LETTRE XXIX
13 Aorit 1907.
Mon cher Emile ,
Malgré la légion de Cerbères qui veille sur moi, je ne résiste pafe au désir de vous envoyer
' Allusion plaisante aux amicales taquineries du mari do In correspondante d'Mlisabelh Leseur. [Noie, de VÊdileur.)
* Lettre écrite de Jougne comme la précédente et adressée au mari de la correspondante d'Klisahelh Leseur. ( Note de l'Éditeur. )
un mot pour vous dire la douce émotion que m'a causée votre lettre de ce matin à Félix ; elle atteignait en moi deux fibres bien sensibles : mon affection pour vous dont vous ne savez peut-être pas entièrement la qualité, et un cher souvenir toujours présent, que rien n'effacera et qu'il m'était doux de voir évoquer par vous d'une façon plus intense. En mettant aux mains de Jeanne ce petit volume^ dans lequel j'ai voulu transmettre à des êtres jeunes et très aimés un grand exemple et faire vivre pour eux une sainte figure, je savais à qui je le confiais ; je n'ignorais pas que vous ne pouviez partager les convictions qui y sont exprimées ni même peut-être les comprendre ; mais je savais aussi que vous étiez tous deux de nobles cœurs, pleins de délicatesse, et que vous n'auriez que respect et sympathie pour celle que j'ai tant aimée, pour la foi aussi qui a illuminé sa vie douloureuse comme elle a transformé la mienne qui a connu plus d'épreuves que certains ne le soupçonnent. Bien vite, j'ajoute pour ne pas être ingrate envers Dieu que des tendresses et des amitiés
* Une Ame, livre consacré à sa stKur JulieUe et réédité dans La Vie Spirituelle. Il venait d'être publié par Elisabeth Leseur qui en avait aussitôt ollert un exemplaire à son amie et le mari l'en remerciait après l'avoir lu. [\ote (le l'iùlileur.)
bien rares ont fait à la souffrance un précieux contre -poids. Parmi ces amitiés, la vôtre, à tous deux, est une des meilleures ; vous m'avez prouvé une fois de plus aujourd'hui que je ne m'étais pas trompée en vous confiant un peu de moi-même et beaucoup de ma sœur disparue, et je vous remercie de m'avoir donné cette impression , une des plus rares et des plus suaves de la vie, de se sentir comprise et aimée par les cœurs dont on attendait beaucoup sans oser espérer tant.
Personne, mon cher ami, ne peut pleinement savoir ce que ma sœur a été pour moi, quel vide immense elle m'a laissé et combien il faut en moi une force supérieure à moimême pour m'aider à regarder vaillamment la vie et à faire ma tache en toute sérénité. Certaines épreuves, venant après de longues souffrances, nous briseraient sans les chères tendresses d'ici-bas et sans le secours divin.
Vous voyez que c'est à l'ami très sûr et très bon que je me suis laissé entraîner à parler ainsi, sans craindre le sourire qui chez lui n'est qu'un voile jeté sur le cœur. Le voile est assez léger pour laisser entrevoir bien vite ce qui se cache au delà ; c'est pourquoi je n'ai pas peur de montrer franchement mon émotion et de vous redire une aifeclioii (]ue le temps augmente. Jeanne, à laquelle j'espère
LETTRES. — PREMIERE l'AKTIE 159
écrire bientôt, me pardonnera de vous avoir adressé cette lettre qui, en réalité, est autant pour elle que pour vous puisque ma pensée ne vous sépare pas.
La crise d'il y a quinze jours m'a fort secouée et je ne bouge que pour aller à l'église , peu éloignée. Mon temps se passe sur notre terrasse, par un temps merveilleux, en face de cette belle vue que le soleil fait, cette année, plus belle encore. Je travaille, lis, écris, cause ; Félix passe de longs instants près de moi, ce que je trouve fort agréable. Nous pensons avec regret que dans trois semaines nous serons à Paris, et comme nous ne vous y retrouverons pas, non plus que d'autres bons amis, rien n'adoucira l'ennui du retour.
Les V...* viendront déjeuner avec nous de Mercredi en huit ; nous avons un peu reculé cette visite pour que je puisse être plus vaillante et aussi pour que ma nièce puisse voir les vôtres. Elle vient de faire avec ses parents un petit tour sur les lacs et à Milan et nous revient ce soir. Toute la maisonnée va bien ; ma mère est la moins brillante, mais elle ne le sera, hélas ! jamais beaucoup maintenant.
' Madame \'..., la sœur de la correspoudanle d'Elisabeth Leseur, son mari et ses enfants passaient leurs vacances cette aimée -là au Pont, station d'été suisse sur le lac de Joux, voisine de Jougne. (Ao/e de l'Edileur.)
12 — Lettres à des lucroyants-
Mes félicitations à Adrien ; dites-lui que ses succès ont réjoui mon cœur de tante adoptive. Embrassez pour moi les Malouins provisoires et transmettez aux autres, les S... D..., notre bon souvenir. A vous, mon cher Emile, l'affection du vieux ménage.
Votre amie,
É. Leseur.
J'écris étendue ; pardonnez l'écriture !