LETTRE XVI
25 Avril 1904.
Vous avez raison et je suis une sotte de toujours choisir pour être malade le moment où vous êles absente ; d'autant plus que rien ne m'aurait été plus doux que vos visites et l'amical réconfort que vous apportez par votre présence. Cette indisposition a d'ailleurs été aussi malencontreuse que possible , au mo-ment où j'aurais eu besoin d'aller beaucoup à Versailles, où mes petites Gharounaises^ faisaient leur Première Communion et où j'avais nombre d'occupations. Mais la fièvre était là et j'ai dû me tenir tranquille, bien à regret. Ce repos forcé m'aura, je crois, fait du bien
' Les petites filles de I'Union familiale dont Elisabotli s'occupait (voir la Lettrf XIV pt sa notp^ ' Nofp rir l'f.'Jiteur. ]
en me procurant une détente physique, en m'éloignant un peu du centre de mes préoccupations et en me laissant plus de temps pour penser et me recueillir. Aussi, bien que assez affaiblie physiquement par cette secousse, je me sens en meilleur état intérieur; vous savez que, pour moi, c'est l'important. Hier, j'ai fait ma première sortie ; je suis allée î\ la messe, puis Félix m'a emmenée chez Duvent' en voiture découverte. Là, on m'a étendue dans le jardin, où j'ai passé deux bonnes heures. J'espère donc être assez vaillante demain pour assister à l'intéressante réunion chez votre sœur. Combien nous vous y regretterons !
Maintenant que vous voilà longuement renseignée sur ma peu intéressante personne, parlons un peu de vous, qui m'intéressez beaucoup plus. Le prolongement de votre séjour à Biarritz a été une vraie déception pour ceux qui vous aiment (je ne nomme personne). Mais je comprends que vous n'ayez pas hésité, puisqu'il s'agissait de la santé de Maurice*. J'espère, du moins, que pour nous dédommager tous il va revenir avec une belle mine et fera cet été provision de santé pour l'hiver
' Nos amis Diivonl habitaient Neuilly. [Xote de l'Ediieur. ^ Le second fils de la rorro'^pnnclante d'Eli'sahpth I.eseur. [Note de l'Ediieur.
prochain ; je ne rêve plus que santé pour ceux que j'aime.
Ma mère et ma sœur' devaient s'installer Samedi dans leur nouvelle maison ; un malencontreux empoisonnement de ma pauvre maman a empêché ce départ. Pourvu qu'il puisse s'effectuer aujourd'hui! J'ai hâte de les sentir chez elles, où j'irai les voir Mercredi.
An... est venue me voir Samedi et a été très gentille. Si cette petite avait à côté d'elle une éducatrice, on en ferait une vraie femme et un être utile et bon. Si elle était confiée au Sauvetage de l'Enfance (et combien d'enfants n'y ont pas plus de titres qu'elle), je la réclamerais et me consacrerais à ce « sauvetage » moral. Plus que jamais, et considération religieuse à part, j'ai horreur du divorce. Kn l'instituant on aurait dû rétablir les tours ou créer des hôpitaux, au vieux sens du mot, pour les épaves de la famille. Et avec cela, depuis qu'il existe, les statistiques indiquent une augmentation des adultères et des crimes passionnels. Alors!! Alors, vive la famille, l'oubli de soi pour les petits qu'on a mis au monde, le respect des devoirs et des liens familiaux! Vivent les vieilles et saintes « rengaines » et à bas le droit au bonheur et au culte du moi!
^ .luliettc, se reporter à La Vie SpiniTUEi-i-i:, Um- Ame. p. 357. {Note de C Éditeur.)
Pour cela seulement et contrairement à mes principes', je consens à crier : « A bas. »
J'ai vu Samedi T... P..,, ravie du Midi, mieux portante. Elle pense aller avec 0... s'installer en Angleterre du 15 Juin au i5 Juillet. Et nous, cela tient toujours, n'est-ce pas, noire petite fugue à Londres? Si tout va bien il Versailles, je ne puis dire combien je serai heureuse de cette expédition en commun*. Je ferme ma lettre, car mon horrible écriture devient plus horrible encore après cette fatigue. Cela m'a fait du bien de causer avec vous. Votre lettre m'avait déjà apporté une vraie joie.
Je serai contente de voir Marianne et Denise. Embrassez Maurice de la pari de Bébeth et de Monsieur Félix. Chargez- vous pour Madame H... de notre respectueux souvenir el recevez, ma chère Jeanne, le tout atl'ectueux baiser de votre vieille amie.
Bébeth .
Vos jolies descriptions champêtres ont fait
' Elisabeth Leseur avait positivement horreur qu'on se déclarât à priori et d'une façon générale contre quelque chose, sauf le mal. Elle aimait à proclamer, quand l'occasion s'en présentait : « Moi, Je suis anti-anti » , et vraiment elle délestait la haine. (Note de l'Editeur.)
'^ Les circonstances n'ont malheureusement pas permis de réaliser ce projet de voyage des deux ménages à Londres. (.Yo<e Je l'Editeur.)
10 — Lellres à des Incroyants.
passer devant nos yeux de bonnes visions d'une vie plus saine et plus pleine que celle de la grand' ville. Quand donc pourrons -nous aussi assister à ce réjouissant éveil de la nature et passer loin des tuyaux de cheminées ces heures exquises du printemps?