VINGT-NEUVIÈME LETTRE
Paris, le ig de'cembre 1819,
Mon cher maître ,
C’est sous le portique de Pompée que les cons- AbelPujol. pirateurs avaient assemblé le sénat pour venger la mort de ce grand homme sur César , qui en était l’auteur.
César fut sourd à tous les avertissemens , à tous les présages sinistres. L’orage qui gronde , les ciseaux de nuit qui volent en plein jour , rien ne peut lui inspirer de crainte, il marche au sénat, la tete ceinle d un laurier , revetu de la pourpre , et il a déjà monté une partie des degrés qui conduisent au lieu de l’assemblée. Il s’y laisse entraîner par les discours d’Aibinus. Cimberet Casca, du nombre des conjurés, le précédent.
Calpurnie, son épouse, est accourue pour l’avertir de ne point entrer au sénat. Il sourit de cet avis et repousse la main qui voulait l’arrêter; Calpurnie tombe évanouie ; Antoine , qui suivait César, la soutient. Brutus et Cassius sont sur les pas de l’empereur, et Cassius, levant les yeux au ciel , semble le remercier de l’incrédulité de César; il sert avec force la main de Brutus, comme pour lui faire partager l’espérance qui l’anime j plus loin arrivait
LETTRES A DAVID, l4
un esclave portant à César la liste des conjurés; mais un de ceux-ci l’arrête, lui ferme la bouche et intercepte ses cris. Plusieurs sénateurs suivent le cortège, ainsi que plusieurs citoyens. Une jeune fille monte les degrés avec précipitation; elle étend les bras et semble accourir au secours de Calpurnie.
C’est au pied de la louve d’airain que se passe l’action de Calpurnie; le calme et la sécurité régnent sur le front de César; un sentiment d’inquiétude sur celui d’ Albinus ; Antoine semble partager la crainte de Calpurnie ; la tête pâle , le regard sombre de Bmtus contrastent avec les traits de Cassius , où se peint l’espoir et une émotinn qui les colore.
En général, toutes ces figures sont romaines: la vue du théâtre de Pompée , celle du temple de Vénus victorieuse et d’autres édifices qui environnent le portique, dont l’entrée majestueuse est décorée de colonnes doriques , tout nous transporte dans cette cité, maîtresse du monde , à l’époque mémorable de l’attentat commis sur un des plus grands monstres de l’antiquité , car il fit aimer la tyrannie.
Cette composition (tiers de nature) est traitée en peintre; tout y est simple, noble et vraisemblable. Le dessin est d’un bon goût, le style de la bonne école,
les draperies blanches sont larges de plis et d effet ; l’artiste a sauvé leur monotonie par des tons chauds et des demi- teintes bien entendues.
Nous ne dirons qu’un mot du plafond du grand
escalier du Musée, peint avec talent par le même auteur; les raccourcis sont accusés avec art, et Ton sait gréa l’artiste d’avoir, dans son sujet, qui nous offre la régénération des beaux-arts en France, offert un hoinmage indirect au chef de l’école moderne, dont le goût et le talent ont fixé en France celui de l’antique. La Gravure porte sur la planche, qui est son attribut, le Serment des Horaces , le plus beau tableau du maître.
Parierons-nous de la Mort de la Vierge? Ce tableau , ne portant point le cachet d’originalité qui a caractérisé le Martyre de saint Etienne , nous nous dispenserons d’en faire un éloge qui rendrait suspects ceux que nous avons donnés aux précédentes productions de cet artiste , que nous exhortons à ne point rétrograder.
Rouget a peint précédemment la Mort de saint Rouget Louis; le mérite reconnu de ce tableau l’a fait admettre au Musée des modernes ( galerie du Luxembourg). Il a retracé, cette année, une scène moins douloureuse de la vie de ce même monarque.
Le vieux de la Montagne , scheick du Nouhestan, frontière de la Perse et de l’Arabie, instruit que Louis IX se préparait à passer en Egypte avec une armée formidable , crut finir la guerre en faisant périr le général, et fit partir deux de ses sujets pour aller en France exécuter ce projet. Mais pendant qu ils étaient en marche , il fut informé des hautes qualités qui distinguaient le jeune roi de
z'in
France; il dépêcha sur-le-champ des émirs pour avertir ce prince du péril qui le menaçait.
C’est sans doute cette mission débonnaire qu’a voulu retracer Tartiste ; il a choisi le moment où le monarque de vingt-un ans , assis sur son trône , entouré de chevaliers français armés de toutes pièces , reçoit les envoyés du vieux de la Montagne.' Ce tableau, d’une grande proportion, devait fournir à l’artiste les moyens de développer tout son talent ; cependant toutes les parties n’offrent point un égal mérite.
Saint Louis , tête nue , assis , cuirassé , tenant un long sceptre , a de la noblesse et de la simplicité; il rappelle bien la ligure consacrée du saint roi. Mais les Français qui l’environnent ont des physionomies qui ne peignent ni le caractère national , ni les preux que l’imagination aime à recréer. Rouget semble avoir mis plus de soin à retracer les émirs du vieux de la Montagne que les guerriers français. Le premier, jeune seïde en turban blanc, est plein de douceur et de suavité. Son beau profil , son œil baissé , sa tête inclinée , expriment le respect profond qu’inspire le jeune monarque. Les deux autres têtes , dont l’une est nue , sont mâles et vigoureuses. Leur costume est largement exécuté ^ il est soigné et d’un effet pittoresque.
Nous désirerions avoir les mêmes éloges a donnera VEcce homo du même artiste, mais il s’en faut que la figure du Christ soit divine. Rien n’est remarquable
dans ce tableau ; Rouget semble y avoir perdu pour le coloris , tandis qu’au contraire il gagne beaucoup sous le rapport du dessin.
Ses portraits sont larges de faire , de couleur et de vérité ; il doit être mis en première ligne dans ce genre de peinture.
Berthon semble affectionner l’aimable et roma- Berthon. nesque histoire d!' Angélique et Médor ; le sujet du tableau dont nous allons parler est (si nous nous le rappelons bien ) le quatrième que ces amans célèbres ont inspiré à cet artiste. La belle reine du Cathay a sauvé les jours de Médor et vient de l’épouser; elle est à cheval ainsi que lui; ils quittent la demeure hospitalière du berger. Angélique , n’ayant pour le récompenser que le bracelet précieux qu’elle tenait de Roland, le donne à ses hôtes, comme un gage de son souvenir et de sa reconnaissance. Ce riche présent semble tempérer les regrets que laisse le départ de ce couple amoureux.
Ce tableau est peint avec beaucoup de recherche et de soin peut-être trop. Les draperies sont un peu maniérées et d’une couleur de porcelaine ; c’est le reproche que méritent , en général , les artistes qui s’adonnent plus aux détails qu’à l’effet de l’ensemble. Mais ce qui peut être susceptible de critique dans un grand tableau , devient quelquefois un motif d’éloges dans d’autres productions.
Nous n’avons poiat encore parlé d’un tableau BulTet lemarquable , autant par la manière dont Buffet
traité , que par l’intéressant épisode qui en a fourni le sujet.
Acciolin , général d’un parti guelfe , ennemi de l’empereur Othon, assiège la ville de Bassano, en 1232. Baptiste de Porta en était gouverneur. Celuici , secondé par le courage de Blanche de Boscy, son épouse , défend la place jusqu’à la dernière extrémité. Mais Acciolin fait donner l’assaut, et le brave Porta est tué sur la brèche ; la ville est prise. Le général vainqueur a vu Blanche, sa beauté l’a captivé ; il fait connaître ses désirs , ils sont repoussés avec horreur , mais cette fidèle épouse a succombé , par la force , aux entreprises de l’infâme Acciolin , le désespoir s’empare de Blanche , ses vêtemens sont en désordre , ses agrafes rompues , sa ceinture détachée . Elle se fait ouvrir le caveau qui renferme la dépouille mortelle de son malheureux époux , elle étreint de ses bras ce corps inanimé , et meurt sur le sein de celui auquel elle a honte de survivre.
Buffet nous a transporté dans ce sombre caveau ; Porta, privé de vie , est étendu sur sa dernière couche , et son épouse, s’abandonnant sur ce sein glacé après avoir embrassé pour la dernière fois son époux infortuné , expire de douleur et de désespoir sur le cœur qui a palpité pour elle.
Ce tableau est déchirant ; l’ame du spectateur est froissée , émue de douleur et de compassion. L’artiste mérite autant d’éloges pour la composition que pour l’exécution.
Nous nous reproclierions de ne point vous entre- Bouton, tenir de Bouton , le premier du genre pour les intérieurs et la perspective ; il a beaucoup d’imitateurs , et celui de tous lui semble le plus près de marcher sur ses traces , c’est Boubot ; nous en dirons quelques mots ; mais Bouton a la priorité.
Au retour de sa première croisade , le pieux saint liouis ne retrouve plus sa mère, Blanche de Castille, et pressé de remplir le premier devoir d un bon fils , il court à Saint-Denis visiter son tombeau. Il est descendu dans le souterrain; un long degré l’a conduit au lieu ténébreux et voûté où le cénotaphe qui renferme les cendres maternelles lui offre , couchée , la froide statue de celle qu’il regrette. Le monarque est debout, appuyé sur le ^marbre et l’inonde de larmes. Un fauteuil antique a été place en face ; c’est là que chaque jour il se promet de venir méditer sur le néant des grandeurs humaines, c’est sous cette voûte mystérieuse, entre ces colonnes gothiques , que ses yeux humides contempleront l’image de celle dont il reçut la vie.
Bouton a peint ce triste séjour avec cette vérité de ton et d’effet qui sont le caractère de son talent.
On visite le souterrain avec le pieux monarque; on frissonne de l’air humide et froid qu’on y respire, on désire en sortir et remonter ce long escalier qui conduit vers le jour.
C’est encore un roi , et un roi malheureux, qui fait k sujet du second tableau du même artiste. Charles
Stuart, dont la tête était mise à prix, se cache, sous les habits d un montagnard, dans les ruines d^un. monastère en Ecosse. Quelques arbres abritent Fintéra ur de ces ruines , à travers lesquelles le fugitif cherche à découvrir quelque être compatissant. Son espoir n’est point déçu, quelques femmes paraissent s’acheminer vers sa retraite. Lady Macdonald , suivie de deux de ses femmes , a découvert le séjour qu’il habite, et lui apporte des secours.
Tel e.t l’historique du sujet, tel est le tableau lui-même , dont on ne saurait parler en détail sans répéter les éloges mérités par le précédent.
L Intérieur de l'église de Montmartre est le titre du troisième tableau de Bouton. Le spectateur est effectivement dans cette nef gothique dont les vitraux ont été bouchés. Il n’en reste que la moitié d’un ; il suffit pour éclairer la partie du fond la plus éloignée, et pour en dessiner la forme. Une table de pierre hexagone, posée au milieu, reçoit les rayons de ce jour du nord, et ses reflets suffisent pour faire apercevoir les seuls orneraens qui tapissent les coins de ces antiques murailles ; de longues toiles d’araignées.
V ous n’imagineriez jamais de quel moyen s’est servi l’artiste pour égayer ce triste lieu ? Il en a fait une prison. Une porte latérale qui se trouve à droite du spectateur laisse entrer un soleil brillant , qui reflète toute cette partie de l’église et dessine en les éclai rant les pilastres a colonnes grêles qui vont former
les ogives aiguës de la voûte. Une table est dans l’ombre, à côté de cette porte; près de cette table , un homme assis , vêtu à l’espagnole ; un autre appuyant ses poings armés de clefs sur son gros ventre , renversant sa tête basanée , ne laisse voir qu’une bouche qui rit jusqu’aux oreilles. Vous devinez ; c’est Michel Cervantes qui lit Don Quichotte à son lourd geôlier. Mais qui diable se serait douté que Michel Cervantes se trouvât dans l’église de Montmartre ? Nous pensons que si ce n’était point une fiction, les pèlerins abonderaient bientôt en ce lieu.
Si vous entourez cette scène ingénieuse et comique des accessoires si vrais que je vous décrit , vous aurez une idée juste du tableau et de l’illusion qu’il fait naître. Cette production ajouterait à la réputation de Bouton , si elle avait besoin d’accroissement.
Nous avons parlé , mon cher Maître , de l'Ho- Grange mère de Granger , nous n’avons rien dit de son Vincent de Faute; tableau de nuit, grande page pittoresque , belle de dessin et de composition , mais malheureuse de couleur et d’effet. Il est certains artistes dont la modestie et l’amabilité désarment la critique. On leur désire des succès tout entiers.
Granger les a obtenus dans ce joli portrait de femme vêtue de bleu, dont le ton argentin , la finesse du pinceau, la pureté des formes et la res-
semblance concilient le suffrage des connaisseurs» ons-Camus. Une tête de jeune homme assis , le regard hors du tableau , nous a paru peinte d’une manière franche et vigoureuse , et d’un effet harmonieux , quoique les masses d’ombre soient un peu noires. Cette tête fait regretter d’autres productions de Pons- Camus , qui n’ont point été mises à l’exposition. Langlois. La générosité d’Alexandre est le sujet d’un tableau de Langlois. Apelles va peindre Campaspe ; Alexandre s’est aperçu de l’amour du peintre ; le roi de Macédoine saisit la main de Campaspe, assise, qui n’est vêtue que de ses appas, et la présente à Apelles ; celui-ci quitte son ouvrage , il tient encore sa palette, il veut s’élancer pour accepter un don si précieux; interdit, il semble exprimer la reconnaissance ; il est comme suspendu entre ce sentiment et l’amour qui l’entraîne.
Ce tableau est composé avec intelligence , le dessin en est d’une correction aimable et de bon goût. Campaspe a une tête charmante d’expression et de vérité, elle est belle de forme. Le ton, quoiqu’un peu froid, est naturel. Celui d’Alexandre est trop féminin , son caractère n’est point assez fier. Les draperies sont traitées d’une belle manière. En général , ce tableau est d’un effet très-agréable. Il doit être classé parmi ceux qui ont fait honneur à l’exposition de cette année.
Le soleil va disparaîlre : ses derniers rayons, passant entre deux monticules, éclairent deux figures
adolescentes : un jeune chasseur à genoux , soutient une nymphe qui semble défaillante , et lui vc. jC une eau bienfaisante. A son carquois , à la peau de tigre attachée à ses épaules , à la beauté de celle qu’il veut secourir , ou pourrait reconnaître Céphale et Procris , mais le lirret nous apprend que c’est Rachel et Neplitali , dont l’iiistoire est échappé à la mémoire du spectateur , et que l’artiste aurait dû rappeler pour l’intérêt du tableau. Son execution est brillante et d’un effet piquant , les demi-teintes sont ménagées avec art , mais on devine que le jeune artiste a étudié certaine Méhala , et qu’il a pris des lettons du père de certain Caïn qui orne la galerie du Luxembourg. On doit concevoir des espérances sur un talent qui est à son aurore , quand il a si bien rendu les feux du couchant.
On a parlé, dans presque tous les journaux, de la charmante composition qui a retracé à nos yeux 1 Amour quittant la couche de Psyché ; personne , que je sache , n’a fait connaître un petit tableau de famille du même artiste, où, dans un bosquet, il s est peint lui - même s’approchant de sa femme et de sa jolie petite fille , tenant eu main son crayon et son livre d’esquisses. Nous nous sommes plusieurs fois arrêtés devant cette production, dont la vérité et la ressemblance pourraient faire reconnaître aisément celui qui rapporte de Rome un talent que 1 exemple de nos maîtres doit encore perfectioriner.
M"® Mauduit a peint le portrait de feu madame
Picot.
M’I® Mauduit.
Bidault.
M'ie Fontaine.
Lebrun.
Suraelle , supérieure des dames de l’Enfant- Jésus ^ avec un talent digne de remarque , et on a rendu justice à cette tête qui rappelle la manière de Philippe de Champagne; le burin s’en est emparé.
Mauduit a donné deux autres tableaux , l’un, Henriette de France , femme de Charles roi d’Angleterre , abordant sur les côtes de France , et fuyant ses persécuteurs. L’autre , la Résurrection du fils de la çem>e de Sarepta par le prophète Elysée. Ces deux productions ne sont pas sans mérite , mais nous avouons qu’on ne les jugerait pas sorties du même pinceau.
La fille d un célébré paysagiste devait marquer en peinture ; mais on ne s’attendait point qu’elle s’adonnerait au genre du portrait , tandis qu’elle aurait pu profiter des leçons que le talent de son père pouvait lui prodiguer. Ses portraits , cependant , sont de la bonne école , et ils se font distinguer, malgré le voisinage de Paulin Guérin , etc.
Cette artiste s’est peinte elle-même , appuyée sur un piano ; elle est assise et semble méditer ; sa palette, chargée de couleur, est à côté d’elle. Ce portrait est gracieux d’attitude et d’effet.
Une femme vetiie de blanc , se promenant dans un parc , est peinte d’une manière facile et agréable. Le mouvement est élégant , la démarche aisée ; mais on y sent quelque afféterie , et l’on devinerait que celle dont on a retracé l’image est déjà éloignée de la simplicité de la nature ; son attitude semble
étudiée. M”® Lebrun , peignez les grâces naïves , la fleur qui vient d’éclore ; celle-là plaît par sa propre beauté , et n’a nul besoin , pour charmer , d’être arrangée dans un bouquet.
M"® Esmenard a offert quelques miniatures, parmi lesquelles on doit distinguer le portrait de M*'® Duchesnois , sousl’liabit de Jeanne d’Arc dans la prison , et celui de M"® Mars. Nous félicitons la jeune artiste d’avoir préféré un genre qui nous semble être l’apanage de son sexe dans la peinture.
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