TRENTIÈME LETTRE
Lns paysagistes , mon cher Maître , ont soutenu cette année l’honneur de notre Ecole ; leurs productions, aussi remarquables que variées, semblaient exiger de nous une mention plus particulière et des éloges plus étendus. Mais nous avons suivi malgré nous l’impulsion du public , attiré par le fracas et par le bruit. Il prodigue son admiration aux grandes images , et néglige les compositions qui n’ont pour elles que le talent et la nature.
Cependant les portes du Salon sont fermées ; je rassemble dans mon esprit le souvenir des impressions qu’il a reçues, et je consacre ma dernière Lettre à vous parler des paysages.
Wattelet et Berlin occupent , sans contredit, la première place parmi les inaîlrcs de ce genre. Tous deux aiïectent une manière à part, tous deux y montrent une égale supériorité , et semblent se partager la gloire de l’Ecole. En vous les faisant connaître, j’aurai presque remplie ma tâche.
La nature est la meme pour tous le monde; mais les images qu’elle produit se modifient dans chaque individu , en sorte qu’un même objet a autant de versions différentes qu’il y a d’artistes occupés à le reproduire. Cette diversité suppose des écarts plus ou moins grands du modèle, et ces écarts de l’artiste constituent sa manière.
Il n’appartient donc qu’aux hommes de génie de n’avoir point de manière; ceux-là, comme vous, mon cher Maître , sont les peintres de la nature , ils ont atteint les limites de l’art. Mais cette perfection dépend plutôt d'une disposition innée qu’elle n’est le fruit de l’étude.
Le spectateur lui-même n’apprécie les compositions que d’après cette disposition particulière ; c’est sa manière de v'oir: aussi , lorsqu’il dit que tel artiste lui paraît supérieur à tel autre dans le même genre, cela signifie que la manière dont le premier traduit la nature s’accorde le mieux avec sa manière de la sentir ; ce qui ne décide pas du tout la question.
Ainsi donc, mon cher Maître, sans porter ici un jugement inutile , et qui , même après ce préambule, blesserait beaucoup d’amours-propres, je vais
rapprocher sous vos yeux les deux artistes et vous les faire juger de nouveau d’après le meilleur de leurs tableaux de cette année. La comparaison sera d’au^ tant plus facile qu’ils ont choisi un même sujet.
Sur le penchant d’un coteau s’étend une forêt Waitelet. sauvage ; là s’élèvent de vieux chênes dont les troncs sont peu rapprochés ; mais dont les branches s’entrelacent. Sous ces dômes de verdure régnent l’ombre et la fraîcheur ; un torrent y bondit au milieu des rochers , entraînant avec fracas les débris de quelques arbres abattus.
La sombre horreur de ces lieux , l’épaisseur des Lois et le bruit du torrent contrastent avec une longue plaine ardente etdesséchée par les feux de l’automne.
Le soleil , entouré de nuages , va bientôt disparaître derrière les montagnes , et ses derniers rayons frappent d’une teinte rougeâtre les cimes les plus élevées.
Voilà le tableau de Wattelet. 11 est très-pittoresque et parfaitement exécuté; on reproche, en général, à cet artiste, un ton de couleur trop cru et des oppositions un peu trop prononcées ; mais une telle manière convient à des compositions fortes et romanesques. Une touche moins hardie détruirait ses plus grands effets.
Passons à l’ouvrage de Bertin ; vous verrez , Bertin. mon cher Maître, que comme Wattelet il a su assortir ses conceptions à la touche de son pin-
’î.rLl^
et qu’en adoptant un sujet semblable il a senti que sa composition ne devait pas moins Jifféter que sa manière de celle de son émule.
C’est aux jours du printems; l’aurore paraît, et avec elle les collines lointaines dont la forêt enveloppe les flancs. Les cimes les plus éloignées, à demivoilées par lesnuages, brillent déjà des premiers feux de l’aube. Les vapeurs du matin s’élèvent et se dissipent peu -à -peu. Plus près du spectateur est un vallon surmonté d’une masse de chênes robustes et pressés que sillonnent un grand chemin. Sur le devant est une petite nappe d’eau.
La couleur délicate et un peu grise de Bertin produit dans ce tableau un effet aussi naturel que suave : ce lointain , ces vapeurs , cette verdure , ces eaux , sont rendus avec une vérité admirable. A. F.