VINGT-SIXIÈME LETTRE
Les Lyonnais. S’iL est vrai qiie l’ëmulation soit la mère des succès, nous devons prévoir qu’avant peu l’école de Lyon , à l’exemple des écoles vénitiennes et lombardes , rivalisera avec celle de Paris , qui a montré quelque similitude avec l’Ecole romaine depuis qu’elle vous doit le goût de l’antique. Cependant les productions lyonnaises ne nous offrent aucune composition histor que , dans l’acception qu’on a donnée à ce genre. Il serait à propos d’adopter le mot héroïque les sujets qui , par leur dimension et le caractère des personnages , permettent au peintre d’introduire le nu et de sortir de la catégoire des costumes nationaux. Ainsi , tous les sujets de la mythologie païenne seraient réputés du genre héroïque; tous ceux de la religion et de l’histoire seraient (quelles que fussent leurs dimensions) nommés historiques, tandis que les sujets qu’on appelle di genre , auraient encore une subdivision qu’on nommerait anecdotique.
Revoit. Kous avons parlé de Revoil, qui est regardé comme
le chef de l’Ecole lyonnaise , et nous avouons à regret qu’il y est reste au-dessous de son propre talent; il existe à la galerie du Luxembourg des témoins irrécusables de cette assertion : espérons qu’à la prochaine exposition il se replacera au rang distingué auquel il s’était élevé.
Richard ( le Lyonnais ) a par ses anciens travaux Richard illustré le premier l’Ecole de sa ville natale. Nous avons rendu compte de sa Jeanne d’Arc à Vhermitage de Vaucouleurs , il nous reste à vous entretenir d’un tableau destiné à la galerie de Fontainebleau, lequel représente Tanguy - Duchâtel emportant dans ses bras le dauphin , fils de Charles VI , qu’il a enlevé de son lit aux premiers cris d’alarmes qu’excite l’entrée à Paris des troupes du duc de Bourgogne. Cette scène est pittoresquement retracée. Le portique sous lequel passe le guerrier armé de toutes pièces , tenant le jeune prince enveloppé de larges draperies blanches , cette belle femme qui suit portant une cassette , contrastent avec succès avec les figures de cette foule de guerriers couverts de fer qu’on aperçoit sur le second plan. Mais , il faut l’avouer, le ton général du tableau n’est point satisfaisant ; il est rouge et blafard , et l’on devrait attendre un plus heureux résultat d’un pinceau qui a déjà obtenu de si brillans succès.
Cet artiste, que l’ordre alphabétique du livret range Trimolc
lîonnefond.
après tous ses compatriotes , peut à bon droit revendiquer la première place. Il n’a exposé qu’un petit tableau ; mais cette production est un chefd’œuvre qui le classera entre Mieris et Gérard Dow. Trimolet a peint l’intérieur d’un atelier de mécanicien ; M. Eymard , debout, vêtu en ouvrier et tenant un outil, paraît converser avec M. Brun, amateur; celui - ci est assis ; il tient un livre qui a fourni sans doute le sujet de leur conversation. Le mérite de la ressemblance n’est qu’un accessoire , car il n’ajoute de prix à la scène que pour ceux qui les connaissent, et l’action n’en a pas besoin. Il est impossible de pousser plus loin l’imitation de la nature : une fenêtre éclaire l’atelier; une petite statue d’albâtre , des machines en acier et en cuivre , des ferrures, des écrous, épars sur l’établi; un tour en l’air , les outils rangés et attachés à la muraille ; tout est peint avec un effet si juste , qu’on peut distinguer même la diversité et l’usage de chaque pièce. Gn ne peut ajouter plus de perfection dans l’exécution : si l’imitateur exact de la nature peut mériter le titre de peintre , Trimolet y a des droits imprescriptibles , et nous avouons que s’il a ici des rivaux dans ce genre , ils ne pourraient le surpasser.
Le Lyonnais dont nous allons vous entretenir est un imitateur de la nature ; mais il lui prête la séduction de son pinceau. Une couleur brillante, une
manière grasse et moelleuse dans ses contours , une lumière bien répartie , des ombres transparentes, un dessin exact et sans prétention, des attitudes simples, tels sont les avantages que présentent et qui attirent l’œil de l’amateur sur les tableaux de Bonnefond.
Le marchand qui offre des oiseaux à cette jeune Bressoise présente une scène naturelle et qui n’a point d’intérêt particulier , mais la figure et le costume de la jeune femme sont aimables. Le villageois est robuste et plein de santé , le gibier et les accessoires sont bien traités.
Ce vieillard aveugle , jouant du violon et conduit par un enfant , nous semble d’une nature plus factice; il est peut-être peint avec trop d’agrément, l’agencement des vêtemens , ce vieux manteau rouge, annoncent trop le peintre : dans les tableaux de ce genre , c’est une imitation vraie et non calculée qu’on y désire , et si la poétique de l’art s’y trouve, c’est la vérité qui doit la faire naître. Au reste, cette observation échappera sans doute à la foule des admirateurs que l’agrément des tableaux de Bonnefond lui attire.
Nous avons deux tableaux de ce peintre lyonnais ; Genod. il marche à grands pas sur les traces de feu Drolling , dont le talent a laissé un long souvenir; mais nous croyons qu’on s’est trompé sur le titre de ses tableaux ;
la Bonne Mere convient mieux , ce nous semble , â celui qui nous offre un enfant malade , assoupi dans un grand fauteuil, et abrité des rayons du jour par un rideau de taffetas vert. Sa mère , debout et inquiété , semble guetter l’instant du réveil , tandis que sa petite sœur, agenouillée et les mains jointes , prie pour la guérison de son frère. Les mères seront de notre avis : car l’action de présenter quelque nourriture à un enfant ne caractérise point leurs sentimens : nos bonnes les surpassent à cet égard ; rien n’indique q^ue cette femme soit mère , et c’est pourtant ce dernier tableau qui est décoré d’un pareil titre.
Nous donnons sans hésiter la préférence à l’Enfant malade. Quelle mère de famille ne sera point émue , et ne partagera point les anxiétés cruelles de celle que nous offre ce tableau? Sans Drolling, nous admirerions Genod bien davantage , car il peint avec beaucoup de vérité les mêmes détails. Il a une bonne couleur et de riiarmonie.
Duclaux. Vous avez vu, mon cher Maître , que les artistes lyonnais ne se livrent, en général, qu’aux tableaux de chevalet : Duclaux peint les paysages et les animaux. On trouve beaucoup de vérité dans les sites qu’il reproduit , un ton de couleur ferme , une touche exercée ; ses figures et ses animaux sont correctement dessinées , d’un effet juste ; c’est le genre
iSg
de Swebacli, mais non le talent de ce maître;
On doit bien plus d’éloges à ce grand paysage où deux taureaux se battent en entrelaçant leurs cornes; ils sont parfaitement dessinés , et peints à la manière de Yandenveld (Adrien). Il y a quelque crudité dans le vert des arbres ; mais le site du paysage est pittoresque, et cette production, ainsi que V Intérieur d'une étable , par le même artiste , font honneur à l’Ecole de Lyon.
Un autre Lyonnais a fait preuve d’un talent d’un autre genre , en retraçant trois sujets différons. Le premier est V Atelier d’un sculpteur , où l’on voit l’artiste terminer une statue colossale, qui le fait paraître comme Guliver^ax pays des géans. Ce tableau a du mérite , mais il cède à celui à'Annibal Carache.
Ce grand peintre , à l’âge de douze ans , accompagnait son père, qui fut dépouillé par des voleurs. Frappé de la figure des deux brigands , le jeune Annibal dessine leur portrait de mémoire, ils sont si ressemblans qu’ils sont arrêtés et conduits chez le juge , qui les confronte avec leur image, et les reconnaît. Ce sujet est bien composé , il intéresse; la couleur est heureuse et le tableau bien exécuté. Celui qui offre V Intérieur d’un cloître mérite aussi qu’on s’y arrête; mais le Salon possède tant d’intérieurs!
Quelque transparent que soit ce vase de cristal , Bony, les fleurs charmantes qu’il recèle ne peuvent le dis-
Chaumeton.
M'’c Aulnette tic Vautenet.
puter en fraîcheur à celles de Vanspandonh , et îes fruits qu’il contient, à ceux de Vandaël, qui seul pouvait rivaliser avec son précurseur. Dans ce genre, l’Ecole lyonnaise est loin de soutenir la comparaison,, et nous invitons Bony à étudier ces maîtres : car tant qu’on pourra comparer leurs œuvres aux siennes, il lui sera impossible de prétendre à l’honneur d’être en première ligne de talent.
Ce lyonnais n’est point un peintre , mais un dessinateur lithographe ; il annonce de très-heureuses dispositions. On n’a point , jusqu’ici , classé ce genre de mérite , et la gravure au burin n’en est pas encore à lui céder la priorité. Ne pourrait-on comparer l’effet de la lithographie , qui répand et propage les beautés du dessin , à celui du cathéchisme , qui a rendu vulgaires les mystères religieux.^
Aulnette du Yauîenet, jeune encore, si l’on en juge d’après l’exécution timide de ses tableaux, a mis à l’exposition le Départ du croisé et le Retour du pèlerin. Le guerrier embrasse sa femme , qui tient un enfant dans ses bras. On craint que celui-ci ne devienne bientôt orphelin ; on le plaint , ainsi que sa mère; mais pour le fanatique , si froid dans un semblable moment , chacun lui offre des souhaits empressés pour son voyage.
Nous aurions désiré pour M"® de Vautenet , qu’elle eût en talent ce qu’elle montre en érudition. La ci-
talion des vers de Boileau fait honneur à sa mémoire, elle y a puisé le sujet du Retour du pèlerin; mais était-ce à une femnm à mettre au jour les faiblesses de son sexe? Son tableau eût-il le mérite le mieux prononcé, il accuserait des connaissances qu’une jeune personne doit voiler comme ses appas. Nous sommes forcés d’avouer que la médiocrité de ces deux tableaux ajoute à l’inconvenance du dernier sujet.
Nous opposerons à cette critique une production de M"® Duvidal. Clotilde , reine de France , assise près du berceau de son second fils mourant , élève vers le ciel ses yeux pleins de larmes , pour implorer sa guérison. Sa main maternelle presse celle de son enfant , presque inanimé ; l’espoir renaît sur sa belle et noble physionomie : elle aperçoit un rayon céleste, présage du succès de sa prière. Ce tableau , simple dans sa composition , d’une belle couleur et d’une facile exécution , décèle le germe d’un grand talent. Les détails et les draperies sont soignées; le velours vert des vêteraens de la reine est d’un trèsbon effet. Nous croyons cependant devoir rappeler à cette jeune artiste qu’il n’y a point de couleurs dans l’ombre , et que si l’on oublie ce principe , l’effet de la lumière est nul ; elle aurait dû rompre le ton du velours de la robe , qui n’est point éclairé , et qui paraît cru ; mais que de droits acquis à l’indulgence dans presque toutes les autres parties du tableau !
JMlle Duvidal
Nous ne devons point oublier deux charmans portraits de femmes, par le même auteur ; nousavons surtout admiré celui dont la tête est coiffée d’un turban rouge. Il est ressemblant , car nous en avons reconnu l’aimable original. L’artiste promet de parcourir avec succès cette carrière , qui n’est pas sans mérite et sans difficultés.
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