‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 12 sur 78 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

4 Avril 1904.

Ma chère Jeanne,

Si Emile vous a annoncé une lettre de moi, vous avez dû penser que votre amie était une Gasconne. Chaque jour j'ai voulu vous écrire; mais ces derniers jours se sont partages entre Versailles', Le "N'ésinet*, où j'ai conduit mes

' Où se trouvaient alors sa sœur Juliette, malade, et sa mère; se reportera Une Ame, dans La Vie Spiiutuellu. ( .Vo/e de l'Kdileur. )

' Où Elisabeth Lesenr avait personnellement installe une maison pour y assurer le lof;ement, la nourriture, et restituer la vie de fiimillo il des ouvrières isolées. Se reporter à JouKNAi. ET Pknsi^:es dk CHAQUE jouii , Iti Mviiiuriani, page 27. [yole de l'Éditeur.)

neveux, Charonne ', les occupations de la Semaine Sainte, de telle sorte que le temps m'a manqué pour vous écrire, et cela sûrement aura été ma meilleure pénitence de Carême. Je profite du Lundi de Pâques pour vous envoyer mon amicale pensée et vous dire que, de toutes façons, vous avez été bien pré-

* Klisabeth Leseur veut parler ici de T Union familiale (le (Iharonue, une des œuvres sociales les plus imporlaiiles et les plus intéressantes créées dans ces trente dernières années. C'est un ensemble d'institutions, fondées par une femme d'une intelligence remarquable, d'une cbarité cbaude et d'une grande volonté. Mademoiselle Galiéry, en vue de venir en aide aux familles de ce centre ouvrier de Paris. L'Union familiale groupe les enfants et les jeunes gens les Jeudis et les Dimancbes ; elle otfre des salles d'études aux écoliers dont les parents sont retenus à l'atelier ou à l'usine, fait le catéchisme, prépare à la Première Communion, assure la formation religieuse; car le catholicisme est à la base de l'œuvre, mais sans obligation. L'Union familiale donne l'enseignement ménager par son Ecole pratique d'éludés sociales et ménagfres, qui a des cours normaux pour les maîtresses d'enseignement ménager. L'été, I'Union organise des colonies de vacances, au moyen de sa filiale VŒuvre du Grand- Air. Pour compléter son programme et associer étroitement à son action les pères et les mères des enfants qu'elle réunit dans ses locaux, elle a ouvert en Mai 11)03 un Cercle d'Education familiale. Elle possède son organe le Bulletin de l'Union familiale. Les spécialistes d'économie sociale ont étudié cette belle fondation et notamment Monsieur Max Turinann, dans son livre. Initiatives fésiinines (Paris, Lecoffre-Gabalda). Enfin, un ancien vicaire de Sainte-Marguerite, l'église paroissiale de Charonne, rendait témoignage du bien accompli par I'Union familiale, dans ce quartier si misérable de Paris, dans les termes suivants

sente à mon cœur durant tous ces jours, vous, le cheranticléricaletmes petits neveux d'adoption.

Avez- vous un temps suffisant? Le jour de Pâques ici s'est passé dans la pluie. Je suis bien sûre que c'est la faute de Monsieur Combes. Il n'en fait pas d'autres.

Les petits D... sont au Vésinet jusqu'à Jeudi , ravis et s'amusant de tout cœur ; les

que j'emprunte à une lettre écrite le 2 novembre 1921 à une personne obligeante qui veut bien me la communiquer : « ... De 4901 à 1906, époque où j'ai connu /'Union FAMILIALE, l'œuvre était un foyer éducatif avec méthode très opportunément particulière ; J'y ai vu les premiers jardins d'enfants. La vie religieuse y était intense, mais uniquement pour ceux et celles qui la voulaient. Des sections neutres existaient pour ceux qui le désiraient. Mais les sections d'Education chrétienne étaient organisées avec un tel attrait que les enfants neutres suppliaient leurs parents de leur permettre d'y passer. Dans ces sections religieuses, après la Première Communion la persévérance était assurée comme nulle part. Des cercles d'hommes, de famille, etc., complétaient et couronnaient l'œuvre... » ï]lisabeth Leseur apporta pondant quoique temps sa collaboration zélée à la Directrice générale de TUnion familiale. Puis I'Union familiale s'étant assuré do nombreux et utiles concours, Élisabotli se consacra à une autre œuvre charitable laquelle, bien que dilTéronte, no le cédait en rien à celle de Charonne comme organisation, comme intérêt, ni comme résultats féconds et répondait davantage encore k ses conceptions. C'est I'Union Populaihk Catholiqui: (dont j'ai déjà parlé dans Vin Memoriam iW Journal kt Pensées de chaque joui», s'y reporter au.x pages 28 et 27), qui la conquit entièrement et à laquelle elle est doinouré«> lidèlehient et activement attachée jusqu'à sa mort. {Note de l' Editeur.)

L... sont à Dieppe, et mon petit neveu A... à Berck. Et moi, je suis partagée entre la joie de sentir tous ces enfants à l'air et la petite mélancolie de leur absence. Heureusement, j'ai eu beaucoup Félix et cela m'a été très doux. Il a eu un peu de g^rippe qui se trouve presque terminée maintenant et demain malin il reprendra son régime.

Samedi dernier, j'ai eu une visite bien inattendue, celle d'An... X ...^? Je vous dirai de vive voix à la suite de quelle circonstance elle est venue me trouver. La pauvre petite est profondément malheureuse et « abandonnée ».

Tous les siens, même celles qui, à défaut de la mère, auraient dû se faire maternelles se sont détournés d'elle parce qu'elle est la fille de son père. Alors, dans sa détresse, et cela m'a profondément remuée, c'est à moi que ce pauvre être a pensé; elle a senti que j'étais un point fixe et elle est venue à moi. Je n'ai, vous le savez, jamais rien fait pour la revoir et l'attirer; volontiers, avec la vilaine lâcheté humaine, et par crainte de complications possibles, je me serais tenue à l'écart; mais l'obligation de sortir de cette réserve se pré-

* Une jeune fille, enfant unique, dont les parents (voir ci-dessus Letthe IX), avec lesquels Elisabeth et sa correspondante avaient été en relations, venaient de divorcer. ^^^ote Je l'Éditeur.)

sente à moi sous la forme d'im devoir si net que je n'hésite pas. Si quelques paroles dites jadis et un peu d'alFection ont laissé des traces dans cet esprit, peut-être pourrais-je dans l'avenir, en toute prudence, et simplement par cette affection même, lui faire un peu de bien. An... vient à l'instant de m'envoyer une carte- télégramme pour m'apprendre la mort de son grand-père X... Je saisis cette occasion de lui écrire un mot. Vous ne me blâmerez sûrement pas; j'ai le sentiment que je dois agir ainsi et qu'il y aurait une véritable lâcheté à repousser ce devoir qui s'est présenté à moi presque contre ma volonté , et lorsque je n'ai à en attendre que des blâmes et des ennuis. Sans cesse, depuis Samedi, ma pensée va à cette petite. Que sera son existence? Je voudrais pouvoir la prendre, lui faire un foyer, lui donner un peu de tendresse et cultiver en elle ce qu'il peut y avoir de bon et dont personne ne s'inquiète. Ah! l'amour de l'humanité, ma chère Jeanne, pourquoi veut-on le placer si loin quand on oublie de. regarder à côté de soi ?

Nous avons vu les Duvent. Beaucoup de gens sont allés voir les tableaux* et en sont

' Noire ami le peinU'C Duvent avail organisé une e.\|)osilion de ses œuvres (jui eul un granil succès. {JS'olc de l'Edileur. )

enchantés, entre autres notre ami D..., qui est très artiste. Mon beau-frère L... a acheté une étude de Venise.

Si vous avez un moment avant votre retour, vous serez hi pkis charmante des amies de m'écrire. Si vous ne le pouvez, Emile nous apportera des nouvelles Samedi malin en venant déjeuner.

La c( saison d'été » va commencer et je vais me remettre au latin avec vigueur.

Avez -vous pu lire un peu? Je vais reprendre le volume des Margueritte sur la Commune, que j'avais abandonné la semaine dernière et qui à vrai dire ne m'enthousiasme pas ; c'est touffu, un peu long, et cela manque de profondeur. J'aime mieux, en dépit d'un parti pris inévitable, l'œuvre du communard Da Costa'.

Embrassez pour nous les enfants. Amitiés des deux pour les deux. Un bon souvenir à Fraulein'''. Pour vous, ma chère Jeanne, un baiser et la vieille affection de

Bébetu.

' intitulée La Commune Vécue. {Note de l'Editeur,) - L'institutrice allemande des enfants de la correspondante d'Elisabeth Leseur. [Note de l'Éditeur.)

LETTRE XV

15 Avril 1904.

Ma chère Jeanne ,

Ma sœur ayant eu une petite rechute, causée par une grippe, je me suis trouvée à cause de cela si occupée d'une part et si peu u joyeuse » de l'autre , que je ne vous ai pas écrit. Maintenant que de toutes façons il y a un peu de mieux, je vous envoie ce mot, écrit en courant, avant de partir pour Versailles. Il sera suivi bientôt d'une plus longue lettre.

Nous avons déjeuné hier chez vous, mais sans vous, ce qui rendait cette réunion bien incomplète. Adrien a une mine superbe. Tâchez de suivre tous son exemple et de revenir florissants.

Je ne vous cacherai pas, ma chère Jeanne, (jue je vous verrai revenir volontiers. Il me semble qu'il y a bien , bien longtemps que vous êtes partie, et mon cœur en éprouve un grand vide. Peut-être ne savez -vous pas encore quelle place vous tenez dans ma vie. Durant ces derniers mois, j'ai vécu dans une

telle tristesse intime et dans un si douloureux repliement, que toutes mes tendresses en ont pris, je crois, plus de profondeur. Et au milieu de tant de tristesses, le point le meilleur, le plus central de mon être n'était pas entamé, et j'ai senti comme Pascal que « l'homme est supérieur à ce qui le tue », et si je n'avais cru déjà que nous portions en nous quelque chose de supérieur à notre moi sensible, j'aurais commencé à croire à mon âme en la sentant vivre. Je n'oserais jamais dire cela à d'autres qu'à vous, mais je sais que vous ne raillez pas et que vous vivez la vie do celte âme à laquelle vous ne croyez pas!

Suivant le conseil d'IOmile, Félix ira voir ce matin E... pour lui parler de la démarche d'An... près de moi '. Quoi qu'il puisse arriver, je suis heureuse de Tallection et de la confiance que ce petit être m'a témoignées et je ne l'abandonnerai plus la première.

Embrassez les enfants, ma chère Jeanne, et transmettez un bon souvenir à Fràulein. A bientôt une autre lettre, moins égoïstement pleine de moi. Mais à qui irait-on aux heures grises, si ce n'est aux amies fidèles et dont le cœur comprend toutes les nuances et tout ce

J Se reportfr h la Lettre XIV pivr/'iloiife. ' Vo/p dr l'Editeur.)

qui se passe « au fond »? Je vous embrasse du fond du cœur.

Votre

Bkbeth.

Page 1