LETTRE VII
12 Août 1902 (Jougne).
Ma chère Jeanne ,
Nous venons de passer une de ces semaines comme la vie en tient en réserve, mais qui sont bien pénibles et tristes. Félix avait été appelé brusquement à Vienne' pour les affaires du G...' et nous avons dû partir, ce qui avait été pour moi un vrai déchirement au milieu de cette bonne vie que nous menions alors. Je suis partie sous une impression très triste et nous sommes revenus Samedi soir à M heures. Ma sœur et son mari nous attendaient à la gare, avec des figures telles que nous avons compris de suite qu'il était arrivé un malheur. La veille au soir, Texcellent cousin de ma mère, que tous nous aimions et traitions en grand-père et qui nous avait accompagnés ici, étant seul
^ En Autriche. [Noie de l'Edileur.)
' I.a C.oninnpnio que (lirijj^enit le mari d'Elisabeth Loseur.
(,V„/^ ,/<■ l'F.Uh'iir.)
au monde, était tombé mort d'une crise subite d'angine de poitrine en montant à sa chambre. Vous jugez quel saisissement et quel chagrin pour tous et l'impression douloureuse que j'ai éprouvée en revenant dans notre petite maison d'une telle façon. Tout le pays a été parfait ; on ne peut rêver une population meilleure, d'un tact, d'une discrétion inouïe et d'une bonté extraordinaire. On a transporté dans une salle de la mairie le corps de notre cher parent, et celte salle a été décorée avec un goût parfait. Toutes les nuits quelques gens du pays venaient veiller le corps et tous les soirs toute la population venait dire la prière dans cette salle. J'ai rarement vu quelque chose de plus louchant. Hier a eu lieu l'enterrement et nous avons reconduit jusqu'à la gare le corps de cet homme aimable et bon qui était arrivé ici si gaiement et avec lequel nous avions passé des heures charmantes. Pendant la triste cérémonie on a apporté à mon frère, venu de Paris, un télégramme lui annonçant que sa belle-mère était blessée d'un accident de voiture, dans la Lozère où elle voyage en ce moment, et que ma belle -sœur partait la soigner. Enfin, cette nuit, ma belle -mère a été souffrante, ce qui avait achevé de nous décourager. Heureusement, son indisposition n'avait
pas de gravité et elle est bien maintenant. Mais je vous assure, chère amie, que nous avons besoin de quelques jours de calme pour nous remettre de toutes ces émotions. Nous venions de passer trois bonnes semaines, et le "31 nous avions eu ici une joyeuse fête familiale où j'avais pleinement joui de la joie des enfants, de la satisfaction des miens et de la sympathie que nous rencontrons en ce pays. Je vous assure que, comme vous, j'ai fait pendant ces tristes jours bien des réflexions. En voyant cette population si saine, si digne, si unie, je me suis dit que les semeurs de haine sont bien coupables. Je sais bien que cette population est entachée de u superstition » et aux yeux de certaines gens tout vaut mieux que cela. Mais, même pour ceux qui ne partagent pas comme moi ces superstitions, on peut se demander si les belles et fortes traditions locales et familiales, le respect de tout ce qui mérite d'être respecté, l'étroite solidarité qui lie entre eux ces gens et qui se manifeste par des œuvres et une organisation très intéressante, si toutes ces choses qui sont nettement le produit de la « superstition '> ne valent pas qu'on hésite à la détruire. Je voudrais amener G... ici. VA notez qu'avec cela ces gens sont d'esprit très li(M' cl 1res libre et n'ont rien de clérical au
LETTRES. — PREMIÈRE PARTIE '.t9
mauvais sens du mol. Il y a ici deux religieuses qui rendent des services inappréciables el qui vont probablement partir comme les autres... jusqu'à nouvel ordre.
Félicitez pour moi Adrien de ses succès, qui ont fait plaisir à mon cœur de pseudotante. J'avais vu son nom dans le journal' et voulais lui écrire. Mais ma vie depuis dix jours a été trop agitée.
J'ai bien pensé à votre pauvre tanle* et je la plains de tout cœur; le vide pour elle doit être si grand. Votre mère va, j'espère, se remettre de toutes ces émotions douloureuses. Moi aussi, ma cbère Jeanne, je serai contente de connaître votre amie , car du moment que vous l'aimez elle ne peut être que très bien. J'ai peine à croire seulement qu'elle ait pour vous une atlection plus grande et plus sincère que la mienne.
Tous ceux qui vous connaissent ici, c'està-dire vous apprécient, vous envoient un bon souvenir. Tous deux nous vous redisons notre affection pour tous deux. Un baiser aux
* Les j^rands journaux parisiens publient chaque année les noms des élèves des lycées el des principaux collèges d'enseignement secondaire de Paris les plus souvent cités dans les palmarès des distributions de prix. ( Note de l'Editeur.)
' Cette dame yonail de perdre son mari. Xote de r Editeur, "i
enfants. Moi, chère amie, je vous embrasse de tout mon cœur et de toute mon affection
E. Leseur.