‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 19 sur 78 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

25 Août 1905.

Ma chère Jeanne,

Pour la dernière fois avant notre retour à Paris, je veux vous écrire, car votre lettre me laisse entrevoir que vous avez dû vous tourmenter beaucoup au sujet de Maurice, et il me faut vous dire mon affectueuse sympathie. Je ne partage pas votre émoi, car le cher petit Maurice est un enfant vivace, qui suivra Fexemple des aînés et se fortifiera d'année en année ; mais je comprends bien l'exagération inquiète de votre tendresse ; plus d'une fois des craintes excessives m'ont assaillie au sujet d'une indisposition quelconque de mes neveux et je crois que nos affections profondes ont toujours quelque chose d'un peu craintif, surtout lorsque nous connaissons la souffrance.

Mais , ma chère Jeanne , il ne faut pas vous abandonner à ces pensées toujours déprimantes et qui, en envahissant l'esprit, font parfois

' Lellre écrile de Jougue comme la précédcule. [Noie de iKdileur, )

oublier des devoirs proches. Voire tourment est, heureusement, beaucoup plus grand qu'il ne convient ; il y a donc toutes raisons pour vous etlbrcer d'en délivrer votre cœur. Et puis, mon amie, même lorsque ce sont, non plus comme vous en ce moment des préoccupations exagérées , mais des angoisses , hélas ! trop justifiées, qui nous assaillent, je sais par une peu lointaine expérience qu'il est possible encore de ne pas s'en laisser accabler. Ne croyez pas d'ailleurs qu'en vous disant ceci, je veuille me donner en modèle; cela est d'autant plus loin de ma pensée qu'au moment où je vous donne ce conseil de vaillance je me répète bien humblement que, si j'ai su porter mon douloureux fardeau de tant de mois, c'est grâce à l'appel quotidien adressé à* la Force Infinie et à la bienfaisante réponse faite par Dieu à mon cri d'angoisse. Quand je repasse ma vie depuis toujours et surtout depuis quelques années, j'y trouve la trace d'une volonté une qui a tout disposé en moi et autour de moi pour mon plus grand bien véritable et profond, et je comprends la raison de certaines épreuves qui m'ont semblé souvent bien dures et qui m'ont privée de tant de joies. La paix et la force me sont venues de plus haut, en proportion de la souffrance même, et c'egt pourquoi il me serait impossible, sentant ma

propre faiblesse, de ne pas comprendre combien il doit être difficile de porter certains fardeaux lorsqu'on est seule à le faire. Aussi, je vous admire vraiment, vous qui n'avez pour guide et appui que votre cœur et votre droite raison (dans le cas présent c'est beaucoup, il est vrai) , et qui êtes l'être charmant et solide que nous aimons. Et je me dis tout bas que vous seriez bien autre que moi, à ma place, et que vous auriez mieux profité des grâces que j'ai reçues.

Donc efforçons -nous, chacune à la lumière qui nous est donnée, d'être vaillantes et de chercher à réaliser le Bien en nous et dans les autres. Songez que vous avez la plus belle des lâches à remplir auprès de vos enfanls et que, pour eux, vous devez acquérir la profonde sérénité et possession de vous, vous faire la plus haute conscience morale.

Félix est assez fatigué en ce moment : un peu de grippe, je crois, rhume et courbature. Maman a une pauvre mine qui parfois me serre le cœur ; je suis triste de la quitter, maintenant surtout qu'elle a tant besoin de notre tendresse.

Nous serons à Paris Mercredi soir à 10 h. T6. A quel moment pourrai -je vous voir Jeudi? Serez-vous boulevard Malesherbes à la lin de la journée? Si oui, j'irai vous embrasser; ou

bien préférez -vous aussitôt après le déjeuner?

Je suis depuis quelque temps sans nouvelles des D..., et cela me tourmente. Dès mon retour, j'irai voir comment ils sont moralement et quel est l'état de X...

Le temps s'est un peu gâté pendant deux jours et semble vouloir se remettre ; je voudrais un beau mois de Septembre pour vous et aussi pour maman et les enfants.

Emile peut être flatté, en effet, car mon paresseux d'époux ne prodigue pas ses lettres. Je suppose qu'il fera encadrer cet autographe précieux.

A Jeudi, ma chère Jeanne. Je souhaite de tout mon cœur ami que Maurice rapporte d'Uriage une mine qui ne permette plus jamais le moindre souci à sa maman. Je voudrais pouvoir vous les éviter tous, d'ailleurs.

Embrassez les enfants pour nous. Partagez avec Kmile l'expression d'une bien grande affection et laissez-moi vous donner, ma chère Jeanne, un bon baiser.

^ otre vieille amie,

1^. Li:si;ii{.

Quand vous verrez Madame F... et son fds, voudrez -vous leur transmettre nos félicitations ; nous sommes heureux de ce rayon de

il — Lettres à desjlacroyants.

soleil dans une vie douloureuse. Je n'ai pas Tadresse de Madame F...; sans cela je lui enverrais une carte.

Page 1