; il va combattre , et son regard prophétique , élevé vers le ciel , semble l’implorer pour les objets de son affection s’il périt pour sa patrie.

Trezel a traité en grande dimension et avec talent cette scène déjà tant de fois retracée ; on n’aperçoit ni plagiat , ni réminiscence dans cette composition. 11 y a du dans la tête d’Hector, et celle d’An-

dromaque est touchante. La couleur n’est ni brillante , ni remarquable ; les effets sont doux ; peutêtre le dessin n’a-t-il point assez de fermeté ; peutêtre encore n’est-il point assez héroïque ; mais si ce tableau n’est pas mis en première ligne , il mérite d’être honorablement placé dans la seconde.

Un deuxième ouvrage de Trezel n’est point traité dans la même proportion; mais le sujet historique d’une époque plus récente semble avoir plus de droits de nous intéresser.

La ville de Weinsberg fut forcée de se rendre aux, armes de l’empereur Conrad III; le vainqueur per-

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mit aux femmes d’emporter ce qu’elles avaient de plus précieux : elles profitèrent de cet article de la capitulation pour sauver leurs pères , leurs époux , leurs enfans , qu’elles chargèrent sur leurs épaules.

La duchesse de Guelf leur montre un si noble exemple , emportant dans ses bras son mari blessé , gouverneur de la ville ; deux jeunes filles portent leur vieux père ; cette mère , un enfant a la mamelle , et l’autre sur ses épaules. Des guerriers les arrêtent , une petite fille, portant son jeune frère, retourne sur ses pas , saisie de frayeur ; mais Conrad , entoure de ses chevaliers , impose et commande le respect au malheur. Touché d’une si noble action , tout en recevant les clefs que lui présentent à genoux plusieurs femmes éplorées , il pardonne , et sa cleinence s etend sur tous les vaincus , auxquels il permet de rentrer dans la ville. Cette scène est rendue avec sentiment, et le spectateur saisit bien 1 action, qui est exprimée avec clarté. La lumière éclairé l objet principal , la belle et courageuse duchesse : 1 empereur, debout, est dans l’ombre, ainsi que les guerriers couverts de fer dont il est entoure. Les costumes du tems sont étudiés; le ton de couleur qui régné dans ce tableau , les oppositions bien placées , qui en distinguent les plans , et le goût gothique de la porte et des remparts de la ville , rappellent un souvenir contemporain qui ajoute à l’effet du tableau. On doit espérer de nouveaux progrès d’un artiste qui sait faire un choix heureux de sujets, et qui annonce de l’ame dans leur exécution.

Roëhn

Roëhn a exposé cette aimée une foule de pelits^ ouvrages qui n’offrent que bien peu de variété. Examinez un de ses tableaux , vous y trouverez de la verve et de 1 abondance i parcourez— en plusieurs ^ vous serez étonné de voir reproduits les mêmes traits, que l’artiste se vole sans cesse à lui-même. Sa manière ajoute encore a 1 uniformité de ses compositions. Une Halte , une Récréation militaire , un Corpsde-garde d’officiers , tout cela peut devenir fort piquant , mais pourquoi chercher ses personnages à une epoque et dans un pays qui n’ont rien d’intéressant pour nous ? En traitant de pareils sujets, Roëhn semble d’ailleurs n’aspirer qu’à la gloire de la pastiche. C’est une terrible comparaison que celle des Yan-Ostade et des Wouwermans ! Sans doute on ne saurait prendre de meilleurs modèles ; mais l’étude des grands maîtres ne doit pas être la seule étude : ils nous montrent seulement comment on doit imiter ; leurs ouvrages sont des épisodes du vaste poëme de la nature, ou comme eux nous devons puiser à la source. L’observation journalière est plus féconde mille fois en ingénieuses créations que la plus riche collection de tableaux. Nous ne vous décrirons point la composition de Roëhn; le précieux de ce genre consiste en des rapprochemens et des oppositions qui perdraient toutes leur finesse dans une analyse. Nous nous contenterons de vous en citer deux.

Dans le premier (n” 97'^) ■> l’artiste a représenté la translation de la statue d’Henri IV. Si l’on v voit sans peine deshomincs s’atteler au char d’un prince ,

c’est qu’il n’est plus , et que les hommages rendus à un bronze doivent paraître exempts de flatterie et de vénalité. Ici , du moins , pas de gendarmes ou de police , un véritable enthousiasme anime l’action; elle est vrai ; elle est pleine de jolis détails traités avec beaucoup de soin et de délicatesse. On doit reprocher à l’artiste quelques défauts. Les masses du fond manquent de reliefs et sont d’un jaune désagréable. Cette même teinte se fait aussi trop ressentir dans le reste de l’ouvrage. Roëhnaplacéauxfenêtres des Tuileries des personnages qui semblent s’y cacher derrière leurs jalousies , et des marmitons qu’on est fâché de voir dans les palais des rois. Il paraît qu’en dessinant son tableau l’auteur avait sous les yeux les gravures que la circonstance fit éclore.

Son second ouvrage ( n® 969 ) est le plus étendu comme le meilleur de ceux qu’il a exposés cette année. C’est l’intérieur d’une Caverne de voleurs. Le sujet est tiré du roman de GU Blas. Il y a bien quelque naturel dans les figures , plusieurs même ont de l’originalité; mais cet intéressant épisode de dona Mencia est ici sans intérêt. Le capitaine Rolande et ses honorables confrères n’ont point l’expression qui convient à leur caractère , à leur profession, et Gil Blas a l’air d’un niais. Mais la vérité historique n’est pour rien dans un tableau de genre, et le Gil Blas n’a été qu’un motif de peinture. Ce que nous devons demander à l’artiste , c’est du talent ; Roëhn en a fait preuve. La composition est bien entendue , le dessin est satisfaisant et

M*»* Mongès.

le coloris est ici , peut-être , plus parfait que dans aucun autre de ses ouvrages.

«f Voici la première fois, disait uue jolie femme (en voyant un tableau du Salon ) , que M"*® Mongès met des culottes à ses héros. — Madame , ce n’est point un héros , c’est Saint - Martin , à cheval , qui coupe son manteau avec son sabre , pour en revêtir ce pauvre diable à jambe de bois. — Mais ce cheval est-il de bois aussi ? — Vous ménagez peu votre sexe; seriez-vous une rivale ? — Non ; mais quand je récapitule les œuvres héroïques de M"'® Mongès , Adonis , Thésée , Persée , etc. ^ que j’ai vus nus comme la main , j’ai peine à me persuader que ce tableau soit du même auteur ; il faut que cette dame ait suivi quelques prédicateurs éloquens , qui l’ont fait renoncer à ses études favorites. Ceci n’est qu’un essai sans doute ; et comme il n’est pas heureux , la nature reprendra bientôt ses droits , et les formes masculines se reproduiront de nouveau sous le hardi pinceau de M"*® Mongès , qui semble oublier son sexe quand elle peint l’histoire.

Quant à nous , nous lui trouvons un véritable talent; et nous pensons que si cette artiste faisait un choix de sujets qui anuonçât moins de prétentions ( héroïques ) , si elle mettait moins de sécheresse dans l’exécution , et plus d’harmonie dans ses tableaux , ils pourraient offrir plus de matière encore aux éloges qu’à la critique. P. V.

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