‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 45 sur 78 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

17 Septembre 1907.

Mon amie A..., vous mérileriez d être grondée bien fort pour avoir péché par pensée ; comment avez-vous pu même supposer un instant que votre franchise à mon égard m'ait

^ Lettre écrite de Louveciennes, aux environs de Paris, où Elisabeth et son mari se trouvaient en villégiature chez des amis pour quelques jours à leur retour de Jougne. (Note de l'Editeur.

fâchée ou peinée \ alors que celte franchise est ce que j'aime en vous, alors que j'en use de même avec vous sans respect humain ou sans gêne? Je vous pardonne, mais pour votre pénitence vous devrez m'écrire bientôt, à moins pourtant que vous ne soyez fatiguée. Et j'allais oublier mon second grief; com-

* La correspondante d'Elisabeth Leseur, pi'éoccupée d'être depuis un mois sans nouvelles d'elle, surtout après qu'elle lui avait envoyé, à la fin d'août, une longue lettre dont il sera question ci-après, lui avait écrit le 15 Septembre 1908 :

« Je suis très inquiète, amie Elisabeth, je me surprends sans cesse à craindre que la fatiçjue du retour, celle de la réinstallation aient été au-dessus de t^os forces et qu'un noiil'p/ accroc vous immobilise.

« X'est-ce pus que vous nêtes pas non plus froissée de ce que j'ai pu vous écrire, le cœur et la pensée tout ouverts? Nous pouvons, n'est-ce pas, tout entendre l'une de l'autre, parce que nous savons nous aimer à travers la Vérité qui domine, puisque nous sommes sincères, les parcelles de vérité que nous croyons tenir l'une et l'autre.

« Vous savez bien, amie, que la pensée que je pourrais vous blesser ou vous peiner, vous, vous que j'ainie si « .'( part », serait un chagrin du fond de l'âme.

(( Mais que j'ai peur de vous savoir arrêtée par un autre accident! Le 2 Septembre, j'ai été appelée à Paris par le Préfet, il me proposait une situation qu'après beaucoup d'hésitations j'ai refusée. Il en est qui me donnent tort, je crois que vous me donnerez raison et vous m'avez aidée à dire non. J'ai été jusqu'à Saint- Augustin tant je désirais vous rei'oir. }fais je vous ai aimée pour vous à ce momentlà, et je ne suis pas montée rue d'Argenson dans la crainte (/u'arrivée de la veille vous ayez besoin de toutes ros minutes... » {Note de l'Edileur.)

ment, vilaine amie, vous venez à deux pas de moi et vous ne montez pas, par un détestable scrupule , comme si vous voir quelques instants n'aurait pas été pour moi un repos et un bien-être moral meilleur que tous les traitements ? Une autre fois surtout ne recommen cez pas, ou bien cette fois je serai fâchée... pour de vrai.

Après mon retour j'ai bien eu, il est vrai, une forte crise de fatigue avec fièvre, mais cela a passé au bout de deux ou trois jours. Ce qui m'a surtout empêchée d'écrire c'est que, pour m'éviter le retour trop direct à Paris et surtout la privation d'air, Félix a désiré que j'aille passer quelque temps aux environs de Paris : chez son frère, où je retournerai encore de Samedi à Lundi prochains, et ces derniers jours chez des amis à Louveciennes. Je serai à Paris ce soir, et à partir du 23 d'une façon définitive ; il me sera agréable de retrouver mon foyer, car si j'ai quitté Jougne avec un regret profond , les villégiatures suburbaines, si agréables soient-elles, ne l'ont pas remplacé et rien ne vaut le chez soi, surtout quand on n'est pas très solide.

Ma santé est meilleure, mais j'ai encore bien des misères et surtout je dois éviter la locomotion et le mouvement. Ce dernier point in'est très sensible , car il gênera ma vie

active, mais je m'efforcerai de déplacer seulement cette activité sans la supprimer.

Félix va bien ; ma sœur et son mari sont revenus à Paris. Les enfants sont à Jougne encore avec ma mère jusqu'aux environs du 25 Septembre ; je soupire après leur retour.

Et vous, ma chère A..., comment allezvous? Vous ne me parlez pas de votre santé, et ce pourrait être un troisième grief, mais grande et généreuse, je vous pardonne encore.

Nous reviendrons sur l'amicale querelle du Baptême, mais je ne peux pas attendre notre prochaine et si désirée conversation sans protester avec force contre une idée exprimée dans votre lettre' : vous semblez croire que j'ai fait mes convictions à ma taille et que je

' Dans iino lettre datée du 31 Août 1907, Madomoiselli' A... F... avait répondu par le passage suivant à ce ([u'Élisal)eth lui avait écrit dans la lettre précédente, Lettre L\', au sujet du baptême de sa petite-nièce et des oi)jectionb (]ue cette cérémonie avait soulevées dans son esprit :

'... Amie, vous savez comme Je crois à la beauté de tout ce en ([iioi vous croyez, et combien J'admire et même comme J'aime celte beauté qui fait votre force , votre consolation, votre Joie. Je l'aime parce qu'elle est VOUS. Mais en revenant sur cette question du ba])tème, uK-me si J'acceptais la conception chrétienne du péché, il me semble que Je ne croirais pas à l'efficacité du sacrement donné à l'inconscient pécheur qui est inconsciemment enyagé par ses répondants. Le baptême à l'adulte, comme il était d'ailleurs donné à l'origine, me satisferait davantage ; par crainte de ne pas arriver, il

LETTRES. — DEUXIÈME FAKTIE 235

les ai, ce sonl vos expressions, « élevées, épurées el divinisées ». Mais, amie chérie, c'est tout le contraire qui est vrai; vous ne diriez plus cela si vous connaissiez la vie de mon âme, si vous saviez le peu que je valais avant l'heure bénie du « fini lux » intérieur et la lente, profonde transformation que mon être intime a subie sous l'action de la grâce divine. Vous avez senti, dites- vous, « qu'il n'y avait plus de voûtes pour vous voiler le ciel, plus de murailles pour limiter l'air que vous respirez ». En quoi mon Ciel est-il voilé, où sont les murailles qui bornent mon horizon ? Ce qui représente pour ma nature humaine une gêne, une entrave, existe aussi pour vous puisque vous n'êtes pas de ceux qui nient la loi morale, puisque vous combattez comme moi l'égoïsme, la haine, le mal sous toutes

me semble <juc l'Eglise fait comme les hommes actuels : ou vu trop iiite.

« Votre comparaison de nos deux points de vue est très Jolie el elle m'a séduite. Mais, amie. J'ai eu tellement l'impression, le Jour où J'ai compris et où Je me suis dit à moimême que « Je voyais les vitraux du dehors >*, qu'il n'y avait plus de voûtes pour me voiler le ciel et l'infini, qu'il n'y avait plus de murailles pour limiter l'air que je respire !...

K Mais, voyez-vous, vous aurez, VOUS, toujours raison chaque fois que nous parlerons de ces choses, parce que — Je me répète — vous les avez faites vôtres, vous les avez élevées et épurées et divinisées par votre i/rand cœur el par votre grandeur morale... » (A'o/e de l'Editeur. ;

ses formes. Est-ce parce que je reconnais et accepte le dogme, loi toute spirituelle, qui ne diminue en rien le champ de ma pensée et de mon activité humaine ; mais, chère amie, vous acceptez (moi aussi) des lois scientifiques, vous proclamez la loi morale sans que votre liberté en soit entamée. Si vous me dites que les lois scientifiques sont contrôlées et vérifiées, que vous ne les admettez qu'à bon escient, je vous répondrai que les vérités d'ordre spirituel sont vérifiées par l'âme, à l'aide de méthodes tout autres sans doute, mais aussi sûres et qu'elle se les assimile comme l'organisme humain s'assimile le pain qui nourrit. La Vérité religieuse n'est pas une chose passive, c'est une vie et nous sentons sa toutepuissante réalité lorsqu'elle a pris possession de notre être, l'a éclairé, transformé, fortifié. Pour résumer, et ceci est un poini certain, le peu que je vaux je le dois à ma foi et ne serais pas sans elle ce que je suis. Soyez -en persuadée, et que ceci ne vous empêche pas de m'aimer. '

Et moi aussi je vous aime, mon amie, d'une de ces affections solides, douces, que rien ne peut ébranler parce qu'elles se sont installées au point le pkis profond du cœur. C'est à cause de celte tendresse même que je me fais connaître à vous, que je vous dis mes pensées

et VOUS montre ma foi ; car, sans cela, je suis en général très fermée sur moi et sur ce qui remplit mon âme et inspire ma vie.

Recevez mon tout affectueux baiser et le souvenir respectueux de Félix. Transmettez le mien à votre mère et croyez, A..., que pas un jour ne s'écoule sans que vous ayez de moi une pensée et une prière. C'est ce que je peux donner de mieux à ceux que je chéris.

Elisabeth.

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