QUATRIÈME LETTRE
Un des plus beaux spectacles que puisse nous offrir l’histoire n’est-il pas, mon cher Maître, celui d’uu
grand homme luttant contre l’adversité ?' Les peînessr qu’il essuya nous fortifient contre nos propres misères ; l’exemple de sa vie nous apprend ce que le malheur a de ressources, ce que la vertu; inspire de courage. Mais si l’homme n’est plus une victime isolée, si le proscrit porte avec lui les destinées d’un peuple, s’il est l’espoir de la patrie, l’enthousiasme se réveille ; on est frappé de ses revers ; on s’enorgueillit de ses triomphes. Que sa voix éclate contre l’oppression, nos voix appellent la liberté : qu’il s’élance dans les combats , nos mains voudraient saisir le glaive.
C’est ainsi que par le sentiment de ce qui est' beau et juste on s’identifie , pour ainsi dire, avec l’ame de ces mortels qui dévouèrent à l’humanité leur existence tout entière. C’est ainsi que le nom de Gustave-Wasa vivra loiig-tems dans la mémoire.
Ce héros a servi de modèle et de sujet à deux peintres qui viennent de le représenter , avec des talens divers , sous des aspects différens , et , pour ainsi dire, aux deux extrémités de sa carrière; pour bien saisir leurs compositions il faut se rappeler ici tout l’intérêt qu’inspire le personnage.
La Suède, délivrée du joug du Danemarck, avait repris le droit de se choisir des chefs ; mais en dépouillant les formes monarchiques elle avait conservé les élémens du despotisme. Le clergé formait une des trois branches de l’Etat, et ses immenses richesses le mettaient à même de tout entreprendre,,
ïlésolu à rétablir le régime ancien , l’archevêqué d’Upsal organisa une conspiration en faveur du roi de Danemarck : c’était Christiern II, monstre souillé de tous les vices sans avoir une vertu. Mais il avait pour lui les évêques; mêlés à toutes les agitations, à toutes les révolutions , ils savent toujours légitimer leurs entreprises. Négociations, traités, conférences, notes diplomatiques ou secrètes, rien ne fut négligé pour hâter l’invasion, et la fortune secondant enfin leurs manœuvres , la Suède reçut la loi de ce Néron du Nord,
Christiern, couronné dans la capitale, prit le masque de la bonté. Il voulait punir; il donna des fêtes. Au milieu d’un festin, l’archevêque se présenta à lui, portant une bulle du pape qui déclarait héri tiques ceux qui avaient défendu leur pays. Le père de Gustave , les consuls , quatre-vingt-quatorze sénateurs périrent par la main du bourreau; Stockholm fut livrée au pillage.
L’archevêque et le roi, assurés de leur sanglant triomphe, espéraient en recueillir le fruit; mais Gustave, échappé des prisons de Danemarck , où Christiern le retenait, aborde en Suède sous les habits d’un pauvre paysan. Animé à la vengeance par de si justes motifs , il cherche ses amis , ses compagnons, à travers les provinces dont il contemple avec effroi la ruine. Le cœur même des citoyens avait reçu les atteintes de la révolution. Gustave , entouré d’assassius,, n’ose se confier à personne.
!e descendant des rois ne trouve point de lieu où re-’ poser sa tête. Dans cette extrémité il prend la résolution de se retirer dans les montagnes de la Dalécarlie :
Tombeau de la nature , effroyables rivages ,
Que l’ours dispute encore à des hommes sauvages ; Asile inhabitable et tel qu’en ces déserts 'lout autre fugitif eût regretté ses fers.
Gustave, trag. de Piron, acte ii , scène o.
Là , Gustave se vit réduit à la nécessité de travailfer aux mines; mais son déguisement et sa misère ne l’empêchèrent pas d’être reconnu. Quelquefois accueilli , plus souvent trahi et menacé, il éprouve de nouveau les vicissitudes de la fortune ; enfin il dut la vie à une femme et le trône à un curé.
Ce curé n’aspirait point aux dignités du clergé. Il n’en suivait ni le parti ni les maximes; il était plein de patriotisme. Comme il connaissait l’esprit de la noblesse , il conseilla à Gustave de ne pas compter sur elle. Ils convinrent que pour réussir il fallait disposer le peuple à de généreuses entreprises.
La fête de Noël approchait, et ses solennités devaient attirer à Mora un concours extraordinaire des villages circonvoisins. Le curé engagea Gustave à profiter de cette circonstance. Le peuple, dans les grandes assemblées, apprend à connoître le sentiment de ses forces; l’extrême rigueur du climat et de la saison prêtent d’ailleurs , comme on le sait , à l’exaltation des esprits.
Gustave sd rendit donc à Mora ; sa vue excita des
transports. Il était d’une taille haute, et son air de grandeur lui concilia l’estime des Dalécarliens. Son éloquence forte , parce qu’elle était vraie , porta dans les coeurs la douleur et le ressentiment : tous les Dalécarliens jurèrent de laver dans le sang danois les injures de la patrie.
C’est ce moment que M. Dufau a saisi , c’est ce Dufau. serment dont il a voulu nous représenter l’enthousiasme . Le lieu de la scène est un cimetière; le héros, debout sur une tombe , domine les différons groupes dont il est entouré. Son costume est analogue au tems et aux circonstances. Un manteau flotte sur son épaule gauche ; il est revêtu d’une cuirasse d’acier où se croisent des flèches d’or. La Dalécarlie conserve encore ce monument.
On doit reprocher à cette figure de manquer de noblesse ; ses traits ne rappellent pas ce Gustave , l’ornement de la cour de Sténon; ils ne rappellent que l’asile où naguère il était caché. Il est vu de profil ; cette pose est peu favorable à une grande expression; cependant l’attitude est assez énergique.
En face de Gustave , et sur la droite du tableau , les Dalécarliens prêtent le serment. Les édits, les étendards de Christiern sont déchirés et foulés ; le drapeau national flotte dans les airs. Mille bras sont étendus, mille cris se font entendre. Une femme d’un costume distingué est aux pieds du héros; elle écoute : elle attend le moment de lui présenter son jeune fils. Quelle est, auprès d’elle, cette tête dans l’om-
bre? ces yeux équivoques el détournés; ces traits pâles ne l’ont-ils pas trahi? C’est un espion; il observe tout en silence , et s’empressera d’en instruire Christiern. Par un contraste assez ingénieux l’artiste a placé ce type de la perfidie et du crime entre l’innocence et la vertu.
L’exécution générale de ce morceau est faible , et ne mérite que des encouragemens ; mais la première pensée est pleine de profondeur et de charme. C’est au pied de leurs montagnes, c’est dans le cimetière où reposent leurs aïeux que Gustave appelle les Dalécarliens à la liberté. Quel homme refuserait de défendre le sol de la patrie et les os de ses pères ? Quel homme ne serait ému , eu de tels lieux par le double deuil de la nature et de la mort ?
Hersent. Hefsent a représenté Gustave au dernier jour de sa vie politique. Accablé d’ans et de gloire , il vient à l’assemblée des états de Stockholm lire sou testament , donner sa bénédiction à un peuple qui fut 4o ans l’objet de sa sollicitude , et lui présenter ses enfans. Que de talent dans cette toucbantc et gracieuse composition ! Elle s’achève encore dans l’atelier; mais dans peu de jours elle brillera au Salon. Nous y reviendrons avec un vif empressement, aussitôt que l’opinion de notre juge à tous , le public , aura éclairé notre critique de toute la justesse de ses impressions. A. b.
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