‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 5 sur 36 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Paris, 2 septembre i8ig.

Mon CHER MAÎTRE,

Vous VOUS rappelez , sans doute , les jolis tableaux <jue M**® Lescot , elève de M. le Thiers, envoya de Rome , et qui furent exposés dans les précédens salons. Ils nous offrirent un genre neuf et piquant : le costume des femmes italiennes, dont M“® Lescot a su tirer le plus gracieux parti , de jolis épisodes, des effets pittoresques , une couleur vigoureuse , en voilà plus qu’il n’en faut pour acquérir la réputation de talent dont elle jouit, lili bien! croiriez-vous qu’elle semble vouloir renoncer à cette gloire acquise? Conseillée, ou par des jaloux de ses succès , ou par de vieux amateurs du siècle de Boucher, elle vient de faire un petit tableau d’une fable de Lafontaine : le Meûnier, son Fils et l’Ane ^ qui sort tout- ^“f^it de sa manière accoutumée. Quoique les jeunes filles aient le gracieux costume italien , le blanc , le rose , le vert d un ton bien léger, un fond de paysage négligé , donnent à cette composition une apparence de porcelaine , qui n’est point digne du talent qui lettres a DAVID, 3

M*l® Lescot.

l’a produit. Heureusement que la tête du Meûnier, qui est très-bien étudiée , rachète[ces défauts , qui sont nouveaux pour l’artiste.

M"® Lescot a peint une autre scène avec plus de succès. Dans une sombre prison, éclairée en ce moment par quelques rayons du soleil qui passent par une grille , un condamné gisant sur la paille , appuyé sur une pierre , et tenant en ses mains un crucifix , écoute l’exhortation pathétique d’un moine à tête chauve , à barhe vénérable , qu’on voit de profil. Derrière, dans un corridor, plusieurs pénitens blancs portant des flambeaux allumés , viennent chercher le criminel pour le conduire à l’échafaud. La tête du condamné est vraiment remarquable ; à travers les formes abjectes de ses traits , l’espoir se peint dans son regard , fixé sur celui qui l’a ranimé , et ce rayon de jour qui l’éclaire ne laisse rien perdre de l’expression de sa physionomie. La tête du vieil ecclésiastique se détache en ombre , et n’est éclairée qu’à sa superficie. Ces pénitcns , quoique voilés de la tête aux pieds , ont une expression d’attitude qui ajoute de l’intérêt à cette lugubre scène. Ce tableau est plein d’effet , il est vraiment digne de l’auteur (i).

Un autre tableau, d’une plus grande proportion,’ ne serait pas moins fait pour attirer votre attention.

(i) Le dessin en est joint à cette livraison.

François I", ce régénérateur des arts , ce héros de l’honneur et de la galanterie , reçoit de Diane de Poitiers, à genoux , la demande de la grâce de M. de Saiiit-Vallier, son père , on devine à la physionomie animée du prince qu’elle ne sera point refusée. Il s’empresse de relever cette charmante solliciteuse ; bientôt elle aura changé de rôle , et le roi suppliera à ses pieds. L’aimable sœur de François P'‘ et deux dames de sa cour sont les témoins de cette scène, et la première semble déjà prévoir l’heureux succes^ de la jeune beauté. Deux gardes places à la porte , dans le costume du tems , et l’architecture de l’appartement, nous transportent à cette époque.

Nous l’avouons , mon cher Maître , nous ne voulons point nous défendre de ce charme que le sexe ajoute au talent; mais nous pensons que cette peinture, destinée à la galerie de Fontainebleau , est digne de cet l’honneur.

La vie d’Henri IV est encore pour les peintres de cette année une mine féconde et toujours pleine d’intérêt. En 1817 , un de vos glorieux élèves, que son talent supérieur fait aujourd’hui distinguer parmi les maîtres de notre école , puisa dans les souvenirs qu’a laissés le Béarnais l’inspiration d’un de ses Gérard, plus beaux ouvrages. Nous n’admirons, dans cette ^ exposition, qu’un portrait de Gérard ; mais ce grand artiste est présent par l’impression de ses succès.

Il achève en secret une vaste composition ou revivra

Louis XIV. Le second de ses héros sera moins grand que le premier; mais Gérard , qui a déjà peint tous les rois du monde, ne descend point avec ses sujets; Il doit rester lui-même pour l’intérêt de sa gloire.

Vergnaux. Quelques morceaux, je ne dis pas du même genre que r Entrée d’Henri IF à Paris , mais dictés sans doute par le même sentiment , passeront successivement sous vos yeux : avant de parler de ceux qui mériteront vos éloges, voyons celui de M. Vergnaux. Si ce n’est pas dans l’histoire du hon roi qu’il a pris son sujet, c’est du moins dans l’histoire de sa statue, dont il a représenté l’inauguration sur le Pont-Neuf. « Le moment est celui où M. le marquis de Barbé-Marbois prononce un discours en présence de S. M. , entourée des princes , princesses et grands de l’état, n

Peut-être vous attendez-vous à voir ici toute la pompe digne d’une pareille cérémonie; peut-être espérez-vous y trouver un peu de cet enthousiasme dont les journaux du tems furent remplis. Ouvrez le livret : ce tableau est destiné au ministre de l’intérieur ; aussi est-ce une scène de police que l’artiste a retracée. A gauche est la statue d’Henri IV, couronnée de cette grande arche, que le comité de souscription nous menaçait de conserver ; en face de la statue, l’estrade où siège la famille royale; sur le devant , une foule confuse d’hommes , de femmes et d’enfans , qu’un double rang de planches comprime

sur les trottoirs ; au milieu du pavé , des gendarmes, des chevaux, des soldats et les commissaires de la police. Le fond représente la rue de la Monnaie et le quai de la Féraille.

La rue et le quai sont déserts ; les princes , le peuple , l’orateur, tous sont immobiles et muets comme la statue. Quant aux gendarmes, ceux-là parlent , menacent et se promènent : ici , comme partout ailleurs , on s’aperçoit qu’ils sont les personnages essentiels de nos fêtes publiques. Ajoutez à cela des parasols , des lunettes , des Anglais , un chien et un dessinateur qui s’est mis au haut d’une fenêtre , comme pour représenter cette scène.

Placée sur la glace d’une optique , cette burlesque macédoine pourrait plaire tout au plus à des enfans ; c’est un salmigondis de figures de carton , bien barbouillées de rouge et de jaune, et collées sans objet, comme sans goût, les unes au-dessous des autres. Point de dessin , point de couleur , point de perspective, et sur-tout point de clair-obscur. G’est, je le répète , un véritable tableau d’optique : Messieurs du jury prennent-ils l’exposition pour une parade ? Je n’ajoute qu’un mot , c’est au salon même que je l’ai recueilli. Un soldat regardait la composition de M. Vergnaux ; après quelques ins tans d’une attention soutenue , il rappela énergiquement un proverbe qui finit par ces mots : Comme Henri IF sur le Pont-Neuf l L’artiste et son tableau nous paraissent tous deux de circonstance. V. F.

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