LETTRE XXXIX
6 Septembre 1909,
Ma bien chère Jeanne, "
En ce moment même où vous êtes tous si douloureusement réunis pour suivre jusqu'au bout le pauvre enfant disparu, ou du moins ce qui demeure de lui ici-bas, je veux vous dire combien je vous accompagne en ce triste pèlerinage. Je regrette de ne pas être parmi vous, car les jours d'épreuve sont ceux où l'affection se montre pleinement, et j'aurais voulu vous accompagner jusqu'au bout de la roule
si dure que vous suivez depuis bien des jours. Mais il V a une autre manière de prouver sa tendresse à ceux qu'on chérit, c'est de vivre près d'eux par le cœur, de les porter pour ainsi dire sans cesse au meilleur et au plus intime de soi-même et là de les confier à la Tout Aimante et Puissante Protection qui peut pour eux beaucoup plus que nous-inêmes. C'est ce que je fais à votre égard, mon amie chère , et pour ceux qui souffrent en ce moment à côté de vous. Que mes pauvres prières et quelques-unes de mes misères quotidiennes prennent le chemin de vos cœurs el leur apportent force et consolation ; elles sont offertes à cette intention et je crois fermement, vous le savez , à cette intime Communion des âmes en Dieu.
Félix m'a dit la grande nouvelle, et je vous connais Irop pour croire que cet événement attendu ne vous soit pas agréable. Un nouveau venu est toujours bien accueilli, et qui donc se réjouirait de voir le foyer se peupler sinon les fortunés de la vie? Je vous félicite donc de cette joie et ouvre déjà tout grand mon cœur au petit hôte espéré, lui faisant là d'avance une place toute chaude do tendresse et me promettant aussi de l'adopter comme neveu si vous m y autorisez.
Je n'écris pas à J.... aujourd'hui. Elle sera
très entourée et douloureusement étourdie par cette terrible journée ; je préfère le faire ces jours-ci, où la reprise de l'existence lui rendra plus nécessaire l'affection de tous. Embrassezla pour moi et dites-lui de nouveau que je la plains et la comprends ainsi que le pauvre A... Merci à Kmile pour son mot et afTections de tous deux pour tous deux et pour les enfants. Je vous embrasse, ma chère Jeanne, très tendrement en vous envoyant mes meilleures pensées.
Votre vieille amie,
" Elisabeth.
LETTRE XL
■21 Septembre 1909.
Ma chère Jeanne,
Vous savez déjà notre entrevue hier avec les enfants', mais ce que je veux vous dire, c'est la joie que j'ai eue à les embrasser; ils
' A la gare de Pontarlier, où ils passaient revenant de Suisse pour aller retrouver à Paris leurs parents. Elisabeth l.eseur et son mari étaient venus de Jougne leur tenir compagnie pendant le long arrêt que le train subissait à cause de la douane. (Note de V Éditeur.
m'ont paru en excellent état et vous avez dû en être tout heureuse. J'ai senti une fois de plus combien j'aime vos enfants et quelle douce adoption de cœur les attache à moi ; ne sont-ils pas une part de vous et n'êtes-vous pas une de ces très chères et rares amies qu'on est si heureuse de rencontrer sur sa route pour ne plus les quitter jusqu'au bout... et au delà, j'en ai le ferme espoir?
L... m'a écrit et cela m'a 'touchée, car je sais combien il est dur de parler des souffrances dont on a le cœur plein ; je ne sais où la prendre et ne peux lui écrire. Quand elle aura une adresse fixe, voudrez-vous me le dire. Je pense à elle souvent. Ils verront sans doute Duvent. Ce dernier a été bouleversé par la mort du pauvre H... et m'écrit des lignes émues à ce sujet ; son immense amour paternel et sa vive sensibilité lui font partager pleinement la douleur des malheureux parents.
A'oici l'heure des dispersions ; le pays se dépeuple et dans dix jours nous serons seuls. Cette petite retraite et cette solitude momentanée ne nous déplaisent pas. Ensuite ce sera le retour et la joie de vous retrouver.
Remerciez Adrien de sa carte qui nous a fait grand plaisir ; il est d'une fidélité tou^ chante pour ses vieux amis.
J'espère que vous vous reposez, mon amie.
et que vous réparez les fatigues passées. Il vous faut songer à vous, vous ménager, et cet hiver nous réunirons nos délicates personnes et passerons ensemble sans fatigue de bons instants.
Ne nous oubliez pas auprès de votre mère et de tous. Amitiés à Emile; baisers aux jeunes. Je n'écrirai guère pendant ces dix jours, voulant les consacrer à maman. Félix vous embrasse par moi, et moi je vous embrasse plus que lui, de toute ma profonde affection.
Votre amie,
K. Leseur.
LETTRE XLP
17 Février 1910.
Mes bien chers amis,
Le mot d'Emile nous apporte à la fois une grande surprise puisque nous n'attendions pas encore le petit hôte, et une grande joie puisque tout s'est bien passé. Je vous envoie et lui envoie toute la tendresse dont j'ai le
' Lettre écrite à Paris sur une carte pneumatique. [Note de l'Éditeur. )
cœur rempli, que je sens bien vive en ce moment ; et je vous embrasse tous trois du fond du cœur, ma chère Jeanne surtout. Moi aussi j'aime déjà notre petite Louise et viens de prier pour elle; il me semble que je suis un peu sa marraine et l'adopte déjà comme nièce. Félix me dira quand vous pourrez me recevoir : demain ou Dimanche, car Samedi je ne peux pas. Je serai bien heureuse de vous voir.
Encore toute l'affection de l'amie et tante,
Bébeth.