LETTRES A MONSIEUR ET A MADAME E... A
« Ego autem dico vobig, quia oinnix qui irascitur fratri suo, l'eus erit judicio ; qui autem dixerit fratri suo : Haca , reus eril consilio ; qui autem dixerit : Fatue , reus erit gehennie ignis. »
« Mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, méritera d'être condamné par le jugement ; que celui qui dira à son frère : Raca, méritera d'être condamné par le conseil ; et que celui qui luj dira : Vous êtes un fou , méritera d'être condamné au feu de l'enfer. »
« Omnia ergo qufecumque twltis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Ihec est enim lex' et prophetx. »
« Faites donc aux hommes ce que vous voulez qu'ils vous fassent ; car c'est là 1 loi et les prophètes. »
(S. Matthieu, v, 22; vu, 12.)
LETTRES
LETTRliS A MONSIEUR ET A MADAME E... A.
LETTRE 1'
Merci de tout cœur, chère Madame, pour le joli envoi fleuri qui nous a fait ^rand plaisir. Si je ne vous ai pas remerciée de suite, c'est que, n'ayant pas votre adresse, Félix a dû la demander à Monsieur A... Il a été ravi de revoir votre mari et maintenant nous vous attendons impatiemment pour reprendre nos bonnes causeries. Plus d'une fois nous avons parlé de vous et plus encore notre pensée est allée vous trouver ; cela nous a permis de constater une fois de plus que vous êtes vrai-
' Celte lettre n'est pas datée ; mais elle est du premier semestre de 1901. [Xote de l'Éditeur.)
ment devenus pour nous de vrais amis dont l'absence laisse un grand vide.
Veuillez vous charger pour Madame votre mère de nos bien respectueux hommages et recevoir nos bonnes amitiés à tous deux. Permettez-moi de vous embrasser bien afl'ectueusement ainsi que vos enfants.
É. Leseur.
LETTRE II
3 Septembre 190t.
Chère amie,
Les doutes et les scrupules dont vous me parliez hier je les ai éprouvés après vous avoir quittée. Il m'a semblé que je ne vous avais pas dit le quart de ce que je pensais et sentais et que je n'avais su vous exprimer ni mon aflection, ni les quelques idées qui pouvaient vous aider à améliorer votre état actuel. Sous l'empire de ce remords je vous envoie ce mot. Je suis toujours partagée entre deux sentiments contraires : la crainte d'être \me ennuyeuse prédicante et de paraître prêcher des
choses que je ne fais pas assez moi-même, et ensuite le remords de n'avoir pas fait tout ce que j'aurais dû. Heureusement que j'ai affaire à votre amitié indulgente qui saura comprendre mon affection et qui me pardonnera aussi bien ce que j'aurai fait que ce que j'aurai négligé de faire.
J'ai encore beaucoup pensé à vous ce matin, car vous ne sauriez croire à quel point je désire vous voir débarrassée de cette épreuve. Je crois que si vous pouviez gagner, soit à Ville-d'Avray, soit à Paris, une quinzaine de jours et partir ensuite avec votre mari, ce serait peut-être le mieux. Sauf, bien entendu, le cas où vous sentiriez que vos forces physiques ne vous mèneraient pas jusque-là. Ce qui me séduirait dans votre retour à Paris, c'est que j'aurais la faculté de vous voir souvent. Cela me serait, je vous assure, bien doux et j'en profiterais le plus possible.
Je vous ai envoyé ce matin une affectueuse pensée, souhaitant de tout cœur que vous ayez la force de vous mettre à cet entraînement de la volonté qui sera, je crois, nécessaire à votre guérison complète. Surtout, n'abandonnez pas l'effort commencé. Faites régulièrement chaque jour ce que vous vous serez imposé de faire : vos comptes, un peu de travail personnel, intellectuel et matériel, et
faire un peu travailler Adrien ^ Je suis persuadée que ces petits actes répétés redonneront de la vigueur à votre volonté un peu anémiée et que vous en sentirez les bons effets. Faites-les, même s'ils vous ennuient et vous fatiguent un peu et tâchez, chaque jour, de les faire un peu mieux que la veille. Pourquoi ne chercheriez -vous pas à faire ce que le christianisme recommande beaucoup et ce que je trouve si salutaire : tous les jours une petite méditation sur une pensée ou un sujet élevé. Bien entendu (vous savez mon respect des consciences et des convictions), il ne saurait être question pour vous de sujets religieux. Mais il y a des pensées qui sont communes k tout être humain , et des réflexions sur le devoir, sur l'utilité et le sens de la vie, sur l'amour de ses semblables, peuvent être faites, il me semble, par des gens de toutes croyances ou non croyances. Cette méthode aide beaucoup à discerner clairement ^ les devoirs, à augmenter la vie intérieure et à mettre dans l'existence de l'harmonie. En nous élevant un peu plus haut que nous-mêmes elle nous fait oublier nos misères et nous aide à répandre sur notre vie
' L'aîné des fils de Monsieur et de Madame E... A... (se ri'|)orler h V Introduction , page 25). {Note de l'Éditeur.)
un peu de cette poésie qui est en nous et qui transforme tant toutes choses. Le monde extérieur est bien souvent le reflet de notre être intime.
Au fond vous pourriez me dire que les conseils sont faciles, mais que dans certains états de santé il est difficile de les pratiquer. C'est très vrai. Aussi, en vous disant tout cela, suis -je seulement poussée par mon affection. Vous aurez un très grand mérite et vous remporterez sur vous-même une grande victoire en essayant sur, vous-même cette lutte de chaque jour qui vous refera une volonté.
Il faut que je sois avec vous en grande confiance et sûre de votre cœur et de votre intelligence pour vous parler ainsi, A charge de revanche, n'est-ce pfis? ^'^ous me prouverez -votre affection en me disant toutes mes vérités.
Je vous envoie, chère amie, un baiser plein de toute mon affection, ce n'est pas peu dire.
Notre
K. Leseur.
Bonnes amitiés à voire mari.
LETTRE IIP
Chère amie,
Ce mot ne sera pas long, — soyez sans inquiétude, — et ne pourra retarder votre visite de ce joli pays. C'est un simple souhait de bienvenue, un accueil tout amical ; ces grandes montagnes que j'aime tant vous diront peutêtre mon affection pour vous. Je leur demande de vous être aussi douces et apaisantes qu'elles l'ont été pour moi et de vous redonner, par la contemplation de leur sereine beauté, un peu de cette vaillance et de cette joie de vivre qui est en vous, j'en suis sûre, et qu'il vous faut reconquérir dans sa plénitude.
Ne pensez qu'à vous ; laissez à la douane suisse tous Jes niinus'^ dont le nom divertit
' Cette lettre n'est pas dgtée; mais elle est certainement (le Septembre 1901. {Note de l'iuliteur.)
' Elisabeth s'était amusée de cette expression qui signifie ces soucis Imaginatifs par lesquels nous empoisonnons parfois notre existence. Elle était le mot iiabitucl d'une vieille amie qui se plaisait à répéter: u Surtout ne i^ous faites pas de nunus ! Une faut jamais se faire de nunus! >' Elisabeth l'employait on soiirinnt, dans l'intimilé i Xntf dr l' Hditenr.)
LETTRES. — PREMifîRE PARTIE 87
votre noble époux. Au dit époux transmettez nos bonnes amitiés et croyez, chère amie, que (le cœur et de pensée je vous suivrai pendant votre voyage et serai heureuse de vous voir revenir en voie de complète guérison .
Un bon baiser (
de
Votre
Samedi.
Bébeth Leseur
LETTRE IV'
Chère amie,
J'ai vainement espéré aller vous voir cette semaine ; le prochain départ de mes sœurs pour la Bourboule a pris beaucoup de mon temps. La semaine prochaine j'ai plusieurs journées déjà prises et ne pourrai disposer que du Mardi ou du Jeudi. Je crois que le Mardi est votre jour; peut-être vaudrait-il mieux que j'aille vous voir Jeudi, si toutefois
' Comme la précédente, cette lettre n'est pas datée ; mais le post-scriptum permet de la fixer au 12 Septembre 1901. (Note de l'Editeur.)
VOUS n'avez pas de projet pour ce jour-là. Il me semble que je jouirai mieux de vous, toute seule ; vous voyez que je suis passablement égoïste.
Comment allez -vous, clière amie? J'ai hâte de savoir comment vous vous sentez ; si Tair et le calme de la campagne ont un effet salutaire ou si vous souffrez encore de vos malaises. On est toujours assez long à se débarrasser de ces désagréables choses et je suis bien peinée que vous ayez cette petite épreuve de santé, vous que j'aime d'une si vraie affection et que je sais si vaillante et, moralement, si robuste. Aussi, je suis persuadée que peu à peu votre nature vaincra la souffrance et l'énervement et que vous reprendrez tout votre optimisme et voire entrain. Je crois qu'il vous faut vivre un peu au jour le jour et chercher à vous distraire sans fatigue. Si la lecture ne vous fatigue pas, nos rayons de bibliothèques sont à votre disposition. A cause des tristes jours que je viens de traverser, il me semble que je comprends mieux votre fatigue actuelle, car j'ai dû beaucoup réagir contre l'abattement physique et moral. A présent, c'est iîni, j'ai repris possession de moi-même, par des efforts très répétés, et qui m'ont amené peu h peu intérieurement une grande douceur. Mainte-
LETTRES. — PREMIERE PARTIE 8ft
liant, il me semble que je sortirai de cette épreuve un peu meilleure, comprenant mieux toute souffrance et aimant plus profondément les miens et les chers amis dont vous êtes. Ne le dites pas à G...\ mais il y a des moments où il est doux d'être « cléricale ». J'ai eu beaucoup et de bien grandes consolations, et si je vous dis cela avec cette franchise, c'est que je vous estime absolument et que je suis sûre que vous comprendrez la pensée qui m'anime et la joie que j'éprouve à m'ouvrir amicalement à vous. Il n'est pas nécessaire de penser de même sur tout pour beaucoup s'aimer.
Là-dessus je me sauve. A Jeudi peut-être, à bientôt en tout cas. Si maman ne m'avait demandé de la conduire Samedi au Salon , je serais allée vous voir. Ne pouvant le faire, il m'a été impossible de ne pas vous écrire et, quand j'écris, Félix vous dirait « qu'on sait quand je commence et qu'on ignore quand je linis ».
Et pourtant je le fais, à l'egret, en vous embrassant bien affectueusement. Amitiés à
* Un ami commun qui faisait profession de socialisme et de libre pensée et soutenait des groupements communistes qui, il faut bien le dire, savaient exploiter la vanité (le ce bourf^oois riche. Nos relations se sont peu à peu espacées, puis rompues. Il est mort depuis. ' Xnle île l'Éditeur.)
votre époux. Bons baisers aux enfants. Croyez, chère amie, à toute ma vive affection.
E. Leseur.
A l'instant j'apprends que je serai libre Mercredi prochain 19. Si vous préférez que j'aille à Yille-d'Avray ce jour-là, dites-le-moi.
Mercredi.
LETTRE V
2 Octobre 1901.
Chère amie.
Nous avons eu pendant cette semaine un temps merveilleux, qui va, je pense, vous arriver, un beau soleil qui nous mettait l'âme en joie , malgré l'ennui de la réclusion et des soins. Aujourd'hui, hélas! c'est riiorrible gris, la pluie et l'aspect lamentable de Paris par le mauvais temps. Je n'arriverai jamais h comprendre comment on peut se lasser du ciel bleu.
Une indisposition de Félix m'a empêchée d'aller voir vos enfants comme je l'aurais voulu. Le lendemain de votre départ, je les ai rencontrés, et la mine de Marianne^ m'a réjouie. La mer lui réussit vraiment bien. Pour la première fois je viens de présenter mes hommages à votre nouveau petit neveu, profitant de l'absence de mon convalescent. Ce dernier (le neveu) est tout à fait gentil (l'autre aussi), petit (l'autre est plus gros), mais semble disposé à jouir de la vie (mon convalescent ne demande pas mieux).
J'ai été très touchée que vous m'ayez envoyé un mot; en voyage, c'est méritoire. Et surtout dans le beau pays que vous traversez*. J'en ai la nostalgie, en tout temps, ejt encore plus quand vient l'hiver. La pensée de toute l'agitation, du brouhaha, de la dispersion auxquels vous condamne cette saison à Paris me désole. J'irai me réfugier auprès de vous pour trouver un peu d'affectueuse sympathie. Amitiés du ménage au ménage. Pour vous un bon baiser de
Bébeth.
' L'aînée des filles de Monsieur et de Madame E... A..., aujourd'hui mariée et mère de famille (se reporter à 17«troduction, page 26). ( Noie de l'Éditeur.)
2 L'Italie. {Noie de l'Éditeur.)
LETTRE VP
Ma chère Jeanne, ^
Je ne sais où cette lettre ira vous retrouver et si vous avez enfin un toit pour abriter votre tête ; mais je vous écris tout de même afin que vous sachiez que les Jougnards pensent à vous et regrettent que vous ayez été attirée dans une direction opposée. Notre pays est décidément délicieux, et de plus il prend déjà pour nous ce charme qu'ont les endroits où 1 on vit heureux, tranquille et avec de bonnes affections autour de soi. La maison est assez vaste pour les quinze personnes qui Thabitent; la vue en est belle; les environs, que nous avons déjà fait explorer un peu à nos hôtes, sont très beaux et tous les chers miens
' Lettre écrite de .lougnc, village du déparlement du Doubs, près de la frontière suisse, dans un site admirable, dont il est si souvent (juostion dans les précédents ouvrages (rKlisabeth Leseur cl où elle sinstallnit pour la première fois avec sa famille cl la mère de son mari, dans la maison qu'elle et son mari venaient de faire construire. (Note <l-- l'l'<JI'<-ur.
LETTRES. — PllEMlÈRE PAUTIE 03
sont ravis de ce séjour. Moi, ce qui me plaît, après l'agitation de Paris, c'est ce calme, cette régularité de vie, cette possibilité de travailler tranquillement et u vraiment », et aussi toute la beauté sereine de cette montagne qui me refait physiquement et moralement. Il me semble que je deviens meilleure et que je vous rapporterai une liébeth transformée. Je n'ose dire moins réactionnaire, car ces grands spectacles peu changeants ne donnent aucune idée de révolution, mais font plutôt songer à cette belle, lente et sûre évolution que je voudrais voir opérer dans l'humanité, en commençant par cette infime fraction d'humanité qui est ma pauvre petite personne, et qui, je le trouve, évolue bien lentement. Que votre terrible époux ne se moque pas de moi ; on pense plus ici qu'à Paris et où trouver une meilleure confidente que la si sûre et chère amie que vous êtes pour moi? Kt puis, vous savez que si je ne dis pas toujours tout ce que je pense, je pense toujours ce que je dis et que je le sens vivement; c'est pourquoi vous croirez que la cléricale amie a plus d'une fois pensé à vous dans ses séances de « péchinisation * » .
' Elisabeth Leseur fait là allusion à un surnom ironique que lui avait donné son mari et qu'il avait emprunté à un roman dAnatole France, L'Anneau d'Améthyste. Dans ce
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(Vous VOUS souvenez que Félix m'a baptisée Madame Péchin.)
Nous avons ici ma belle -mère, puis toute ma famille presque au complet. Les enfants
mauvais livre, Tauteur raconte un enterrement dans une ville de province et suppose entre les personnes qui suivent le convoi une conversation dont voici le passage qui avait suggéré au mari d'Elisabeth la taquinerie en question. C'est un des personnages d'Anatole France, le docteur Fornerol, qui parle : « ... Toute ma clientèle, dit-il, croit à l'immortalité de rame et n'entend pas qu'on plaisante là-dessus. Les bonnes gens, aux Tintelleries comme ailleurs, veulent être immortels. On leur ferait de la peine en leur disant que peut-être ils ne le sont pas. Voyez-vous Madame Pécfiin, qui sort de chez le fruitier avec des tomates dans son cabas? Vous lui diriez : « Madame Péchin, vous goûterez les « félicités célestes pendant des milliards de siècles, mais « vous n'êtes point immortelle. Vous durerez plus que les (( étoiles et vous durerez encore quand les nébuleuses se <i seront formées en soleils et quand ces soleils se seront • éteints, et dans l'inconcevable durée de ces âges vous serez « baignée de délices et de gloire. Mais vous n'êtes point « immortelle , Madame Péchin. » Si vous lui parliez de la sorte, elle ne penserait point que vous lui annoncez une bonne nouvelle et si, par impossible , vos discours étaient appuyés de telles preuves qu'elle y ajoutât foi, elle serait désolée, elle tomberait dans le désespoir, la pauvre vieille, et elle mangerait ses tomates avec ses larmes.
<> Madame Péchin veut être immortelle. Tous mes malades veulent être immortels.,. » (L'Anneau d'Améthyste, pages 21:» et 216).
Cette perpétuelle raillerie, d'inspiration si vulgaire et souvent blasphématoire, de toutes les croyances et de toutes les idées élevées, h laquelle se complaît Anatole Franco tout au long de ses romans destructeurs et détestables, enchantait alors le mari d'Elisabeth Leseur, et il avait éli'
sont gentils et me font passer de bons moments. Félix est ravi. Nous allons bientôt pendre la crémaillère en compagnie des P...
et 0 Ce dernier est encore à Paris et
doit arriver demain.
Seriez-vous assez gentille, ma chère Jeanne,
pour me dire ce qui a été fait au sujet de X
Si votre mari lui a remis directement, c'est parfait. Sinon, voulez-vous me prévenir bien vite afin que je lui envoie exactement la chose convenue? Gomment vont les enfants? Ils auraient fait de bonnes parties avec les nôtres; ce sera pour l'hiver où j'espère pouvoir les réunir un peu. Embrassez-les pour moi et transmettez au papa les amitiés du ménage, que vous partagerez avec lui. Mais ce que vous garderez en propre, chère amie, c'est un très affectueux baiser de votre vieille et fidèle amie.
K. Leseur.
16 Juillet 1902.
ravi (le l'occasion qui s'ofTrait à lui de ridiculiser la foi (rÉlisaheth en lui appliquant ce texte de l'écrivain impie. Illisabeth, dans sa douceur angélique, supportait avec un sourire de bonne liunieur cette plaisanterie qui, d'ailleurs, fiait faite sans méchanceté. [Noie de l'Editeur.)
S — Lettres à des Incroyants.