TRENTE-UNIÈME LETTRE
Paris, le 3o décembre 1819.
Mon cher maître ,
Avant de vous parler de sculpture , nous allons mettre sous vos yeux un des beaux tableaux de notre exposition : celui de Steuben , représentant saint Germain distribuant les aumônes d’un roi barbare. Les travaux relatifs à nos gravures , et des obstacles étrangers à notre volonté , ont interverti pour cette fois l’ordre dans lequel nous voulions vous présenter les sujets que nous avons choisis. Nous ne vous offrirons que dans la prochaine livraison notre opinion , ou plutôt celle du public , sur le tableau de Steuben. Heureux si ce sentiment se rapporte à celui que ne peut manquer d’éveiller en vous l’aspect d’une belle ordonnance dans cette composition si remarquable !
Ainsi que le public , les journaux et les divers écrits qu’a inspirés le salon de cette année se sont beaucoup plus occupés de peinture que de sculpture. Chaque jour, dans la grande galerie, la curiosité était éveillée par l’aspect de quelque nouveau tableau ; les antiques chefs-d’œuvre des Guide , des Titien^ Rubens, Raphaël, avaient peu-à-peu
tETTRES A DAVID.
disparu sous les compositions de nos peintres modernes. Enfin, Girodet s’est vu tout-à-coup exposé à un déluge de complimens en vers et en prose, d’épigrammes, de couronnes, de défenses, d’attaques, de flagorneries et de sarcasmes. Cette vogue de la me faisait frémir pour lereste de mes pauvres statues , auxquelles je craignais d’avoir vainement promis un article. N o\v& Léonidas aux Thermopyles a. de nouveau été livré à l’admiration publique , et cet/étonnant chef-d’œuvre a attiré la foule à son tour , sans exiger que toutes les plumes lui fussent exclusivement consacrées. Nous avons parlé de tout en son lieu.
Dupaiy. 0s|^ (J05 hommes contre lesquels on ne dirige qu’avec peine la critique la plus légère. Cette sorte de pudeur qui force à respecter le talent jusque dans ses écarts , ou du moins à lui épargner d’amères remontrances , est généralement trop méconnue. La république des lettres m’est assez étrangère; mais, pour prendre un exemple , ne voyons-nous pas tous les jours la tourbe des gazetiers et des rimailleurs essayer de flétrir de leurs plaisanteries un tragique célèbre, un illustre écrivain, qui, dit-on , s’est quelquefois égaré. Les malheureux! pour juger si impitoyablement ses défauts , ils n’ont donc pas senti ses beautés. Quand on se mêle de donner son avis sur l’ouvrage d’un homme d’un mérite connu , cet ouvrage, fût-il détestable, doit encore être traité avec
une Indulgence qui honore le critique bien plus que l’auteur. Toutes ces réflexions ne peuvent s’appliquer à M. Dupaty et à sa Vénus ; cependant , après avoir examiné ces mains peu savamment modelées, cette tête d’un style si peu antique, et sur-tout cet Amour , qui fait aux pieds de sa mère un si bizarre effet, je me permettrai d’en appeler à l’auteur d'Ajax , et d’attendre à l’année 1821 , époque à laquelle il nous fournira sans doute une occasion nouvelle de lui prodiguer des éloges sans mélanges.
La Salmacis de Bosio, que nous avons eu l’avantage de considérer dans l’atelier, fait le pendant de son Hyacinthe. Le sculpteur a motivé la pose de sa figure sur ce passage d’Ovide : « Salmacis était la seule de toutes les Naïades que Diane ne connût point. Ses sœurs lui disaient souvent: Salmacis, arme-toi d’un javelot, prends un carquois , partage ton tems entre les exercices de la chasse et le repos. Leurs discours étaient inutiles. Une indolente oisiveté faisait toutes ses délices. Elle ne prenait d’autre plaisir qu’à se baigner, orner ses cheveux, et à consulter dans le cristal de l’onde quels ajustemens lui siéraient le mieux. »
Cette nouvelle figure de M. Bosio est poétiquement pensée; les formes en sont pures et suaves , la pose est pleine de grâce , et les bras et les jambes sont bien modelés ; peut-être le torse et l’emmanchement du cou laissent-ils quelque chose à repi en-
Bosio.
dre ; mais il y a une foule de détails charmans qui font aisément oublier quelques légers défauts. L’exécution de la figure entière est d’un fini précieux les moindres détails sont rendus avec une exactitude et un soin parfaits; le ciseau, entre les mains de M. Bosio , peut alors se comparer au pinceau d’Augustin , dont les miniatures ont été souvent honorées de vos éloges.
Petitot père. La statue de Marie— Antvineite , exposée en plâtre il y a deux ans , a été exécutée en marbre. Son auteur n’a pas corrigé les défauts qu’on lui avait reprochés dans le tems. La pose est toujours monotone et sans noblesse , les mains sont toujours lourdes , les draperies gothiques, et la tête triviale. La statue de Marie-Antoinette , quoi qu’en aient dit certaines feuilles, est un mauvais ouvrage. Nous n’apportons d’autre opinion dans les arts que celle qui peut nous permettre d’indiquer les fautes et d’applaudir aux beautés.
Mansion. M. Mansion a exposé, sous le n“ i349 , un groupe représentant le dieu d’Epidaure protégeantla Beauté, et la découverte de la vaccine , symbolisée par une génisse. Ce groupe est très-remarquable. B y a de la pensée, du style, ét l’ensemble est bien composé. La tête d’Esculape est copiée d’après l’antique ; la jeune fille ou la beauté est posée avec grâce , et ses formes ont du style, ainsi que les draperies, dans lesquelles on voudrait peut-être quel-
ques plis un peu plus profonds. Nous engageons M. Mansion, s’il exécute ce groupe en marbre , à ennoblir les formes d’Esculape , à soigner les extrémités. Les pieds du Dieu et ceux de la jeune fille sont lourds , et il est possible même de revenir un peu sur l’avant-bras droit d’Esculape. Tel qu’il est, ce groupe a mérité à son auteur de justes éloges.
Ce jeune artiste , à qui nous devions déjà une belle David, statue du grand Condé , n’est point resté au-dessous de lui-même. Sa statue du roi René , son tombeau en marbre , annoncent toujours un faire noble , vigoureux et facile. On voit que M. David, heureusement inspiré par son nom , étudie l’antique.
Epaminoiidas mourant est, dit -on, destiné à re— Brida», cevoir le prix accordé au meilleur ouvrage de sculpture de cette année. Ce choix aura probablement ses partisans et ses détracteurs.
lé Epaminondas est, sans contredit , un fort beau morceau, et s’il est vrai qu’il obtienne le prix, ce choix pourra être justifié à beaucoup d’égards. Mais, ainsi que Voltaire l’a dit : « Si Homère a formé Virgile, c’est son plus bel ouvrage. « De même, on peut assurer que le plus bel ouvrage de M. Bridan est M. Cortot , son élève ; c’est à M. Cortot que je donnerais la médaille d’or.
Ce jeune artiste a exposé son Ecce homo depuis Cortot ma dernière Lettre. La pose est nécessairement indiquée par le sujet même ; mais il était impossible
d’en tirer parti d’une manière plus neuve et plus originale. Quant aux formes , elles sont parfaitement étudiées; la tête, les mains et le torse sont admirables. Il règne dans toute cette belle figure un calme divin qui prouve jusqu’à quel point Cortotsait se pénétrer des sujets qu’il traite. L’auteur duiW/rcisse ^ de la Pandore et de VEcce homo doit un jour marcher à la tête de notre école.
La statue colossale en bronze de Henri IV, commandée par M. le comte Dijeon , a des parties fort bien traitées , et ne manque ni de style , ni de grandiose. L’épaule droite est mal attachée, et les hanches font un mouvement faux ; mais la tête et les mains sont de la bonne école; les accessoires sont rendus avec une vérité parfaite. L’effet de cette ligure est imposant. On est moins content du Montesquieu, du même auteur.
Nous voici à M. Deseine et à ses têtes et jambes d’expression. Je ne sais pas à quoi pense cet honnête sculpteur ; on dirait qu’il recommence ses études ; il faut avouer que c’est s’y prendre un peu tard : mais , en vérité , ses têtes de Joseph d’Arimaihie , de saint Jean , de Nicodème , du Christ et de la Madeleine, ne sont que d’un écolier. Elles manquent de style et de vie ; c’est du bois. V Accablement et la Douleur, deux figures allégoriques , ont toute la noblesse d’expression qu’on remarque dans Cadet Roussel misantrope , ou Jocrisse au désespoir. Si M. Deseine continue ,
on ne sera pas étonné de le voir remonter à l’enfance de l’art.
En terminant ici, mon cher Maître, je ne dois pas oublier de vous nommer M. Gayrard , qui a fait une statue de V Amour, où l’on remarque de jolis détails , mais trop de manière ; M. Guillois, dont le Jeune Berger en repos mérite quelques éloges sous le rapport des formes; MM. Gaulle, Legendre-Hérat , Petitot fds, Pradier , Stouf, Vallois , qui tous ont plus ou moins prouvé qu’ils pourraient un jour relever et soutenir la splendeur de l’école de sculpture. Voilà ce que nous avions à dire sur l’exposi-
tion de cette année. Vous avez pu voir qu’elle a donné des gages brillans de ce qu’elle sera en 1821.
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