‹ Lettres a David, sur le Salon de 1819Chapitre 7 sur 36 · SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LETTRE

Il vous souvient , peut-être , mon cher Maître , de l’un de vos plus jeunes et plus indignes élèves, dont vous avez désespéré dès la troisième leçon, mais à qui vous laissâtes trois mois le pinceau dans les mains pour ne pas le désespérer lui-même ; car personne dans votre illustre école n’était arrivé avec un plus grand fonds d’espoir et de bonne opinion de soi ; et je serais mort d’une apoplexie foudroyante , si vous m’aviez annoncé tout-à-coiip 1 arrêt de mon impuissance. Tous mes condisciples se moquaient de moi , de mts,yeux , de mes oreilles ; et vous-même , malgré toute votre indulgente amitié , vous ne passiez guère devant mon chevalet sans qu’un sourire équivoque ne vînt éclaircir la gravité de votre physionomie ; tout cela devenait positif, et je sôrtis de votre atelier avec un talent d’amateur et une rage d’artiste.

Mon dépit dura trois ans, et pendant ces trois ans je ne pouvais voir une palette sans grincer des

à quatre mains , mais en peinture , on ne connaît point de valeur à cette expression.

dents, ni toucher rnie estompe sans crispation de nerfs. Je faisais de longs détours dans les rues pour ne pas rencontrer la chaste Suzanne qui sert d’enseipe à un magasin de modes, ou l’image de Corneille à la porte d’un libraire.

Mais voyez à quoi tiennent les résolutions des hommes! comme tout est fragile chez eux, même leurs douleurs! Je me trouvai, l’été dernier, à la campagne chez un jeune avocat , mon vieil ami ; j’y vis pour la première fois sa sœur.... Si je ne craignais de flatter Psyché, c’est à Psyché que je la comparerais. « Vous êtes peintre, me dit-elle un jour ? — Moi , peintre , Mademoiselle ! oh ! non , je vous assure. — Quoi ! vous n’êtes pas un élève de David .?

De David!.... « Et trois couches de honte me montèrent au visage. « J’avais compté sur vous pour faire un portrait que je veux donner à mon frère ; il me faudra retourner à Paris Com-

ment aussi ne savez -vous pas peindre ? — Je ne SUIS pas artiste , il est vrai , Mademoiselle , c’est-àdire que je ne saurais pas composer un tableau ^

mais le portrait! qu’est-ce qui ne sait pas faire

le portrait? Et puis le plaisir défaire le vôtre.... d être pour quelque chose dans la jolie surprise que

vous préparez à votre frère H faudrait n’avoir

jamais taille un crayon ni essayé un pinceau pour laisser échapper une telle occasion ! «

J entrepris ce doux travail , je sentais se succéder

et se confondre sur mes joues toutes les couleurs de ma palette ; le portrait fut trouvé charmant. Enflammé par ces suffrages, je me suis lancé de nouveau dans la carrière de la gloire. Enfermé près d’un an dans le coin le plus lumineux de mon appartement , rue aux Ours , je n’en suis sorti qu’armé d’une toile de quatre pieds de longueur sur trois de hauteur et toute chargée de rouge , de vert et de bleu, qui combinés ensemble représentent à peu près des personnages, des arbres et des animaux; j’ai passé quinze jours à contempler mon chef-d’œuvre à toutes les distances et sur toutes les faces , puis je l’ai fièrement présenté au jury d’examen pour l’exposition actuelle ; il a ete admis sans difficulté , ce qui vient de son mérite ou des puissantes recommandations dont j’ai trouvé le moyen de le faire escorter ; et il figure dans le grand salon, près de la porte de la galerie d Apollon, ou, quoique un peu trop élevé pour sa taille , il est aisé de voir que c’est une croûte.

Oui , je l’ai entendu dire au public , qui n’a ni ami-' liés ni protections à ménager : Cest une croûte ! Je m’empresse , mon cher Maître , pour vous consoler d’autant , de vous affirmer que je n’ai pas pris dans le livret le titre d’élève de David. Ma pudeur a été aussi discrète que la reconnaissance de beaucoup de mes confrères.

Du reste , il ne faut pas croire que les croûtes ne soient d’aucun intérêt pour les progrès de l’art , et que leur examen raisonné soit une chose si indiffé-

rente ; il existe , dans cette foule de mauvaises compositions , une tendance presque générale vers un but commun , et des traits carastéristiques de la physionomie de chaque époque qu'il est utile de saisir et d’analyser, pour encourager ou censurer telle on telle direction , tels ou tels moyens d’effet.

On peut être mauvais peintre comme mauvais poète , dans un bon système aussi bien que dans un faux ; et , dans ce dernier cas, il y a double mal ; les mêmes différences qui distinguent entre eux les beaux tableaux des diverses époques peuvent à peu près se remarquer dans les plus pitoyables peintures de ces mêmes périodes ; certes , les croûtes exposées dans les salons du tems où les Boucher , les Lagrénée et les Yanloo étaient les coryphées de l’école, n’ont guère d’autres rapports avec nos croûtes modernes que l’impuissance de l’exécution et l’ignorance de l’art ; ordonnance , expression , tout , jusqu’au choix des sujets, y atteste l’extrême différence du faire des deux écoles ; on reconnaît d’abord que les unes datent du règne de l’affectation et de la frivolité , et que les autres sont nées sous l’empire du goût , de la nature et de l’antique ; tous les petits amours roses et rouges se sont depuis long-tems envolés, du temple des arts , et sont allés reposer leurs ailes musquées sur les corniches de quelques vieux boudoirs dont les déesses fardées et poudrées s’harmoniaient fort bien avec ce marivaudage de la peinture.

Une croûte , ai-je dit ? mais les croûtes , encore une fois , ne sont pas si méprisables qu’on paraît le croire , et si étrangères à Thistoire de la peinture- Je vous l’ai entendu dire à vous-même ; en me le rappelant , j’étais presque fier de la mienne ; et puis ce grand nombre d’acolytes qui m’environnent ! !N’est-il pas toujours beau d’être delà majorité? J’ai voulu fuir la première fois que j’ai reconnu ma toile au salon ; mais des regards à droite , à gauche, en face, m’ont rassuré, puis consolé , puis enorgueilli. Je me suis cru maître d’un genre , et chef d’une école ; et dès le lendemain j’ai accepté la tâche que je remplirai désormais : une association, de mes amis me l’a offerte ; et afin que je ne fusse pas étranger aux matières dont j’avais à vous entretenir , ils ont soumis à ma discipline tout ce qu’il y a de barbouillages au salon.

Vous donc , mes chers confrères , 226 , 3oi ,

354, dont les personnages encadrés font aussi triste figure que les miens , n’attendez pas de moi les railleries et les sarcasmes d’un rival ;

J’ai connu l’infortune et j’y sais compatir.

Je m’efforcerai de démêler sous l’épaisse écorce dont votre peintnre est chargée , l’étincelle étouffée qui peut-être doit briller un jour ; je ferai la part de la jeunesse et de l’inexpérience , et je ne réserve les trésors de ma colère que pour ces yieux

Éncroûtés ( et il en est un certain nombre ) dont le pinceau périodique envoie , à chaque exposition , de la pâture pour la malice et les dérisions de la multitude : tristes productions qu’on dirait attachées au carcan des arts.

Au revoir donc , mes pauvres compagnons ; pardonnez-moi si, dans le pénible examen que je vais entreprendre , je passe sous silence plusieurs numéros qui auraient bien droit à toute mon attention ; mais il y a foule dans le cercle de mes attributions , et au risque de faire quelques jaloux , je me verrai forcé de faire un choix ; j’espère que MM. les croûtons privilégiés ne me sauront pas mauvais gré de mes franches observations , que du moins ils ne pourront pas attribuer à l’envie. D’ailleurs, je me soumets , moi et mon paysage , à leurs trop justes

représailles ; et je déclarerais même d'assez;

bonne grâce que je suis le dernier des barbouilleurs ; mais , comme on dit , il ne faut décourager perr

sonne.

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