‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 18 sur 78 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

12 Août 1905.

Ma chère Jeanne,

Les journées sont pour moi si remplies en ce moment que j'arrive difficilement à écrire. Le matin, il y a le travail des enfants, deux classes de latin, les toilettes à surveiller; après le déjeuner, je donne un peu de temps à maman, et avant le dîner je sors souvent avec Félix. Il faut que j'envoie régulièrement de nos nouvelles à ma belle -mère et à ma sœur, qui est à Paris près de son mari. Aussi ai-je dû sacrifier de bien douces correspondances,

' Lettre écrite de Jougne. (.Vo/e de l'Editeur.)

et VOUS savez si, entre toutes, la vôtre m'est précieuse.

\ ous avez été bonne de m'envoyer un mot du bord de la mer. J'espère que ce court séjour aura été agréable et reposant pour vous. En tout cas, le charmant ménage P... a dû vous le rendre très attrayant.

Mes neveux vont bien et je n'ai, heureusement, que de bonnes nouvelles à envoyer aux parents. Maman a mauvaise mine et par moments un extrême abattement. Il n'en peut être autrement, mais je voudrais, à force de tendresse, apaiser un peu ce pauvre cœur que rien ne peut consoler. Je sens bien , voyezvous, que le temps creuse chaque jour au fond de moi cette blessure d'il y a quatre mois. Quatre mois demain ! Et il me semble qu'il y a si longtemps, et cette tendresse, cet exemple, ce réconfort que je trouvais auprès de cet être exquis me manquent chaque jour davantage. Elle m'obtient la paix profonde, celle qu'elle a connue à travers de cruelles souffrances; elle m'obtiendra, j'espère, de faire mieux ma tache el de ne pas être trop inutile auprès de ceux qu'elle a aimés et de ceux qui souffrent et qu'elle savait aimer à cause de cela. Mais rien ne la remplacera auprès de moi et pour accepler celte séparation il me faut la foi profonde que j'ai en notre

réunion , en l'épanouissement d'une tendresse qui a été la joie de ma vie. Saint Augustin a dit : « J'out ce qui finit est court. » Heureusement, j'ai confiance en ce qui ne finit pas.

Pardonnez -moi, ma chère Jeanne, ces paroles qui ne sont pas, je vous assure, découragées, mais qui expriment ma pensée intime. Vous pouvez bien savoir ce que je dis à si peu de cœurs.

Emile a fait grand plaisir à Félix en lui écrivant. Vous êtes de bons et chers amis. Aussi , je puis dire en vérité que « je vous aime bien ». Vous savez que je ne dis pas cela à tout le monde.

Embrassez les enfants pour nous. Envoyezmoi quand vous le pourrez un mot qui me parle de vous et des petits. Je suis tourmentée des D... Que je voudrais les voir tranquilles !

Amitiés à tous deux. Pour vous, le plus affectueux baiser de votre vieille amie.

E. Leseur.

Page 1