HUITIÈME LETTRE
Paris, 8 septembre i8tg.
Mon CHER MAÎTRE <,
Voyez-vous , sur ce frêle radeau, lutter contre la Ge'rlcault. mort le reste d’un équipage qui s’était éloigné du port avec tant d’espérances. Assaillis à-la-fois par les flots et par la famine , ces malheureux, épuisés de fatigue , de misère et de désespoir, ont abandonné leurs rames inutiles. Celui-ci n’a pu résister au spectacle de tant de maux. Celui-là, debout sur des débris , agite dans les airs le pavillon de détresse : ses compagnons qui l’entourent cherchent à l’horizon quelque espoir de salut J mais l’horizon les trompe incessamment, et n’offre à leurs regards qu’un ciel et des flots irrités. Ce jeune homme souffre et voudrait mourir; plus ferme dans la détresse , un vieillard (peut-être son père!) le soutient d’un bras mutilé. N’admirez- vous pas en frémissant l’expression de ses traits ? J’y vois l’empreinte du coulettres A DAVID. 4
rage et le sentiment profond du malheur. Cet homme , quel est-il ? quel pays l’a vu naître ? Ah ! je l’ai reconnu : l’étoile qui décore sa pottrine m’apprend qn’il est Français : ces infortunés sont nos frères !
Oui , ce sont nos frères. Ce sont les naufragés de la Méduse. Une pudeur, explicable, a voulu nous déguiser ce nom qui rappelle tant de douleurs ; elle a redouté l’indignation de nos souvenirs. Mais les lois ont vengé ces victimes d’un infâme calcul , et la nation leur a consacré de pieuses offrandes dans leurs amis échappés au naufrage. La nature frémit , le cœur saigne à l’aspect de leur longue agonie.
Sur le radeau presque brisé , ils découvrent les mâts d’un vaisseau lointain. Leurs cœurs déjà flétris renaissent ; tous se lèvent et s’agitent : leurs bouches , long-tems muettes, ont retrouvé des cris. Inutiles efforts ! Le vaisseau s’éloigne; l’abandon et la mort , un instant oubliés , reparaissent avec de nouvelles horreurs.
Voilà le tableau. Mais il est quelques épisodes que je dois encore vous faire remarquer. Vers l’extrémité la plus élevée du radeau, un homme aux cheveux hérissés montre à ses compagnons le point où disparaît la corvette ; cet homme , l’un des témoins de ce désastre , en a publié la relation , et s’est acquis d’honorables inimitiés. C’est à d’autres titres encore que M. Corréard , aujourd’hui libraire , doit
l’estime dont il jouit : il la mérite par ses qualités personnelles.
L’ensemble de cette composition tragique inspire la terreur et la pitié : elle est pleine de verve et de mouvement. La teinte en est chaude et indique le premier jet d’une heureuse inspiration. Le dessin est d’un grand caractère ; il est hardi et vigoureux. Plusieurs parties attestent un talent précieux. On doit louer sur-tout la figure renversée à la droite du tableau. Une large draperie enveloppe sa tête et sa poitrine , mais les pKs , habilement sentis , dessinent bien le cadavre.
Le premier et le plus remarquable défaut de ce tableau est la couleur. Ce gris rougeâtre , que l’éclat du ciel ne motive pas assez , s’étend avec trop d’uniformité sur la scène. Ce défaut pourrait faire croire que Géricault n’est pas coloriste; c’est une erreur. Il a cette qualité , qui dans l’état actuel de notre ecole est devenue indispensable. Mais le tems ne lui permettant pas de donner à cette partie de son ouvrage tout le soin qu’elle exigeait, il a cherché une manière plus expéditive ; et ce qui doit nous paraître un vice , est ici l’effet d’un système. Lsperons que l artiste ne se hasardera plus à improviser un tableau , et qu’après avoir prouvé son talent dans l’ordonnance et le dessin, il voudra montrer celui qu’on lui reconnaît comme coloriste.
Le peintre a trop resserréja scène ; non qu’il dut adopter un cadre plus grand , mais il pouvait , sans cette ressource , indiquer mieux l’immensite. Il a manqué ce but en ne donnant pas assez de transparence à ses vagues , qui semblent une chaîne de collines verdâtres que l’on apercevrait dans un horizon rapproché.
S’il eût ménagé à travers les flots une échappée , éclairée par les reflets d’un soleil rougi par l’orage , et qu’il eût placé à l’extrémité de cette ligne indéfinie le haut d’une mâture qui se perd a 1 horizon , il eût rendu sensible l’idée principale de son sujet.
On peut lui reprocher quelques réminiscences. Il nous a semblé démêler dans une de ses figures quelques traits de celle du Marcus Sextus de Guérin ; cette ressemblance tient sans doute à l’analogie des sentimens; observation qui pourrait servir d’excuse à M. Géricault , mais qui ne peut être admissible pour un grand nombre d’autres élèves , dont les tableaux de cette année sont de véritables pastiches ^ où les plagiats ne sont pas même déguisés.
En somme , cet ouvrage décèle un beau talent , qu’il était utile d’éclairer. Il porte un caractère d’originalité qui appelle la critique ; mais il est loin de mériter les attaques dont la mauvaise foi et l’esprit de parti l’ont rendu l’objet. Ceux de nos journaux qui ont trouvé dans les convenances que M. Gros mon-
trât auprès de la duchesse d’Angoulême des bateliers presque nus , ont demandé des vêtemens à ces malheureux naufragés , et ont voulu savoir, ?vant de s’attendrir sur leur sort, s’ils étaient Grecs , Romains, Turcs ou Français. Qu’importe ? c’est un naufrage et de la peinture; et pour que ces images nous révélassent l’intérêt particulier qu’elles inspirent , nous n’avions pas besoin de la mauvaise humeur des ultras et des précautions du jury , qui a effacé le nom de la Méduse de son livret. A. F.
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