‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 46 sur 78 · LETTRE LVII · texte numérisé non relu

LETTRE LVII

28 Juillet 1908.

Il m'a été très doux, ma chère A d'avoir

de vos nouvelles par les amis A... et de savoir qu'eux au moins avaient eu la joie de passer quelques heures avec vous. C'est une joie que je désire pour moi et qui me sera, je l'espère, accordée l'hiver prochain, plus souvent et surtout mieux que cette année. Il me sera peut-être permis de mener une vie, très tranquille sans doute, mais plus normale et je m'arrangerai de façon à voir mes amies en

' Lettre écrite de Jougnc. [Note dêVÉdileur.)

tête-à-tête. Les instants passés avec vous sont si précieux que leur diminution a été pour moi une des très sensibles privations de ces longs mois douloureux. Je compte bien ne pas renouveler ce sacrifice ^

Ainsi que je vous l'ai dit notre voyage ne m'a laissé nulle fatigue. Depuis lors j'ai fait des progrès réels et commence à m'en traîner très prudemment à l'action. J'ai pu, la semaine dernière, descendre souvent à l'église et ces promenades matinales ont été une source de grande joie; avec moi je portais tous ceux que j'aime dans notre sanctuaire villageois; vous me pardonnerez, mon amie chérie, de vous y avoir entraînée malgré vous. 11 y a d'autres instants où ma pensée vous visite : durant les longues heures passées en face de mes chères montagnes, dans les moments de recueillement, entre une lecture, un peu de travail manuel, ma correspondance et les conversations avec mon mari qui me tient souvent compagnie, bravant avec moi tour à tour le soleil cuisant ou le vent froid. Cette cure de calme, de lumière, de sereine contemplation me fait grand bien ; l'état général est excellent,

' Se reporter pour la f;rave maladie (rElisaholh Leseur au printemps de 1908, à la Iroisièmo noie de la page 16;i ci-dessus; consulter aussi et surtout Jouhnal et Pensi^:ks i»K CHAQUE jour, i)agcs 181 et suivantes. [Noie de V Editeur,) •

l'état local se comporte aussi bien que possible. Espérons que j'échapperai à une petite jaunisse, très bénigne mais de caractère contagieux, que mon jeune neveu a apportée de Paris et vient de repasser à sa sœur. Ma mère est un peu fatiguée et vous envoie son meilleur souvenir, ainsi que mon mari.

Pourrez-vous sans fatigue m'écrire de X... quand vous y serez et après que vous y aurez pris un bon repos? Je voudrais vous sentir aussi au calme et dans la bonne détente de la campagne. N'avez -vous pas été surmenée par ces malheureux examens? Que lisez-vous d'intéressant? Depuis mon arrivée, et en vraie convalescente, j'ai surtout relu : du Balzac, du Mérimée, un Huysmans et en ce moment un Barrés. J'ai un si beau livre devant les yeux qu'il fait souvent tort aux autres.

Mon amie, je vous embrasse de toute ma profonde affection.

Votre E. Leseur.

LETTRE LVIir

27 Août 1908.

Il paraît que l'air salé ne vous a pas mal

' Lettre écrite de Jougne comme la précédente. {Note de l'Éditeur. )

réussi, ma chère A..., puisqu'un mot d'K... A... nous apprend que vous êtes encore ;i Saint-Lunaire. Ignorant votre adresse je vous envoie ce mot chez nos amis ; il se chargera au passage de beaucoup de choses affectueuses, et comme je vous en expédie déjà un nombre considérable vous serez presque accablée par tout cet amical fardeau. Mais vous êtes assez vaillante pour ne pas succomber.

Tout votre entourage doit être bien heureux de vivre dans votre si doux rayonnement, et ces semaines ne seront pas favorables à votre santé seulement. Jamais autant que cette année je n'ai compris à quel point les vacances pouvaient être une période féconde pour soi et pour autrui. Pour la première fois, grâce à un plus long séjour, j'ai pris contact avec les humbles de ce pays et me suis rendu compte de l'immense bien, matériel et moral, qu'on pourrait leur faire. Dans une sphère bien modeste je me suis essayée à cette tâdie ; et le succès de mes faibles efforts est bien encourageant pour l'avenir. Cette année est le temps de mon noviciat charitable ; j'espère, l'an prochain, faire véritable et franche profession. C'est une lourde pâte à soulever que ces pauvres gens, bons et droits, mais terriblement orientés vers les choses matérielles cl indifférents à toute idée élevée. Mais j'ai le

cœur rempli pour eux d'une tendre sympathie et désire ardemment faire quelque chose pour eux. En ce moment je m'efforce surtout de les connaître ; et puis, mes prières demandent pour tous ce que, seule, je ne serais pas capable de leur donner.

Ce dernier mot vous apprendra que votre amie n'a pas changé ou plutôt que, j'espère, elle a changé « dans le même sens <> . Les épreuves dernières n'auront pas été sans fruits ' .

Mais ce qui change, heureusement, c'est ma santé qui redevient vraiment bonne, ^'ous ne me reconnaîtriez pas ! Je continue mes petites courses et mes journées, immuables et remplies à la fois, me plaisent beaucoup. C'est pour moi la vie idéale : avec un peu plus d'activité cependant quand la prudence le permettra. Quant au côté contemplatif il a toute satisfaction.

Mon cher groupe va bien , et maman est mieux, ce qui est une grande joie. Tous ceux qui vous connaissent ici vous envoient le plus cordial souvenir, et moi, ma bien chère A.. , je vous embrasse de toute mon affection.

Votre amie,

K. Leseur.

' Consulter à ce propos Journal et Pensées de chaque JOUR, p. 182, le paragraphe commençant ainsi : «Les deux mois qui viennent de s'écouler [avril et 7)tai 1908) ont été fructueux pour mon ;t me. Je m'en aperçois maintenant... »

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