LETTRE XLIII
3 Juin 1910.
Merci de m'avoir envoyé ce petit mot dont je suis toute réjouie; j'espère fort que c'est le début d'un mieux réel et de la rapide guérison. Sûrement cette fois la crise dedépres-
sion ne sera pas longue, et vous vous retrouverez bientôt au calme, en possession de vousmême et toute disposée à reprendre joyeusement votre vie et vos occupations habituelles. Seulement ce sera le moment de faire bonne garde et de vous armer en vue de l'avenir, comme je vous le disais plaisamment, de « réformer votre vie ». Je suis persuadée que vous ' pourrez éviter le retour de semblables crises ou du moins être si bien armée qu'elles expirent dans l'œut. Mais pour cela il faut vous discipliner moralement ; vous faire une vie où le calme de l'esprit et l'occupation physique se combinent de façon à faire safts cesse agir votre volonté, tout en laissant votre être profond et intime dans une habituelle et consciente sérénité. C'est là toute la science de la vie ; c'est à cela que depuis un certain nombre d'années je m'eftorce de travailler, au prix de bien des efforts et des sacrifices, à travers bien des défaillances , mais soutenue par une force surnaturelle que je demande sans cesse à Dieu pour vous, puisque réduits à nos seules ressources nous sommes bien petits et bien faibles.
Dès que vous serez tout à fait débarrassée de vos misères actuelles, mettez-vous à l'dnivre sans tarder et tracez- vous une sorte de règlement de vie, dont vous vous efforcerez de iw
jamais vous écarter. Voyez clairement quels sont vos devoirs principaux envers votre mari, vos entants, les autres; fixez aussi les moments que vous vous réserverez pour un peu plus de recueillement, que je crois indispensable au bon équilibre intérieur. Pourquoi ne leriez-vous pas cbaque matin ce qu'en langage religieux on appelle «( l'examen de prévoyance », c'est-à-dire une vue rapide de tous les devoirs qu'on aura à remplir dans la journée, avec les résolutions que cette vue comporte ; et le soir vpus pourriez faire également un court examen de conscience pour vous assurer que vous avez bien donné aux autres ce qu'ils étaient en droit d'attendre de vous, que vous vous êtes aussi réservé quelques instants de bonne et fructueuse réflexion. Je suis très sûre que, si vous faites cela, vous n'aurez plus à craindre les heures mauvaises et que si elles tentaient de revivre elles trouveraient à qui parler.
Mais tout ceci sera pour dans quelque temps (et je vous le répéterai^). En attendant, commencez dans la mesure possible et sage à vous
* Elisabeth Leseur a tenu cette promesse en écrivant pour sa correspondante Les Conseils a une .\mie incroyante, qui ont été publiés dans La Vie spirituelle et qui sont reédités ci-après. Cette lettre XLIII en est en quelque sorte la préface. {Note de l'Editeur.)
entraîner en cette voie ; faites chaque jour certaines choses très régulières, accomplissez les « gestes » d'abord, même avec elfort et ennui, l'intérêt renaîtra ensuite. Occupezvous de Maurice ; tâchez de causer avec Marianne, lisez un peu chaque jour, faites quelques comptes ou lettres, ayez un ouvrage manuel que vous prendrez quand vous aurez l'esprit fatigué, et par parenthèse, si vous faites quelques petits objets au crochet, je vous promets de leur faire un sort chez les pauvres. Quand vous sentirez de l'angoisse ou des inquiétudes, laissez-les s'agiter sans leur accorder une longue attention ; elles finiront par mourir d'inanition; c'est le traitement que les directeurs spirituels imposent aux âmes scrupuleuses, et elles s'en trouvent bien. Surtout efforcez -vous de vous mettre parfois au calme ; et au contraire lorsque vous êtes avec les autres, de vous extérioriser^ sans trop de contrainte, mais en pensant le plus possible à ce qui peut faire plaisir ou bien à autrui ; je vous promets beaucoup de bien de ce double exercice.
Ma chère, ma bien chère amie, je me laisse entraîner par mon affection, par mon ardent désir de faire du bien à voire si beau, bon et sympathique « moi », que j'aime de (ont mon <<JL*ur et que je voudrais absolument débarras-
ser de ces misères qui sont autant d'entraves à son épanouissement. Nous y arriverons, mais, en ce moment, je ne veux pas vous fatiguer davantage et vous demande même pardon d'avoir ainsi abusé de votre patience. Demain matin, avant déjeuner, si je ne suis pas fatiguée, je monterai vers IJ heures vous embrasser. Si cela doit vous gêner, mettez-moi un mot.
Amitiés au bon ami lùnile, à qui, j'espère, vous olfrez un visage souriant; aux enfants et pour vous un tendre baiser de
Votre vieille amie,
Elisabeth.
Ma malade * va mieux quant à l'état pulmonaire ; la phlébite suit son cours sans aggravation.