‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 20 sur 78 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

6 Septembre 190j.

Ma chère Jeanne,

Une journée à Yillers-Gotlerets et, depuis, une indisposition malencontreuse due à mes misères coutumières m'ont empêchée de vous écrire. Aujourd'hui, bien que peu vaillante encore, je veux le faire; car, sans nouvelles venues de vous, mon esprit travaille un peu et me fait craindre que vous ne soyez peutêtre fatiguée ou triste. J'espère qu'il n'en est rien, que tous vous êtes en bonne santé et que bientôt vous me direz vous-même que l'état physique et moral est bon.

Demain nous aurons c^ déjeuner A... V...'. Il pourra certainement me parler de votre santé ; mais ce que je voudrais savoir, c'esl l'état intérieur et si vous êtes débarrassée des

' I.e l)oau-frère do la correspondante d'Klisal)eth Leseur.

f \nh' (/-• l'iillli'iir. )

malsaines imaginations qui parfois vous tourmentent. Malsaines est un bien gros mot, mais juste, puisque ces imaginations nuisent à votre bonne santé morale et diminuent votre puissance d'action. Je pense souvent à vous, ma chère Jeanne ; avec quelle affection , vous le devinez ; ce serait une joie pour moi de vous donner un peu du meilleur de moi-même, ou plus exactement de vous transmettre ce dont je vis, ce qui me donne la force de souffrir et d'oublier ma souffrance pour d'autres ; de vous faire comprendre combien la vie est transformée quand on la place sous une lumière qui vient d'en haut. Mais faire comprendre cela n'est pas œuvre humaine, et tout ce que peut mon affection, dont vous ne savez pas la profondeur, c'est d'aller avec vous jusqu'à ces limites où s'arrête votre belle et droite raison, et au delà desquelles il y a tout un monde que vous ne soupçonnez pas. Les très nobles et savants esprits qui ont ignoré jadis beaucoup de forces physiques ont traversé ainsi un domaine insoupçonné, qui maintenant nous ouvre au point de vue matériel un champ immense. Eh bien ! dans le domaine de l'âme, il en est ainsi, et si j'entreprenais de vous parler de ces forces cachées, peut-être me prendriez-vous pour une « sorcière » spirituelle ; et si j'échappais au bûcher, ce serait pour me

voir flétrie de l'épithète de « mystique » , la pire injure pour certaines gens, mais que je supporterais assez bien , lui donnant un autre sens qu'eux.

Sérieusement, ma chère Jeanne, je souffre de vos tourments d'esprit, et puisque je ne puis vous donner mon « remède », laissez-moi du moins vous demander de travailler à rendre plus claire et forte la lumière qui vous guide , à déblayer votre route de tout ce qui l'encombre et par-dessus tout à vous discipliner. Je puis vous dire ceci, puisque c'est une vérité proclamée aussi bien par Marc-Aurèle que par les maîtres catholiques de la vie spirituelle : il n'y a pas de vie profonde , de vie utile, sans un constant retour sur soi-même, sans méditation quotidienne, et sans règle de vie. Et en même temps j'ajoute, pour vous, qu'il n'y a pas de vie féconde et épanouie avec ce que les connaisseurs es vie intérieure appellent le scrupule, c'est-à-dire la chose qui diminue, qui rétrécit, qui ronge l'esprit et use parfois le corps. Quand vous vous accusez de manqiier à vos devoirs maternels, c'est là du scrupule et du plus mauvais; car, s'il était justifié, vous n'auriez qu'une chose à faire qui serait, sans penser au passé, de vous mettre à l'œuvre pour mieux faire. Mais comme le scrupule n'est qu'une « vilaine bête », il vous

consume moralement, sans que pour cela vous avanciez d'un pas sur la route du bien. Jetezle vite par-dessus bord et, sans plus vous occuper de lui, mettez- vous à l'œuvre pour organiser votre vie et vos journées. Ayez toujours des instants réservés où seule, en face de ce que vous nommez l'Idéal, vous ferez un examen viril de vous-même et de votre existence, où vous vous recueillerez et préparerez vos devoirs et votre tâche quotidienne. A aucun prix, ne laissez envahir votre être inlinie par les soucis et les préoccupations du dehors. Ne faites ensuite que ce que votre santé vous permettra de faire, mais faites-le très bien et complètement. Et si vous étiez croyante, je vous laisserais pour terminer le conseil si beau de saint Paul : <( Soyez Joyeux. » Oui, soyez joyeuse, ma chère amie, de cette joie profonde qui survit iaux pires douleurs; peutêtre ne pouvez -vous la posséder dans sa plénitude, car elle vient surtout de ce monde surnaturel dont je vous parlais; mais la sérénité du devoir accompli, de l'effort vaillant est possible pour tous, pour ceux aussi que n'éclaire pas la foi, mais celte lumière qui « éclaire tout homme venant en ce monde ». Vous voyez que je vous cite l'Evangile.

Voilà bien des pages qui m'ont été douces à écrire, car mon cœur les parlait, mais qui

seront peut-être un peu fastidieuses pour vous. Cherchez -y seulement un peu de. ce qu.e j'ai vouhi y mettre de réconfort, d'aftection et d'ouverture d'âme, et pardonnez -moi ce qu'elles renferment peut-être, en apparence du moins, d'indiscret et d'importun.

Gomment va Maurice? Le climat d'Uriage semble-t-il lui convenir? Emile préfère-t-il ce pays à Versailles? Donnez -moi de vos nouvelles, n'est-ce pas?

J'ai peine à me réacclimater physiquement et plus encore moralement, et si je vous montrais, par moment, un coin de mon cœur, vous pourriez me dire justement : a Médecin , guéris-toi toi-même. » Mais, Dieu aidant, j'éloignerai la tristesse pour ne garder que la douleur.

Félix est bien occupé ; il vous envoie un chargement d'amitiés. Distribuez des baisers aux enfants; prenez le meilleur pour vous. Et puis, ma chère Jeanne, partagez avec Emile l'expression de ma profonde et fidèle affection.

Votre

E. Leseur.

Page 1