LETTRE LXXXIV
(13 Avril 1905'.)
Ma chérie, l'Y'lix* t'apporte un coup douloureux. Moi
' Cette dalo, celle de la inorl de Julielle, n'est pas de la main d'Elisabeth Leseur sur l'original du court billet, elle n été inscrite par Madame Le G... {Note de l'Editeur. )
■' Klisabelh Leseur avait chargé son mari d'annoncer de
je viens te dire de ne pas pleurer, mais de regarder derrière le voile où notre chérie enfin vivante et heureuse nous bénit. Elle est partie comme une sainte, et seuls nous souffrons. Grâce à Dieu, toul finit ici - bas ^
Ta sœur doublement,
Elisabeth.
LETTRE LXXXV A Monsieur Félix- Le Dunlcc.
28 Avril lUOo.
Mon cher Félix,
La lettre exquise, pleine de vous, que vous nous avez écrite*, a été, sans que vous le sachiez peut-être, une bonne action. Elle est
vive voix la mort de Juliette à son amie Yvonne et à sa mère et de remettre ce billet à son amie. [Note de l'Éditeur. )
' Le lecteur a bien compris qu'Elisabeth Leseur ne veut pas dire que tout se termine ici -bas, mais que sa pensée est que tout ici-bas a une fin, dans le sens de cette parole de saint Augustin qu'elle aime tant : m Tout ce qui finit est court. » [Note de l'Éditeur.)
2 Adressée à la mère d'Elisabeth Leseur à propos de la mort de Juliette. {Note de V Éditeur.)
venue nous dire les mois d'affection qu'il fallait et surtout nous parler de notre sœur chérie de la façon la plus tendre , la plus émue, et rien ne pouvait nous être plus doux. Non seulement vous aviez bien vu ce qu'elle révélait d'elle-même, mais vous aviez su deviner ce qu'une modestie incomparable et une touchante pudeur d'âme lui faisaient dissimuler de ses rares et belles qualités. Moi, qui depuis des années l'ai un peu considérée comme mon enfant, et qui depuis des mois ai vécu dans une constante intimité d'esprit avec elle, je sais ce qu'elle valait et jamais personne ne saura ce que je lui dois moralement. Elle avait une si haute conception de la vie, une si grande rectitude de caractère, et avec cela cette tendresse si profonde, cet incessant oubli d'elle-même que des souffrances cruelles n'ont jamais altérés. Elle est partie comme elle avait vécu, avec une foi complète, une acceptation vaillante de la souffrance et de la mort, et malgré le déchirement si complet de nos cœurs, nous avons éprouvé presque de la douceur à la sentir enfin heureuse et délivrée du fardeau douloureux de la vie. Vous dites, mon cher Félix, que notre foi nous offre des consolations, et vous avez raison. Voyez -vous, lorsqu'on a suivi pas à pas, pour ainsi dire, un tel être, lorsqu'on a
connu son àme, toutes ses beautés, ses aspirations si hautes, son ardent désir du bien, et qu'on a vu tout cela rester, et au prix de quelles souffrances, un perpétuel inachevé, on a le sentiment profond d'un achèvement, d'un épanouissement suprême. Près de notre chérie, durant sa vie, et maintenant que je sens son àme si proche de la mienne, en Dieu, j'ai compris mieux que jamais ces réalités éternelles dont un long travail intérieur m'avait donné la profonde certitude. Il y a aussi des expériences d'âmes, mon frère d'adoption, et si je vous dis cela, c'est que je vous sais incapable de mépriser une conviction sincère, et capable, au contraire, de .la pénétrer avec sympathie. Plus que jamais, je vous aime fraternellement, puisque, après avoir su apprécier et aimer notre Yvonne, vous avez deviné notre Juliette. Elle aussi avait éprouvé pour vous une affection rapide et touchante, et il m'est doux de penser que son àme vous suivra tous deux et obtiendra beaucoup pour vous et son Yvonne bien -aimée. Ai -je besoin de vous dire ce qu'a été pour nous cette dernière, durant ces jours d'épreuves; par elle aussi, vous savez ce que nous perdons et vous connaîtrez mieux notre sœur.
Avec les indifférents ou les amis quelconques, ceux du moins à qui l'on donne ce
nom, il m'est impossible de parler de Juliette ; mais avec vous, il m'est bien doux de le faire. Il me gemble que vous comprenez ma souffrance et le grand brisement de ma vie. Nous ne pouvions plus vivre l'une sans l'autre et ma chérie m'avait dit, il y a quelque temps, avec cette voix si tendre que j'entends toujours : « Je ne peux plus me passer de toi; aussi, si Je m'en vnis, je t'emmènerai, » ajoutant aussitôt, comme si elle se reprochait son égoïsme : « Oh! non, il ne faut pas. » Elle me laisse une tâche à remplir près de notre mère, près de ses petits-neveux qu'elle a tant aimés, près des humbles et des pauvres auxquels elle aurait tant voulu aller; mais ensuite, que béni sera le jour de la réunion !
Pardon de tant vous parler d'elle, puisque c'est encore parler de moi; elle était si peu égoïste ! Mais je suis bien loin d'elle , de sa bonté, de sa vaillance sereine.
Yvonne déjeunera avec nous Dimanche, après une messe dite pour Juliette. Elle nous a demandé de prier pour elle et c'est un devoir, mais elle en a moins besoin que nous, je l'ospère.
Nous sommes, Félix et moi, installés près (le maman. Nous ne pouvions la laisser seule (hms cet appartement. Elle est bien courageuse, mais quel déchirement, après tant de
soins et de dévouement prodigués .'i noire sœur !
Yvonne nous a donné de vous de bonnes nouvelles. Remettez -vous bien vite complètement, pour Yvonne et pour ceux qui vous aiment, c'est-à-dire un peu pour nous.
Maman vous remercie du fond du cœur de votre atFectueuse sympathie. Félix vous envoie son souvenir fraternel. Et moi, mon cher Félix, je me sens, plus encore qu'avant, votre sœur, dans un cher et commun souvenir.
EuSAJiETH LeSEUK.
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9 Mi.i 19(tH.
Ma petite sœur chérie.
Le moment d'épanchement que nous avons iii hier m'a été bien doux; dans cette chambre ' pleine encore de celle que nous aimons, toi et moi, d'une même tendresse; près de ce lit où notre Juliette a souifert,
' 11 s'agit, comme on le verra par ce qui suit, de lu chambre de Juliette dans rappartement de sa mère. [Noie !p l'Éditeur. )
prié, et nous a quilles si doucement jjour entrer dans la vraie Aie, j'ai éprouvé pour loi, qu'elle aimait si profondément, un sentiment bien bon, celui que j'avais pour elle et qui était à la fois de la tendresse fraternelle, de l'amitié et un peu de maternité de cœur. Il me semble qu'elle m'a spécialement chargée de remplir auprès de toi cette mission de sœur qui lui était si douce ; je ne le ferai pas aussi bien qu'elle, mais, autant que le sien, mon cœur te sera toujours ouvert et lu pourras y verser tes joies, tes souffrances, tout ce qu'il y aura en loi de bon ou de douloureux. La vie m'a mûrie, et cette dernière épreuve, ce déchirement qui ne prendra fin que par la réunion, m'a transformée, je le sens, jusqu'aux fibres les plus intimes. C'est une presque vieille femme qui t'offre un cœur bien jeune, une âme dont la meilleure part vit déjà ailleurs, et qui veut donner ce qui reste d'elle aux tendresses profondes comme la tienne. Je voudrais ne plus jamais revoir ce qu'on appelle le monde et ne plus vivre que pour Félix, pour maman, pour vous tous, et pour ceux qui souffrent,, et attendre ainsi la seule heure qui mérite qu'on agisse et qu'on souffre, puisqu'elle nous ouvre l'avenir sans fin.
Ne crois pas (|ue ceci exprime le découi^a-
gement; jamais je n'ai été moins découragée; je me sens, au contraire, une vaillance qui serait extraordinaire si elle ne m'était donnée de plus haut; j'ai le sentiment joyeux et tranquille que « tout ce qui finit est court », que Dieu et nos bien -aimés nous attendent au bout de la course et nous soutiennent le long du chemin , et ce sentiment» s'allie au plus complet brisement de cœur et à la souffrance la plus intense. Tu comprendras cela, ma chérie, puisque tu souffres comme moi et puisque tu as les mêmes espérances immortelles. Tu comprendras que dans une même âme puissent se rencontrer la douleur et la paix, puisque la doideur est de la terre et que la paix vient de Dieu.
J'espère, ma petite aimée, que tu as chassé loin de toi les agitations nuisibles et que tu ne laisseras plus des paroles irréfléchies troubler ton pauvre cœur . Pardonne à ceux qui les prononcent sans bien savoir ce qu'ils font et n'y arrête pas ta pensée.
Tu épouses un homme exquisement bon, qui possède , comme je te l'ai déjà dit , une mentalité chrétienne et qui t'aime. Si, comme j'en ai la confiance» tu es à la hauteur de ta tache, tu feras, au contraire, beaucoup de bien. Tu montreras à ce noble esprit qu'on peut être à la fois intelligente et chrétienne et unir à une
fermeté de principes, qui ne doit jamais transiger, la plus grande indulgence pour les autres et la plus délicate compréliension des intelligences et des cœurs. Il faut, pour lui, cpie tu sois un caractère, qu'il puisse t'estimer et estimer les convictions dont tu te réclames. Quant au reste, c'est affaire à Dieu et nul ne le ferait comme Lui. C'est Lui qui donne la foi et qui accorde sa grâce et il est déjà bien doux de pouvoir les demander pour ceux que nous aimons avec la grande confiance que pas une de nos prières, pas un désir n'est perdu pour eux.
Ma chérie, je termine seulement aujourd'hui cette lettre commencée hier, et je la termine en te chargeant d'envoyer i\ notre cher beaufrère une affectueuse pensée, d'embrasser tendrement ta mère pour nous et en te donnant, ma petite sœur, le plus tendre et le plus fraternel des baisers. Nous sommes à jamais unies, ici -bas dans une commune foi et noire atlection, là-haut près de nos disparus qui vivent en Dieu.
Ta vieille sœur,
KLrtAnETM.
LETTRES. — TROISIKME PARTIE 309