LETTRE VIII
13 Septembre 1902.
Ma chère Jeanne,
Non, vous ne serez pas tranquille dans votre montagne et il faut que je vienne vous ennuyer un peu , tout cela parce que vous me manquez beaucoup et qu'il y a trop longtemps que je ne vous ai vue. Je pense bien souvent à vous et à la joie que vous devez éprouver dans ce beau pays où la vie est décidément plus douce qu'ici. J'ai eu beaucoup de peine à m'acclimater de nouveau à Paris ; la transition a été un peu rapide entre cette maison remplie et mon appartement silencieux, entre l'existence si pleine et cependant si tranquille de Jougue et l'existence beaucoup plus vide et fatigante à la fois de Paris. Félix était
repris par ses affaires et j'ai eu pendant bien des heures de terribles accès de mélancolie, où les petites voix d'enfants qui avaient fait ma joie là-bas m'auraient été bien nécessaires. Vous ne connaissez pas cela, heureuse maman de quatre amours d'enfants. Maintenant, cette vilaine période est passée grâce à un énergique traitement moral et à une vraie petite retraite que j'ai faite, et je vai^ tacher d'oublier l'inutilité de ma vie en cherchant justement à la rendre moins inutile. Ne faites pas allusion à tout ceci quand vous m'écrirez ; il y a des choses dont d'autres ne doivent pas souffrir, excepté parfois les chères et vraies amies auxquelles on ouvre un petit coin de son cœur.
Ma mère est venue passer trois jours à Paris pour l'inhumation de notre pauvre cousin et le règlement de ses affaires; j'ai été bien contente de la voir un peu. Nous comptons toujours aller à Jougne vers le l", et nous serions bien heureux si vous pouviez prendre une journée pour venir de Lausanne voir notre castel. Je vous préviendrai dès que notre départ sera fixé. N'oubliez pas de me donner votre adresse à Lausanne.
Votre beau-frère V... a déjeuné avec nous Jeudi et nous l'attendons Mardi. Je vois souvent A... en ce moment; elle a plus que
jamais besoin d'être entourée et aimée. Ne faites allusion vis-à-vis de personne (surtout en lui écrivant) à ce que je vous dis là. Nous avons été à Vaucresson, où la santé règne.
Nous retombons en enfance , Félix et moi ; nous venons de lire le dernier volume de Danrit, qui nous a beaucoup amusés*. Je me remets au travail et ai eu beaucoup à faire ; c'est même ce qui m'a empêchée de vous écrire plus tôt.
Jouissez bien de votre séjour là-bas, chère amie, je voudrais bien retrouver dans cette belle nature, avec vous, les émotions très particulières et bien profondes que j'ai souvent éprouvées cet été. Et tout cela est inexprimable. Seulement, je serais sûre que vous en éprouvez de semblables et cela me ferait plaisir. Veuillez vous charger pour Madame 11...- de nos respectueux souvenirs; j'espère
' 11 s'agit du volume La Guerrk de koutkuesse, dans la série, réellemcnl inléressaale comme vuly;arisalion, intitulée La Guehre de demain, du commandant Driant, qui signait ses livres du pseudonyme Danrit. Il est tombé glorieusement au champ d'honneur au bois des Caures, ilevanl Verdun, lors de la première attacjue allemande en 1916. Il n'a pas pu par conséquent voir la victoire et le retour de l'Alsace et de la Lorraine à la France que ses livres prédisaient. [Noté de VEditeur,)
' La mère de la correspondante d'Elisabeth Lescur. {Sole de l'Editeur.)
que le bon air lui fait du bien. Partagez nos bonnes amitiés avec votre époux et embrassez la bande joyeuse pour moi. Je vous envoie, ma chère Jeanne, la meilleure pensée et l'expression de toute TalFection de
Bébeth.
LETTRE IX
Ma chère Jeanne ,
Nous sommes tout à fait contrariés de ne pouvoir arranger à Jougne la réunion que nous avions désirée. Je comprends les raisons de votre mari et, de notre côté, il aurait été tout à fait inhumain de faire revenir le secrétaire général * deux jours plus tôt du bord de la mer où il est avec ses quatre enfants, cela uniquement pour une satisfaction personnelle. Nous sommes donc forcés de nous résigner ; mais j'espère que l'année prochaine vous viendrez vous installer un peu près de nous et que nous vous verrons dans cette bonne
* De la Goinpa|,niie que dirigeait le mari d'Elisabeth Leseur. ( Note de V Éditeur. )
intimité de campagne, si agréable avec des amis comme vous. Nous ne savons encore combien de temps Félix pourra donner à Jougne. Si nous faisons autre chose que le trajet d'aller et retour avec un jour pour fermer la maison , nous irons certainement vous faire une visite et déjeuner avec vous. Gela nous ferait un bien grand plaisir.
Le traitement du docteur Combe' va, j'espère, faire du bien à vos enfants. Quant à vous, votre mine était si excellente, que c'est, je pense, une simple mesure de précaution, ï... P... ira, je crois, pour le même traitement, à Lausanne, vers le 1", Peut-être la verrez-vous.
J'ai quitté hier A... à 3 heures, faisant ses malles pour partir le soir même à Biarritz avec G... et An...^ ou plus exactement pour un endroit dont je ne me rappelle pas le nom et où ils doivent retrouver H... P.... Il faut espérer qu'ils sont bien partis et que rien n'a changé leur décision au dernier moment.
A... a une mine affreuse et semble parfois à bout de force physique et morale. Elle traverse une crise douloureuse et dont mon affection souffre avec elle. Geci, bien entendu,
' Médecin de Lausanne dont' le traitement était alors très en faveur. (Note de VÉdileur.) ' Voir plus loin la Letthe XIV. [Note de VÉdileur.)
strictement entre nous. Il ne faudrait pas qu'une parole imprudenle puisse compromettre l'œuvre d'apaisement et de guérison morale à laquelle , dans une bien faible mesure, hélas! je tâche de contribuer. Mais que cette tâche est difficile lorsqu'on ne peut pas dire les paroles tout à fait profondes, faire appel à un sentiment de devoir, à un esprit (le sacrifice qui n'existe guère que si on le puise plus haut que soi. A moins que comme vous, chère amie, on le trouve dans un amour absolu du Bien. Mais dans ce cas-là, le Bien est encore un rayon de ce que j'appelle, moi, d'un autre nom. J'ai trop souvent senti, par expérience, combien nous avons besoin d'une force plus grande que la nôtre , et j'ai eu trop souvent et heureusement recours à cette force-là, moi, pauvre petite faiblesse, pour ne pas voir combien il est parfois difficile de communiquer de l'énergie et de la résignation par son effort seul.
Me voilà partie loin d'A.... Pour revenir à cette chère amie, je voudrais voir la crise que traverse son mari, crise, je crois, plus morale que physique, se terminer heureusement.
Encore une fois, n'est-ce pas, que ceci demeure bien entre nous?
Votre beau -frère V... a déjeuné avec nous Mardi, et nous avons constaté avec plaisir
qu'il reprenait bonne mine et entrain. Les E... sont rentrés à Paris; mais je ne les ai pas vus encore.
Nous avons dû partir pour Bruxelles Samedi dernier, Félix et moi. Félix avciit été appelé pour affaires de la Compagnie et je Fai accompagné. Nous avons profité de ce déplacement pour aller le Dimanche voir à Bruges l'Exposition des Primitifs Flamands, qui nous a ravis. Que de belles choses il y a là! Nous avons passé quelques heures délicieuses.
Le temps reste beau et je m'en réjouis fort pour tous mes montagnards, ceux de France et aussi ceux de Suisse, qui ont un bon coin de mon cœur.
Embrassez le gentil quatuor pour nous et transmettez nos respectueux souvenirs à Madame H... et à Madame 11...^
Amitiés à l'époux qui les partagera avec vous. Je vous embrasse, chère amie, avec toute la si grande et vraie atlection que j'ai pour vous.
Votre vieille
Bébetii.
25 Septembre 1902.
' La imit; cL la lanlo cU> la corrcspoiidaiile d'Elisabelh Leseur. {Noie de l'Editeur.)
LETTRES. — PREMIÈRE PARTIE i07
LETTRE X
25 Février i903.
J'aurais voulu, ma chère Jeanne, vous remercier dès liier de votre mot et de l'afFeclueuse pensée que vous avez eue en nous l'envoyant de notre coin montagnard. Jougne est en effet au-dessus de l'extrémité du tunnel'; mais on ne peut l'apercevoir qu'au tournant de la vallée, où il se montre perché de façon très pittoresque. Je voudrais bien qu'un jour vous fassiez mieux sa connaissance et que vous nous donniez la joie de venir explorer toutes ses beautés.
Si mon temps a été très pris depuis votre départ, cela ne m'a pas empêchée de penser à vous souvent et je m'aperçois de plus en jdIus que vous êtes devenue pour moi une de ces affections profondes et indispensables qui sont une des meilleures choses de la vie. Et puis,
' La li^'-ne du chemin do fer de l'ontarlier à Vallorhe et îi Lausanne passe en tunnel sous le village de Jougne. Elle était, avant rétal)lissement de la voie ferrée de Frasne c\ Vallorbe et le percement du tunnel du Mont d'Or, la grande ligne internationale de Paris à Milan, par Lausanne et le tunnel du Simplon. [Note de l'Editeur.)
j'ai avec vous cette bonne impression de sécurité morale absolue, trop rare malheureusement, et le sentiment que nos âmes se retrouvent à ces hauteurs où le point de départ ne se voit plus. Vous êtes vraiment pour moi une amie, et ce sentiment-là m'est très doux.
Samedi, nous aurons à déjeuner votre mari et les deux enfants, ce qui nous fait grand plaisir. J'ai rencontré hier E...^ tout heureux du rétablissement de son fils. Il m'a dit que votre mère et votre sœur pensaient partir demain. J'espère que votre séjour est aussi agréable que possible et que le docteur est content de son ex-malade. Que dit-il de Denise*? Nous avons été contents de savoir Monsieur V...^ en bonne voie de guérison. ïransmettez-lui 'notre amical souvenir et donnez à Denise un gros baiser.
J'espère que vous n'allez pas rester trop longtemps à Lausanne. Ces jours-ci, je vous
* Le frère de la correspondante d'Elisabeth Leseur, {Note (le r Editeur.)
* La seconde des filles de la correspondante d'Klisabeth Leseur. Elle est aujourd'hui, elle aussi, comme sa soour aînée Marianne, mariée et mère de famille. [Xote de l'Editeur.)
^ Le mari de la sœur de la correspondante d'Elisabeth Leseur. Il en a été déjà question dans la Lettre IX. {Noie de V Editeur. )
écrirai de nouveau. J'ai voulu seulement vous envoyer en hâte une pensée affectueuse et l'expression de la plus complète et profonde amitié.
Votre
E. Leseur.
Amitiés de Félix pour vous et Monsieur V...
LETTRE XI
Dimanche, 26 Juillet 1903.
Ma chère Jeanne ,
Avant de partir à la messe et de là à la campagne, par la pluie torrentielle qui convient à ces excursions dominicales, je vous envoie mon salut afTectueux pour que vous le trouviez au seuil de votre maison. Je voudrais bien, comme disent les bonnes gens, qu'il vous « porte bonheur » et que vous trouviez dans ce coin de montagne beaucoup de calme, de repos, la santé pour vous et les enfants et d'heureux moments au milieu des chers vôtres. Vous allez beaucoup me manquer, car les douces habitudes sont difficiles à perdre, et je
trouvais bien du charmé à mes visites chez vous et à nos causeries. Je vais m'occuper un peu plus pour combler ce vide.
Tâchez de venir en Septembre dans notre voisinage et en attendant écrivez -moi un peu quand vous le pourrez sans fatigue. Transmettez à Madame H... notre respectueux souvenir et donnez un baiser aux enfants, même à Adrien qui va me maudire. Avec les amitiés de tous deux, recevez, ma chère Jeanne, l'expression de ma bien profonde affection.
K, LeseCr.
Nous n'abandonnerons pas le pauvre K... et ce sera notre consolation à votre absence.
LETTRE XH'
r. Oclohro 1903.
Sur ce papier officiel* (à défaut d'un autre), je viens vous remercier de vos mots qui m'ont
' Lettre écrite de Joufïne. [Xole de l'Editeur.) ' Le papier à lettre à l'en -tête de la Compagnie (pi(> son mûri dirigeait. [Xote de l'ÉdUeuf.)
LETTftES. - PREMIÈRE PARTIE i\\
apporté un doux et amical réconfort à un moment où j'étais fort peu brillante, à la surface et au dedans de moi-même. Je viens, en effet, d'être très souffrante pendant quelques jours, et quoique mieux, il me faut et me faudra, hélas! beaucoup me ménager. Vous savez à quel point cela m'est pénible et combien la diminution de mes occupations, de certaines surtout, me coûtera. Mais ce sera, je crois, un devoir et j'en ai fait la promesse à Félix et aux miens. Peut-être, essayer de faire le bien autrement qu'on ne le désire , vaut-il mieux que de le faire k son gré; cette idée-là et la force qui me viendra de plus haut que moi me feront accepter cette petite épreuve, qui n'est que la continuation de celles qui ne m'ont pas été ménagées depuis quatorze ans. Il faut que je sente en vous une amie bien fidèle et bien sûre pour entr'ouvrir devant vous ce coin douloureux de ma vie, dont je ne parle jamais et que Dieu m'aide sans cesse à supporter. Peut-être faut-il L'en remercier, puisque grâce à quelques souffrances je puis mieux comprendre et partager la soulfrance humaine et que le peu que je vaux vient de là.
Ma pauvre amie, à quel mouvement d'abandon, à quel besoin d'expansion ai-je cédé là avec vous, avec vous qui avez déjà, comme tout être humain, un fardeau suffisant à por-
9 — Lettres à des Incrovants.
ter? Pardonnez -moi ce moment de faiblesse; il vous prouvera qu'au fond je ne vaux pas mieux qu'une autre et que tout ce que vous aimez en moi n'est pas de moi.
Vous avez été souffrante aussi. Je A'oudrais qu'une de mes misères aille vous trouver et devienne, en arrivant à vous, apaisement et force pour le corps et l'esprit. Je suis malhabile à exprimer les sentiments que j'éprouve mais vous sentez, n'est-ce pas, combien je vous aime et combien je désire pour vous tout ce qu'il peut y avoir de meilleur et de plus doux dans la vie.
Nous serons Jeudi soir à Lausanne, et Vendredi nous irons vous voir dans l'après-midi à Beau-Rivage. Je ne bougerai pas jusque-là, afin de pouvoir vous faire cette visite qui me sera une joie.
Un baiser à Denise. Je vous embrasse de toute mon affection.
Elisabeth.
Nous serons à l'hôtel Gibbon. Nous rentrerons à Paris Lundi matin.
LETTRE XIÏI
21 Novembre 1903.
Ma chère Jeanne,
Nous vous avons suivis par la pensée hier soir et vous avez été, ce matin, la première personne dont nous ayons parlé. J'espère que la voyage s'est bien passé et que le changement d'air et de milieu va vous réussir et chasser ces misères morales si profondément pénibles en attendant que vous soyez, comme Félix l'a prophétisé, débarrassée de toutes les souffrances physiques. Si vous saviez combien je serais heureuse, absolument et vraiment heureuse , de vous sentir bien remise ; votre souffrance est pour moi une épreuve et il m'est dur de ne rien pouvoir pour adoucir la vôtre. Dieu veuille que tous mes affectueux désirs, que toutes mes pensées, si pleines de vous, aillent vous trouver et vous apportent cet apaisement et cette joie intérieure sans laquelle tout, autour de nous, paraît décoloré et vide, ou même douloureux. Ceux qui n'ont pas traversé ces moments d'accablement ne connaissent qu'une partie de la souffrance
humaine : mais je crois que l'effort intense qu'il faut faire pour dompter la volonté rebelle, pour se contraindre à l'action tout en disciplinant la pensée, est très salutaire et qu'on sort de ces crises trempé plus fortement pour l'avenir. On en rapporte, en tout cas, une plus grande compréhension de ces souffrances intimes que tant d'êtres ne comprennent pas et une sympathie plus tendre pour les pauvres frères en Humanité. Que de fois, chère amie, un mot, un geste que personne ne remarque, révèlent une souffrance ignorée; et si Ton savait observer cela comme on observe beaucoup de choses qui n'en valent pas la peine, on ferait bien des découvertes et on s'épargnerait beaucoup de ces mots maladroits qui m'ont atteinte plus d'une fois sans que leurs auteurs aient soupçonné qu'ils faisaient mal en appuyant sur une plaie. Aussi, chaque fois que je crois discerner chez quelqu'un l'indice d'une souffrance cachée, cela me donne un choc et m'attire comme si un lien venait de se créer entre cet être et moi. Et bien des fois j'ai été peinée de ne pouvoir faire comprendre ce que j'éprouvais à ceux dont je me sentais si proche par la profondeiii' do ma sympathie.
Vous êtes plus que personne capable de faire de votre épreuve de santé quelque chose
de fécond pour vous et pour les autres, et vous sortirez de cette petite crise plus vaillante et meilleure encore, s'il est possible, car vous me semblez bien tout ce qu'il y a de meilleur au monde.
Je crois fermement, pour en avoir fait et en faire presque journellement l'expérience, qu'il y a en nous, en dépit des souffrances physiques les plus aiguës et de la détresse morale la plus intense, un point fixe, supérieur, comme dit Pascal, « à ce qui le tue » ou le fait souffrir, et qui peut arriver à dominer et maîtriser tout le reste. Seulement, il y a des instants où la lutte est dure et où, comme les bons combattants, il faut s'astreindre à la plus étroite discipline et regarder en face l'ennemi. Je crois bien, ma chère amie, qu'il nous arrivera encore plus d'une fois d'être forcées d'aller à l'ambulance. Mais nous n'en serons que plus courageuses et nous recommencerons. Ce soir, nous penserons à vous et vous pouvez être sûre que cela m'arrivera souvent ces jours-ci. Quand vous aurez vu le médecin , demandez à Emile de nous envoyer un mot de nouvelles.
J'ai l'impression que le ministère* durera plus longtemps que nous ne le croyions ces
' Le ministère Combes. ( Xole de l'Editeur.)
116 LETTRES A DES liNCROYANTS
jours-ci. A cause d'Emile je n'ose pas dire : tant pis.
Tous deux nous vous envoyons nos souhaits de prompt rétablissement et de retour non moins prompt. Amitiés de tous deux pour Emile et pour vous. Je vous embrasse, chère amie aimée, de toute la force de mon affection, dont je voudrais vous faire comprendre la vérité.
Vo'tre É. Leseur.