LETTRE XXVII
6 Mai 1907.
Ma chère Jeanne,
Les jours ont passé, très remplis, sans que je puisse vous écrire, mais sans que je cesse de penser à vous. Je vous ai suivie dans votre pèlerinage à Assise , dans le suave pays du suave « poverello », et si quelque émotion vous a saisie en face de cette pure émanation de la pensée catholique, je veux croire qu'elle était due à une des prières que j'ai laissées là il y a quatre ans.
Voilà un beau début pour quelqu'un qui voulait seulement vous parler de votre voyage
lo2 LETTRES A DES INCROYANTS
au point de vue artistique ; uion excuse est qu'en celte terre franciscaine il est bien difficile de séparer la beauté visible de l'àme qui l'a inspirée. Et il n'est pas moins difficile parfois de retenir les pensées, les souvenirs trop vivants au fond de soi pour ne pas venir facilement à la surface.
Maintenant vous êtes dans le pays* d'une autre de mes chères amies spirituelles : la grande sainte Catherine, et vous lui offrirez le souvenir de votre vieille amie. Pourvu que vous puissiez jouir d'un temps favorable pendant la fin de votre séjour!
Nous irons vous voir Dimanche et d'avance je vous demande d'inscrire le Jeudi 23 mai où vous dînerez à la maison avec le ménage V — Je pense aller embrasser vos enfants ces joursci. L...'^ m'en a donné de bonnes nouvelles, mais, à cause des oreillons, je suis obligée de combiner mes visites poiu' ne pas transporter le fâcheux microbe.
Et maintenant je n'ai plus, avant une journée très occupée, que le temps de vous dire que je vous aime beaucoup tous deux , que vous êtes de bons, de chers amis, dont l'absence se fait
' Sienne. {Xote de V Editeur.)
' La sœur de lu conespondante d'Elisabeth Leseur. Elle cl son mari forment le ménage V... dont il est (iiiestion deux lignes plus haut. {Note de Vhditeiir.)
sentir. A Dimanche, ma chère Jeanne. Apportez-moi un peu de celte belle clarté extérieure et aussi de cette clarté d'àme dont l'Italie a le secret.
Votre vieille amie,
Elisabeth Leseur.
LETTRE XXVIir
24 Juillet 1907.
Ma chère Jeanne,
Ne voulant donner chaque jour qu'un temps mesuré à la correspondance, il ne m'a pas été encore possible de vous écrire ; voici enfin un instant que je peux consacrer à cette douce occupation. Vous aurez eu, au début de votre séjour à Malo', bien des occupations de mère ou de maîtresse de maison et je ne m'étonne pas de n'avoir pas encore reçu de vos nouvelles; mais à présent mon amitié va devenir plus exigeante et en réclamer devons.
Nous avons un temps exquis depuis notre
' Lettre écrite de Jougne. (Xole de l'Editeur.) ^ Malo-les-Baius, plage de bains de mer, dans le département du Nord, et la banlieue immédiate de Dunkerque. (yole de l'Editeur. )
arrivée ; grâce à l'air pur et au chaud soleil la fièvre n'a pas encore paru et je me sens beaucoup plus forte. Aussi reviendrai -je à Paris mieux armée contre l'ennemi qui ne désarme pas et ne me quittera jamais, mais contre lequel je pourrai ainsi mieux lutter. Maman est bien fatiguée ; mais ses douleurs ne la tourmentent pas trop. Les enfants sont en bonne santé ; leur mère est venue nous retrouver il y a deux jours et le papa arrivera le 3 Août. C'est une bonne réunion sur laquelle plane une chère et invisible présence dont je me sens bien enveloppée. Mes journées sont tout à fait selon mon cœur : le matin, ma bonne heure de recueillement où je puise des forces pour la journée, le travail des enfants. Après le déjeuner et la correspondance, ma station de toute l'après-midi sur la terrasse, étendue dans ma chaise longue, en face d'une belle vue dont je ne me lasse pas, entourée de mes livres qui sont de charmants compagnons et que je quitte pour des conversations plus agréables encore. Je crois de plus en plus que, chaise longue à part, celle vie de famille partagée entre les moments de solitude et les heures d'activité est ce qui me convient le mieux, celle que je préfère à toute autre. Félix va bien et se repose ; il a payé son tribut au changement d'air et de régime par un peu de fatigue qui disparaît peu à peu. Les
LETTRES. — PREMIÈRE PARTIE Kjo
amis p.... vont bien ; 0.... n'est pas très bien portant, mais fait néanmoins campagne pour le Conseil général.
Et toute voire maisonnée, comment est-elle ? Nous pensons à tous , grands et petits ; mais moi, ma chère Jeanne, je puis bien dire qu'il ne se passe guère de jour sans que ma pensée ne prenne en votre faveur la forme d'une prière très intense et très douce. Vous êtes de ces très rares que j'ai admis dans le domaine réservé de mon cœur, où je vous retrouve sans cesse quand je rentre en moi-même. Si vous savez, ce que je souhaite vivement, vous ménager aussi de bons instants de calme recueilli , ne m'oubliez pas à ces instants- là. Ce sont les meilleurs de la vie et ceux où on accumule des trésors afin d'en faire ensuite le don à tous. Mon pauvre trésor est encore faible, mais je travaille à l'augmenter, et quand je regarde tous ces jeunes cœurs qui m'entourent et parmi lesquels je compte ceux de vos enfants, je me dis que, Dieu aidant, je pourrai peut-être un jour leur être utile et les faire profiter de mes expériences morales. Si toutefois mon <• ennemi » me laisse assez d'années pour cela ; mais, même dans le cas contraire, je ne cesserai pas d'aimer et de protéger tous ces jeunes que j'aime tant, et aussi ces « vieux » que j'aime bien profondément.
doÔ LETTRES A DES INCROYANTS
Parlez -moi bientôt de vous et de votre vie maritime. Transmettez notre cordial souvenir aux aimables S... D... Un baiser aux enfants. Mille choses afFectueuses de Félix pour tous deux et de moi pour mon cher persécuteur ^ Je comprends son enthousiasme pour la revue de Longchamps. Nous sommes tous des patriotes, et les vieilles choses qui ne meurent pas sont les meilleures. C'est pourquoi j'aime mon pays, ma famille, mes amis... et mieux encore.
Un baiser de la vieille amie.
Bébeth.