VINGT-CINQUIÈME LETTRE
Paris, le 2a novembre 1819.
Mon CHER MAITRE ,
L’impatience des amateurs et la curiosité pu- Girodet. blique sont satisfaites; Girodet a enfin terminé son tableau ; sa Galatée tant désirée est placée à l’exposition.
Nous avions obtenu l’avantage de visiter déjà l’atelier , nous nous empressons de vous présenter la description d’une fp.iivre dont l’exécution est le premier mérite.
Près d’un autel consacré à V énus , Pygmalion a créé sou sublime ouvrage; il a vu naître sous ses mains la plus belle des nymphes. Il ne peut plus ajouter à ses charmes , il veut célébrer la fin de ses travaux et jouir de sa création ; il se couronne de fleurs, se revêt de pourpre , dépose un bouquet aux pieds
LETTRES A DAYID.
de Galatée et fait brûler de suaves parfums. Pendant que ce feu sacré brille sur un autel , la tête de la déesse qu’on adore à Tyr s’entoure d’une auréole. Pygmalion contemple Galatée. O prodige! déjà le marbre a perdu sa pâleur; cette tête s’est animée ; un blond cendré colore ses cheveux ; ses yeux baissés semblent craindre les regards de l’heureux artiste. Il s’approche, veut toucher ce marbre qui paraît s’amollir , ce sein qu’il croit voir palpiter ; son œil dévore cette bouche qui va prononcer le mot qu’il attend.
Girodet a peint l’instant où Pygmalion s’est approché de sa statue ; l’Amour voltige entre l’artiste et son ouvrage. Tout ce qui précède se devine par les accessoires dont le peintre a su enrichir son tableau. Il a représenté Pygmalion dans l’éclat de la jeunesse. Le plus beau profil se dessine sur le fond clair et vaporeux que produisent les parfums^ qui brûlent aux pieds de Galatee. La chevelure brune et bouclée de Pygmalion est relevée par sa couronne de myrrhe. Un riche manteau de pourpre ne laisse voir qu’une épaule nue et le bras nerveux de l’babile sculpteur. Ses pieds , revêtus d’un léger cothurne , débordent seuls son long manteau.
Pygmalion semble avoir révélé a Girodet le dessin de sa Galatée. Les formes les plus pures et les plus suaves embellissent le beau corps qui supporte
eette tête divine. La candeur repose sur ce front; la pudeur colore ces joues ; la vie n’a pas encore atteint au-delà des genoux; les jambes, si belles, sont encore de marbre.
L’Amour réunit Galatée à son amant ; il semble échappé des demeures célestes ; à travers ces tourbillons que produit la fumée de l’autel et des parfums , on distingue un temple d’une riche architecture. On aperçoit le lointain d’un paysage qui agrandit la scène.
Votre ancien élève , mon cher Maître , a su réunir au dessin le plus pur et le plus correct le charme de la couleur , de l’harmonie , et à la composition la plus simple l’exécution la plus brillante.
Mais la scène est - elle dans l’atelier de Pygmalion ou dans le temple de Vénus ? Rien n’annonce un atelier de sculpteur ; cependant on y a dressé un autel. On cherche le statuaire et l’amant dans ce jeune homme paré comme en un jour de fête et dans tout l’éclat du bonheur. L’expression de son enthousiasme pour son ouvrage et de sa profonde passion n’a-t-il pas échappé au pinceau de celui qui pouvait si bien reproduire ces beaux effets ?
Le retard que nous avons mis à vous entretenir Gros, d’un autre de vos illustres élèves , a été causé par un sentiment de justice. Le tableau de Gros , représentant la Duchesse d’ Angoulême partant de Bordeaux ,
a (les admirateurs et des critiques; nous voulions con-naître l’opinion de notre juge à tous : le public. Maigre* les défauts qu’il y remarque , il a prononcé : c’est un fort beau tableau.
La duchesse est représentée au moment où elle va monter dans le navire qui doit l’emporter. Ses deux aides-de-camp se courbent comme pour l’inviter à presser son départ. Vêtue de blanc , elle arrache le panache de sa toque , et se tournant vers ceux qui l’accompagnent et la regrettent , elle le leur donne avec des rubans blancs , comme un témoignage de souvenir.
Des fonctionnairescivils et des chefs militaires sont pèle - mêle avec la foule bordelaise. Un soldat anglais , agenouillé , vient prévenir que le navire l’attend , et ceux qui sont dans la chaloupe , guidée par deux bateliers demi - nus , ne témoignent pas moins d’impatience de quitter le rivage. Telle est à peu près l’ordonnance du tableau ; la couleur en est superbe. On semble désapprouver la ligne horizontale qui égalise les personnages ; on voudrait la figure principale plus élevée ; ces chevaliers dans une pose moins hum-
et plus guerrière. Quelques connaisseurs blâment l’invraisemblance des bateliers sans vêtemens ; d’autres louent l’heureuse hardiesse de cette nudité, semblable d’effet à celle de tritons des Rubens, dans le tableau de V Armée de Marie de Mèdich, Ils in-
terrompent par leurs formes musculeuses la monotonie inévitable des figures costumées. Peut-être le tableau manque-t-il un peu de perspective : peutêtre encore remarque-t-on un peu trop de similitude entre les têtes masculines et féminines. L’artiste pourrait trouver une excuse dans l’ingratitude du sujet ; il eût mieux aimé sans doute peindre un heureux retour qu’un départ si précipité.
Athènes était abandonnée à la garde des vieillards , des femmes et des enfans ; ils devaient être livrés aux flammes et périr sous le fer ennemi , si l’armée était vaincue à Marathon. Rassemblés sous les portiques , ils sont en proie aux anxiétés cruelles et aux horreurs de l’incertitude, quand tout-à-coup un jeune guerrier couvert de poussière arrive, portant des palmes et son bouclier. A peine a-t-il annoncé la victoire , qu’épuisé de fatigue , il tombe mort aux pieds des magistrats auxquels il venait de rendre la / vie.
C’est cet instant qu’a retracé Couder ; la vue de ce jeune Grec déchire l’ame ; ces deux adolescens qui s’embrassent, cette jeune fille affligée , cette belle femme, saisie d’étonnement et de douleur, ces vieillards partagés entre la joie de la victoire et les regrets que leur inspire le dévouement du guerrier; tout est exprimé avec sentiment et avec justesse.
INous nous arrêtons au tableau le plus capital de Uelm,
cet artiste , comme à celui qui réunit le plus grand degré de mérite. Le martyre de Saint-Cyr enfant^ ou de sainte Juliette , sa mère ; c’est plutôt ce dernier sujet, car l’autre n’est qu’en perspective. Des bourreaux attachent la sainte sur une espèce de croix horizontale. L’un la saisie par les cheveux pour la faire coucher , l’autre ramasse l’instrument du supplice ; le plus jeune la menace d’une corde ; un vieillard l’exhorte à la résignation ; un des spectateurs semble lui adresser des consolations. Sainte Juliette , déjà glacée par la crainte des tourmens , tourne ses regards vers son fils , que tient sur ses genoux le proconsul , élevé sur son siège de pierre , dans une place publique. Plusieurs Romains l’environnent ; un soldat africain, couvert d’une armure de fer, est son gardien; quelques spectateurs et des guerriers remplissent le second plan.
Telle est la scène que le pinceau de Heim a retracée. Le mérite de ce tableau n’est pas unanimement reconnu: on lui reproche trop d’affectation à imiter l’ancienne école romaine. Peut-être n’y a-t-il point assez de science anatomique ? Cependant l’un des bourreaux , celui qu’on voit en raccourci sur la gauche , mérite de grands éloges ; l’action du plus jeune est indécise , on ne sait s’il a arraché ces liens à celte mère infortunée , oii s’il veut l’en frapper. L’autre, qui la tient par les cheveux n’a point
d’expression , et le dessin du nu est lourd et sans caractère. Mais la tête de sainte Juliette est belle de sentiment , son bras élevé est pur de forme : on ne peut en dire autant de ses pieds ; le corps , quoique couvert d’une draperie blanche , laisse quelque chose à désirer. La tête du vieillard est vénérable » bien modelée et bien expressive; celle du personnage coiffé d’un turban jaune est d’un bon effet , mais le second plan n’est pas digne du premier , il est lourd de ton , et manque de perspective. Le geste du juge qui menace du poing ce malheureux enfant , est au moins inconvenant.
En général , ce tableau n’est pas d’un ton satisfaisant ; il ne plaira qu’aux enthousiastes des antiquités pittoresques, aux voltigeurs de la peinture. Nous invitons l’artiste à imiter la nature avec son propre génie. Il y a une grande distance entre la copie des meilleurs modèles , et cette imitation. Nous nous sommes occupés de cette production parce qu elle a vraiment du mérite , et nous croirions bien faire que d’empêcher le peintre de s’égarer; il est si près de la bonne route ! IL V .
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