SIXIÈME LETTRE
Cette lettre, mon cher Maître, ne contiendra point de description, quoiqu’elle soit destinée à vous rendre compte d’un tableau expose au salon , mais comme vous l’avez V/ü il y a quelques années , ce même tableau , il nous suffira de vous faire passer les deux billets suivans, dont l’authenticite (comme vous le sentez) nous a été bien garantie.
Madame lu comtesse de aM.îe comte de
U Je viens d’être informée , mon cher , que vous 3) avez de nouveau exposé votre tableau d Inès de
Castro au salon de celte année. D’après ce qu’on )) m’en a dit, il paraîtrait qu’on le voit maintenant » sous un nouveau jour, et qu’au lieu des pâles clar- » tés de la lune qui étaient si bien d accord avec » cette scène mélancolique , vous l’avez éclairé des » brillans rayons du soleil , et remplace par sa lu— » mière dorée les effets de l’astre des nuits. Je re- ») grette bien que ma situation souffrante ne me « permette point d'aller juger par moi-mcme de » l’heureux effet de ces changemens , d’autant que » l’exposition de cette année offre une multitude de » sujets que j'affectionne, et qui sont parfaitement » dans mon genre de prédilection; je vous félicite
» bien, mon cher comte , d’être entouré de tant de » productions orthodoxes; mais qu’en diront nos j> philosophes ?
J. J’oubliais que j’ai pris la plume pour vous gron- » der; et je reviens à votre Inès de Castro. Avant de J) vous livrer aux changemens que vous avez fait 3> subir à votre tableau, vous auriez dû vous rap- « peler , ce me semble , la description que j’en » ai faite, ainsi que des pages (j’ose dire éloquen- 3) tes) qui vous assurent l’immortalité. Maintenant 3> que vous en avez totalement dénaturé les effets , » vous avez non-seulement compromis ma réputa- » tion d’historien, mais vous semblez renoncer
vous-même à la célébrité que vous donnaient mes J) éloges ; car vous avez prouvé , en le corrigeant , 3. qu’ils n’étaient pas mérités. Je ne puis accorder 3) cette conduite avec l’esprit que je vous connais. 33 II valait mieux ne pas l’exposer , en vous confor- » mant (quoique directeur du Musee ) à la réglé 33 qui interdit de remettre à l’exposition deux fois le 33 même tableau ; vous auriez , sans diminuer votre 33 mérite , conservé tout entier celui du volume que 33 vous avait consacré votre amie. »
Réponse à la précédente.
« Je me hâte de vous écrire , M'”” la comtesse car votre lettre n’est pas du nombre de 001103?“ auxquelles je ne me crois pas obligé de répondre^
>* Je vous avouerai qu’ayant fait un grand voyage depuis la publicalion du livre que vous avez eu « l’indulgente bonté de remplir de la description et de l’éloge de mes trois tableaux , j’ai négligé les obligations qui m’étaient imposées. Je n’ai vu , " depuis mon retour, que les devoirs de directeur du Musée , et m’occupant uniquement des objets de l’exposition , je me reprochais de n’avoir pas eu le tems de composer un tableau pour en faire partie. Je jetai les yeux sur celui à' Inès de Castro « pour y suppléer. En effet, il restait tout entier à faire. Je voulus , du moins , le modifier ; et parmi ses imperfections je remarquai celle de ne l’avoir « éclairé dans un lieu si sombre que par quelques >> rayons de la lune , tandis qu’il était si naturel « qu une scène de nuit, dont un souverain fait l’ob- « jet d’une solennité , le fût par des flambeaux. Pour w sauver, dis -je , cette invraisemblance , j’imaginai » de substituer la lumière du soleil à celle de la lune; ses rayons passant à travers les portiques d’une élégante architecture, en éclairant des arbustes en fleurs et des orangers placés dans l’intérieur d’une » cour , y produisirent des effets piquans; mais cette meme lumière , éclairant aussi Inès de Castro ,
» don Pèdre qui la couronne , et le chancelier de « Portugal à genoux , je vis que ces figures n’étaient point assez terminées pour paraître au grand jour , et je me décidai à les dessiner d’un meilleur goût,
» ainsi que le supérieur de l’abbaye d’Alcobaça , cl >> ce chevalier armé de toutes pièces. Je les échauffai ensuite d’un ton plus soutenu ; j’y plaçai des touw ches piquantes ; je retouchai même le chien fidèle. M Enfin , si je n’ai pas exposé un tableau neuf, il y » a du moins un aspect brillant et nouveau; il offre » un effet dont on ne peut contester l’harmonie ; il w captive et séduit le spectateur , et j’en prends à » témoin les nombreux admirateurs dont je suis « entouré ; leur suffrage justifie pleinement le parti " que j’ai pris , car ils m’assurent que mon tableau w a pour eux tous les charmes de la nouveauté. II est vrai , soit dit entre nous , que la vérité histo- « rique était plus respectée dans l’ancienne disposition ; car Inès , inhumée depuis plus d’un mois , offrait déjà les symptômes de la décomposition * lorsque don Pèdre la fît exhumer; j’avais ,à l'aide » des ombres de la nuit, conservé le ton qui l’ex- ^ prime; aujourd’hui la belle Inès ne paraît plus » qu’évanouie. Mais j’ai pensé qu’il valait mieux « dissimuler en quelque sorte cette horrible vérité ,
» que de repousser le regard de l’observateur en la « lui montrant. Ce principe de prudence trouve » journellement son application , et personne mieux » que vous , Madame , ne peut en apprécier le motif.
« Vous redoutez, aimable comtesse , pour Thonneur de votre réputation d'historien , l’effet que » va produire ce tableau avec ses changemens , sur
5> l’esprit de ceux qui liront votre description ; vou^ '» oubliez donc que le sujet est le même ? D’ailleurs, 3> vous avez déjà prouvé dans vos charmans ou- » vrages que la vérité historique n’est pour vous' » que secondaire ; ce n’est qu’un canevas pour vo- « tre plume élégante ; vous n’en serez pas moins }> lue avec avidité , et la description de mon tableau » sera toujours au rang de vos plus aimables com- » positions, si mieux vous n’aimez la retoucher , 7) en substituant le soleil à la lune , comme j’ai » fait dans mon tableau. Soyez bien convaincue , » Madame , que je sens tout le prix des pages que » vous avez bien voulu me consacrer ; mais je me » console de ce que je perds au présent par la célé- 3) brité que me promet l’avenir que vous m’avez » préparé ; car vos écrits survivront à mon ou- » vrage. On les lira encore quand le tems aura dé- » chiré mes tableaux . »
Nous ne croyons pas , mon cher Maître , devoir rien ajouter à l’historique de cette exposition qui a mérité les honneurs du bis ; nous ne ferions que répéter les éloges que mérite une production vraiment pittoresque , pleine de charmes et d’originalité; nous répéterons encore moins les sots propos qui se débitent de toutes parts ; savoir ; que pendant le çoyage au Lemnt deux officieux artistes se seraient introduits dans l’atelier du directeur. Nous avons? bien entendu parler en musique , d’une sonate