TRENTE-DEUXIÈME LETTRE
Les chambres s’ouvrent , mon cher Maître, et l’on ferme le Salon , dont il semble qu’on n’avait reculé la clôture que pour distraire le désœuvrement et la mauvaise humeur des députés arrivés depuis quinze jours sur la foi de la première ordonnance , et qui n’ont appris qu’en route que la session était renvoyée à la fin du mois, afin de donner le tems à M. Decazes de renvoyer les plus gênans de ses con-
frères. On n’a rien négligé pour amuser le plus possible les mandataires de la nation pendant cette espèce de (juarantaine^ qui aura été remplie par l’apparition de la Galaièe de M. Girodet et par tous les mauvais vers qu’un beau tableau est capable d’inspirer.
Cependant MM. les Croûtons^ profitant de cette puissante diversion et de l’attention exclusive du public et des artistes pour un seul objet, ont déménagé sans bruit par les escaliers dérobés ; c’est affreux ioni ce qu’ils ont emporté! Ma surveillance à moi-même s’est trouvée en défaut , et il est bon nombre de croûtes que je n’ai pu rattrapper que dans les vestibules et sous les portails; mais alors j’ai redoublé d’ardeur et de zèle : posé comme en embuscade au détour de l’escalier et de la petite cour intérieure du Musée , mon regard avide perçait au travers des toiles qui recouvraient négligemment ces tristes peintures. Et puis la grande habitude!.... Une jambe qui passait sous la couverture , une tête qui n’avait pas eu le bon esprit de se cacher tout entière , un rien, enfin, révélait la croûte à l’œil du maître ; ce n’est pas à moi qu’on peut en faire accroire .
Un de ces matins , je traversais le pont Royal , et quoiqu’une affaire assez importante m’appelât au faubourg Saint-Germain, j’allais aussi vite que s’il se fût agi d’un déjeûner d’amis ou d’une partie
fine. Vint à passer sur le parapet opposé un portefaix, le dos ployé sous un tableau couvert d’une toile grise ; je ne sais quelle instinct m’y pousse ; j arrive auprès, une certaine odeur de croûte m’y retient ; je soulève doucement le voile.... Effectivement, c en était une ! Le numéro y tenait encore. Je suivis quelque tems ce brave homme qui la portait sur ses épaules , comme s’il y eût connu quelque chose ; et je me suis assuré , à l’aide de mon Iwret, qui ne me quitte jamais , du nom de l’artiste et du sujet de son barbouillage. Fidèle à mon principe , qu’il faut censurer les ridicules et les défauts en épargnant les personnes , je ne vous entretiendrai que du tableau , qu’importe le nom de l’auteur ?1 ouvrage est détestable , c’est tout ce qu’il me faut. Or , ce sont des nymphes (le livret les désigne ainsi ) qui se livrent, au bord des ruisseaux limpides et sur les pelouses fleuries , à toutes sortes de jeux innocens; les unes sautent dans des cerceaux de roses et de jasmins tressés , les autres se délient a la course ; plusieurs sont assises en rond et semblent regarder d un oeil d’envie trois on quatre de leurs camarades qui se roulent sur l’herbe; et toutes ces demoiselles sont dans le très-simple appareil d’une beauté sortant du bain, au moment où elle a déjà laisse tomber son peignoir et n’a pas encore passe sa chemise , pour parler en langue vulgaire. Comment sont-elles si assurées en plein jour et en pleine campagne ? Il
n’y a donc ni faunes, ni sylvains dans les bois d’alentour. Quoi qu’il en soit,
Ces dames , sans s’armer d’une austère pudeur ;
Se de'fendront assez par leur seule laideur.
Voilà ce qui les tranquillise, et moi aussi. On ne voit pas si le peintre a voulu faire des nymphes de Diane , de Venus ou de Flore , je crois plutôt qu’elles sont de la cour de Junon, qui, en sa qualité de femme jalouse , ne doit pas prendre à son service de jolies femmes de chambre.
Mais je retourne à mon poste , au bas du petit escalier par ou les Croûtons évacuent sourdement. Parmi les numéro sortons , qui n’ont rien gagné cependant à la loterie des arts , il est juste de distinguer le numéro 7 56, représentant Fhus qui arrête Enée prêt à venger la ruine de Troie sur Hélène, ré^ fugiee au pied de l autel de Festa. Il y a du goût dans le choix du sujet et de la sagesse dans l’ordonnance de ce tableau ; la ligure de Vénus est même dessinée avec assez de grâce et de correction , ce qui vient peut-être de ce qu’elle est évidemment copiée de je ne sais plus quel maître dans l’un de ses chefsd oeuvre dont le nom m’échappe ( si ce n’était pas à vous que j’écrivais , mon cher Maître , je ne manquerais pas de dire sans hésiter le nom du peintre et de son tableau ); du reste, la couleur de la peau de Venus est d un rouge loncé qui se détache très-bien
sur un fond blanc mat formé par les nuages qui portent la déesse; quant à Enée qui regarde sa mère d’un air maussade, comme si elle était venue le troubler dans une bonne fortune, il est clair qu’il n’est point copié, et l’on peut affirmer qu’il ne ressemble à rien.
Hélène , de son côté , accroupie de la manière la plus bourgeoise , ressemble à toutes les femmes qu’on voudra , excepté à la fille de Léda; il suffit d’être grosse et grasse et d’avoir peur, et l’on pourra se croire Hélène di la façon de M. Leroy. Je nomme cetartiste, parce que sa croûte est une croûte d'histoire^ et qu’il faut encourager qu’on aban ’onne de plus en plus pour \e genre et que les personnages de sa croûte sont de grandeur naturelle, et qu’il y a attaqué le /z«, deux grandes difficultés de l’art , qui sont presque l’art lui-même , et qu’on ne trouve point dans tous ces petits tableaux de pantins habillés qui ne supposent pas plus de talent chez les peintres qui les dessinent , que de connaissance dans ceux qui se pâment d’admiration en les regardant; et, enfin , parce qu’on trouve dans celte croûte des parties estimables et qu’on ne doit point désespérer de son auteur, dont j’espère ne plus avoir à parler aux expositions suivantes. En attendant, c’est le ministère de l’intérieur qui a commandé ce tableau, qui figurera fort mal àdins,\' intérieur du ministère.
Voici la Magicienne consultée ! A coup sûr , l’auteur n’est pas un grand sorcier en peinture. Plusieurs
jeunes filles sont debout dans l’antre prophétique ; une d’elles a livré sa main aux regards de la magicienne, et toutes les consultantes , mais sur-tout celle qui est en action, sont d’un sang-froid et d’une tranquillité imperturbables; en revanche, la sorcière a tous les traits de la figure contractés , et sa vieille physionomie exprime horriblement la surprise et l’agitation. Un peintre vulgaire aurait , au contraire, transporte les émotions sur les figures des jeunes filles, qui ne vont guere consulter les diseuses de bonne aventure que sur la fidélité de leurs amans ou sur l’époque de leur mariage , toutes choses assez intéressantes pour qu’on se donne la peine de se troubler un peu, et il eiit réservé le calme et la dignité pour la sibylle , qui ne doit s’étonner de rien , et qui vous dit que \q& bruns ne trompent jamais, ou que les blonds épousent quand ils l’ont juré , comme si elle vous disait les choses les plus simples et les plus naturelles. Voilà ce qu’eût fait un peintre ordinaire , l’auteur de ce tableau a pris une manière toute opposée, ce qui n’empêche pourtant pas qu’il ne soit un peintre fort ordinaire.
N’apperçois-je pas des pieds de bouc qui passent? Ah! c’est Pan poursuivant Syrinx. Il n'en fait pas d’autres , ce vilain dieu ; on aurait bien dû le mettre pour toute sa vie sous la surveillance de la haute police de l’Olympe. Cette pauvre Syrinx, comme elle a chaud! il faut que Pan lui ait donné une fière chasse; il en est lui-même tout cramoisi . Enfin, la nym-
phe , arrêtée par les eaux du fleuve Ladon , se jette fort à propos dans les bras d’une naïade sa sœur; pour échapper aux désirs du dieu, elle la supplie de changer sa figure — J’aurais fait la mênje prièreau peintre, si j’eusse vu son tableau dans l’atelier. Un sujet mythologique veut être traité avec tant de grâce , un dessin si pur, une couleur si suave! Au lieu de cela — Oh ! je veux absolument m’essayer sur le même sujet, pour voir si en m’appliquant je pourrai parvenir à le rendre aussi mal.
Numéro io5q. Henri ^ duc de Joyeuse^ retenant du bal , entouré d’un grand nombre de compagnons de ses plaisirs , tjui composaient avec tuiune bruyante mascarade , passa près le couvent des capucins , à Paris. Ces capucins chantaient V office des matines. Le jeune duc s'' imagina entendre un concert céleste. (Le jeune duc avait beaucoup d’imagination, et ne connaissait pas une note de musique). Un rayon de la grâce toucha son cœur (sans passer par sa figure , à ce qu’il paraît) ; il détesta la vie licencieuse dans laquelle il n'avait trouvé que de faux plaisirs , et entra dans ce couvent., où il prit l’habit., sous le nom de frère Ange , (et d’où il sortait de tems en tems pour faire le diable).
Ce tableau s’appelle la conversion (ou pour mieux dire , le quart de conversion) du duc de Joyeuse.
Il y a quelque originalité dans cette composition. La nuit qui couvre presque tout le tableau fait bien ressortir l’apparition lumineuse des esprits célestes ; etlabandeyoym^ pouvait contraster d’une maanièa
assez pittoresque avec les séraphins et les vierges du ciel ; mais le peintre s’est laissé aller à des détails ignobles et tout-à-fait hors de l’art. Des poli-chinels , des pierrots , des arlequins , font mauvaise figure dans un cadre ; c’est à l’artiste a ioMi idéaliser ; s’il a à peindre une mascarade , et sur-tout la mascarade d’un duc , il faut qu’il invente , qu’il crée des déguisemens qui permettent à l’art de se faire reconnaître. Il résulte de tout cela que ce tableau pouvait n’être pas une croûte.
Je me demandais comment une composition dont quelques parties annoncent quelque mérite , pouvait en même tems contenir tant de détails et d’intentions ridicules. Le Ibret m’apprend que l’auteur est
le même qui a peint famille de centaures\
tout s’explique.
Je crois que voilà encore un tableau à qui mes fonctions m’obligent de dire deux mots : c’est Marguerite de Valois , surprise par le connétable de Bourbon au moment où lisant l’histoire romaine., elle s’écrie : « Ah ! quel monstre ! cet infâme Néron fait mourir le vertueux Thraséas. — Eh! quoi, lui dit le connétable , plaindrez-vous des maux étrangers et n’aurezvous nulle pitié de ce que vous causez à ceux qui vous adorent? — Ah! Dieu, lui dit la princesse étonnée de le voir si près d’elle , comme vous m’avez fait peur! « Il est bien fait pour cela certainmnent. Bien lui en prend d’avoir été peint par une demoiselle: j’allais lui en dire de belles.
Et vous aussi , M. Ingre ! qui est-ce qui aurait cru cela de vous ? Est-ce bien sérieusement que vous nous avez envoyé de Rome cette Olympe^ sauvée par Roger de la fureur d’un monstre marin'? C’est bien la peine d’avoir brillé long-tems dans l’atelier de David , pour devenir ce que vous êtes; en vérité, yoiv&manièreesi changée à faire peur. Qu’est-ce que c’est que votre Olympe , indécemment garottée à cette roche? Et votre chevalier sur l’hypogriphe , a-t-il une mine assez insignifiante? Il al’airtoutauplus avec sa lance de se préparer à une partie de bague. Quant à votre lance , c’est sans contredit le principal personnage du tableau; elle est magniliquement dorée et ciselée, et puis avec quelle grâce elle traverse toute votre toile diagonalement , depuis l’extrémité supérieure de gauche jusqu’à celle inférieure de droite , où elle aboutit à une espèce éééperlan que vous nous donnez pour un monstre !... Les grands connaisseurs prétendent que votre dessin est très-savant, et votre peinture très-fine; il faut être soimême très-fin et très-savant pour s’en apercevoir; le premier talent est de plaire; qui ne plaît pas, à tort , dans les arts comme en amour. Il y a des gens qui prétendent que c’est pour vous moquer de nous que vous exposez de pareils tableaux; prenez garde que le public ne prenne une revanche complète. Si c’est exprès que vous fai tes des choses si ridicules , et comme par gageure , je ne puis raisonnablement vous admettre dans notre compagnie qu’en qualité de crorf-
ion volontaire ;mais, volontaire ou non, songez qu’une fois enrôlé , la désertion est difficile ; quand vous serez aussi las que nous de vos figures sans ombres , de vos corps sans rondeur , et de vos fonds sans perspective , je ne sais pas si malgré votre talent réel vous pourrez revenir au vrai bien. Vous ne ferez pas rétrograder l’art , ni le goût ; on a admiré le Pénigin ; mais il n’avait pas encore fait son plus bel ouvrage: Raphaël.
Maintenant, passez , Croûtons^ passez sans crainte , il est tems de me démettre de ma magistrature; redevenons camarades ; je n’ai plus le courage de poursuivre la guerre.
De mes inimitiés le cours est achevé.
C’est dommage , car j’entrevois un Renaud dans la forêt enchantée , qui me parait bien la chose du monde la plus plaisante; et puis encore ce petit tableau qui s’en va tout doucement.... Sortons moimême , car j’aurais trop de regrets et je redeviendrais méchant.
Adieu, moucher Maître, je quitte le palais des arts pour courir à la Sorbonne , joindre l’humble hommage d’une couronne écolière à celles des maîtres et du public qui couvrent votre admirable Léonidas, C’est encore un exilé ! espérons que le ministère le rappellera comme quelques autres. Mais , pour cela . demandons-le hautement et vivement: c’est le plus sûr moyen , quoiqu’on puisse en dire. P...x.