‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 44 sur 78 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

23 Juillet 1907.

Ma chère A...

Comme disent les enfants, je suis « une vilaine tricheuse », car j'aurais toutes sortes de lettres à écrire, et je devrais les écrire, et je ne les écrirai pas aujourd'hui, et, chose affreuse, je n'ai pas le plus petit atome de contrition. Tout cela parce que vous m'entraînez

I Lettre écrite de Jougne comme la précédente. {Note de l'Editeur. !

« sur la pente du vice » et parce que je sens un immense désir de vous écrire à vous et pas à d'autres. Votre lettre, qui s'est croisée avec la mienne, a été la bienvenue et m'a fait vivre un de ces doux instants de « chez vous », près de ce divan où tout en vous reposant vous continuez d'agir en communiquant à d'autres ce qu'il y a en vous de bon et de généreux. J'ai pris part ainsi à tout ce qui remplit votre vie en ce moment, me suis unie à tout votre cher cercle d'affections et vous ai vue, comme toujours douce fée bienfaisante, semant de la joie autour de vous et préparant par voire tendre industrie le bonheur de jeunes êtres, bonheur que je souhaite avec vous. Et je serai encore près de vous le 1" août, associée à vos joies de tante, et priant pour le nouveau petit chrétien; il ny a pas de distance pour le cœur, et le mien est souvent tout proche du vôtre ; mon souvenir vous réunit chaque matin à ceux qui me sont le plus chers dans cette prière qui continue fidèlement celles que ma bien -aimée petite martyre a prodiguées au milieu de ses souffrances.

Oui, mon amie, j'ai chaque matin mon indispensable moment de recueillement ; et il est aussi nécessaire à ma vie intérieure que le repos est nécessaire à la vie du corps, plus encore. Je ne suis pas très matinale et ne me

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lève qu'à huit heures moins un quart ; petit déjeuner et prière en commun, travail des enfants oîi ma part est le tout petit pour les éléments et le grand André pour le latin (il commence d'ailleurs, et sans peine, à m'en remontrer). Puis, à dix heures et demie, je remonte dans ma chambre et là, après mes méditations et mes prières, après ces instants qui sont parmi les meilleurs et qui préparent la journée, je m'habille et me réunis à tous pour le déjeuner. Ensuite un peu de correspondance, puis jusqu'au dîner station sur ma chaise longue, dehors, grâce au chaud soleil qui nous a favorisés tous ces jours-ci ; j'ai sur moi mes amis les livres, parfois je profite largement de leur compagnie, parfois celle de quelqu'un des miens leur fait tort, mais alors je ne le regrette pas, car la conversation m'est fort agréable. Puis dîner et soirée de famille. Après le repos de cette première semaine je compte à présent me donner la douceur d'une messe par semaine en dehors du Dimanche ; je ne pourrai guère le faire plus souvent à cause de l'heure matinale qui soulèverait la protestation des miens ; ce sera une joie pour moi et un bon renouvellement de force intérieure que ces communions de loin en loin, et il faut se contenter de ce qui est possible

Le repos auquel je me suis astreinte avec conscience ne m'a pas permis de voir encore les gens du pays, ceux du moins qui sont de braves êtres et auprès desquels on se sent en famille par le cœur ; il y aurait beaucoup de bien à faire parmi eux , mais il faudrait vivre ici plusieurs mois au lieu de ces brèves semaines.

Soignez-vous bien, A... chérie; songez que j'ai besoin de votre affection et de cette fraternité d'esprit que vous savez rendre si bienfaisante. Gomme je comprends vos petites amies de vous aimer et de vous le témoigner; dites-leur que je les aime un peu à travers vous et que je les charge de vous donner le baiser que je voudrais pouvoir vous donner moi-même.

Chassez comme moi la fièvre importune et pratiquez le repos qui réparera le mal causé par ces mois de travail et de fatigante parole.

Et puis continuez comme vous le faites à transformer vos soutlrances en joies pour autrui et à sourire au bonheur qui ne vous visite pas. Tout ce que la vie (je dis la Providence) nous refuse, réjouissons -nous de le voir arriver à d'autres, et donnons-leur toute la tendresse qui est en nous ; il y a des moments dans la vie où le cœur éprouve une sorte de nostalgie des biens qu'il n'a pas. Je l'ai vive-

ment éprouvé jadis pour la maternité , et depuis pour bien des désirs d'un ordre tout autre; mon refuge est alors près de Dieu, et c'est près de Lui que je me retrempe et m'efforce ensuite de n'apporter aux autres que le sourire; Lui, ce u bon » Dieu, comme disent les humbles, a vu les larmes. Votre accent toujours si profond a parfois de ces échos douloureusement nostalgiques et c'est par une grande réserve, par respect de cette pudeur d'àme que je comprends si bien, que jamais je ne vous ai parlé de ces coins réservés de votre cœur. Vous m'avez tant ouvert déjà ce cœur que le mien ne peut plus rien lui cacher.

A'ous me direz le résultat de la visite du médecin et le lieu choisi pour un séjour. On attend ma lettre et il faut que je me hâte. On vous connaît ici et on vous aime ; je vous envoie le souvenir de mon mari , de ma mère et de ma sœur. Je vais aussi bien que possible, sans fièvre ; maman est assez abattue ; les enfants sont en bonne santé et me font une charmante occupation.

Je vous embrasse , mon amie cliérie , de toute mon affection profonde et si douce pour moi.

Votre

K. Leseuh.

Voici mon adresse :

Jougne,

Doubs.

Mon respectueux souvenir à votre mère.

Un souvenir aussi à la jeune- maman, qui doit être la charmante belle -sœur que j'ai vue cet hiver chez vous.

LETTRE LV

K; Août 1907.

Une fâcheuse crise de souffrances et de vomissements survenue il y a trois semaines Dimanche m'a empêchée de vous écrire de nouveau, ma bien chère A... Je suis tout à fait remise de cette alerte et ai pu profiter du très beau temps que nous avons eu jusqu'à présent et qu'un orage a gâté hier, momentanément j'espère ; malgré le vent très violent je vous écris étendue sur la terrasse, ce qui n'améliorera pas ma mauvaise écriture.

' Lettre écrite de Jougne comme la précédente. {Note de ('Editeur. )

Votre lettre était bien désirée et a été accueillie avec joie ; tant mieux que vous ayez cette mission*, pour vous d'abord malgré ce qu'elle présente d'insuffisant à certains points de vue, et pour ceux ensuite auxquels votre intervention sera utile. Et puis, il y a une autre considération, toute personnelle celle-là; c'est que cette combinaison vous laisse à Paris et que je redoutais de vous voir partir cet hiver. Combien mes visites rue des T... m'auraient manqué et combien je me réjouis de les reprendre ! Cet hiver je supprimerai toute visite mondaine et vous vous douiez bien que ce ne sera pas un sacrifice ; mais ma santé m'en imposera probablement d'autres auxquels il faudra la douce compensation des heures passées près de vous. Nous rentrerons à Paris le l""" Septembre, et déjà nous entrevoyons la fin de ce trop rapide séjour; je voudrais passer ici de longs mois et m'y créer des occupations et des devoirs ; ce projet pourra-t-il se réaliser dans quelques années ?

Je vais peut-être vous élouner en vous disant que je comprends parfaitement votre im-

' Le ministre de riiistruclion publique venait de charger la correspondante d'Elisabeth Leseur d'une mission d'inspection des écoles féminines de Paris pour 1907 et 1908. (Noie de V Éditeur.)

pression sur le baptême de votre petite-nièce' ; une chose semblable vue du dehors doit produire forcément un tel effet. Je proteste seulement contre votre objection relative à l'esprit moderne ; ou bien on admet la conception chrétienjie du péché, et alors les siècles n'y changent rien, car le mal subsiste à jamais ici-bas; ou bien, comme c'est je suppose votre cas, on nie cette conception, et alors le baptême n'a pas de raison d'être. Mais si vous avez une fois, mon amie, bien étudié sans antipathie préconçue la structure de l'édifice chrétien, vous ne pourrez du moins vous empêcher de reconnaître à quel point tout y est bien construit , solide et combien les diverses parties s'en lient nettement les unes aux autres au point que toucher à un fragment de l'édi-

^ Dans la lettre à laquelle Elisabeth Leseur répond, lettre datée du 14 août 1907, sa correspondante avait ainsi apprécié le baptême de sa petite-nièce dans le passage suivant :

<( ... J'ai parliculièremeni pensé à vous le 1'^ Août , jour où l'on a baptisé ma petite-nièce A.... Je ne puis pourtant pas vous taire </ueje n'ai pas été du tout émue, au contraire. Je ne puis associer à la conception d'un Dieu bon , paternel et tendre, ces sortes d'exorcismes autour de l'enfant (jui n'a pas encore ouvert les yeux à la vie et qui n'avait pas demandé la vie. Si ce sont des symboles, ils me paraissent si loin de notre mentalité actuelle que je les voudrais autres.

« Mais cela ne m'empêche pas d'admirer votre force, amie Elisabeth, et de sentir si profondément que vous m'apportez un appui que Je ne trouve en personne... » [Note dr l'Editeur. \

fîce c'est tout faire crouler^ alors que dans son ensemble il est d'une admirable solidité. Mais il est bien entendu que. pour cela, il faut admettre les bases et que la foi est le fondement de tout; aussi ai -je voulu seulement défendre auprès de votre loyal esprit une grande chose que nous contemplons sous deux faces différentes. Quand vous regardez de l'extérieur les vitraux d'une église , vous ne voyez que des fragments informes ; du dedans c'est une œuvre harmonieuse et colorée. Ainsi regardons-nous toutes deux les choses de la foi. J'ajoute que cette comparaison n'est pas de moi , je l'ai lue je ne sais où; elle m'a plu et je vous la donne telle quelle, ajoutant que nous avons du moins le même point de vue pour les choses de l'esprit et du cœur et que votre âme vaut mieux que la mienne. Elles seront unies toujours, dans la vie et au delà, dans cet au-delà dont votre cher et religieux maître, Monsieur Pécaut, a parlé en si nobles termes.

Je vais mieux et toute ma chère maisonnée est en bon état. Que nos montagnes étaient belles tout ce mois-ci! rien ne peut exprimer le charme de cette lumière qui à toute heure transforme les forêts et illumine de façon difl'érente les collines qui ferment l'horizon. Je voudrais vous voir admirer tout cela à

côté de moi, tout en causant en un bon cœurà-cœur.

Un bon souvenir de tous pour vous et mes respectueux hommages à votre chère mère. Je vous embrasse, A... chérie, en vous envoyant la plus douce expression d'une amitié bien profonde. Pas un jour ne s'écoule sans une pensée ou une tendre prière envoyée de mon cœur au vôtre et que vous me renverrez, n'estce-pas, sous une autre forme... du dehors des vitraux.

Un bon baiser de votre vieille amie,

Elisabeth.

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