‹ Lettres `a des incroyantsChapitre 71 sur 78 · LETTRE LXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVII

19 Juillet 1905.

Ma petite Yvonne chérie,

Si je ne t'ai pas écrit avant mon départ, c'est que ce départ ayant été avancé brusquement au Vendredi matin, j'ai dû aller à Château-Thierry' l'i la place de Félix et que mes préparatifs de voyage et derniers rangements ont été des plus précipités. Mais je t'ai envoyé, tu n'en doutes pas, plus d'une pensée et d'un tendre souvenir et j'ai partagé les émotions de votre arrivée à A'ersailles. Ma pauvre chérie, je comprends si bien ce que vous avez ressenti en vous retrouvant en ce pays et dans cet appartement où vous avez vécu tous trois si unis, si heureux malgré les

' Lettre écrite de Jougfie. {Xote de l'Editeur.) 2 Fali'o les» adieux du ménage à la niéro do son mari ; celleci avait quitté Reims, sa villo natale, où elle avait toujours vécu jusqu'en ces derniers temps, comme il a été dit plus haut dans fine note de la LBTTnR LXXI , et s'était retirée depuis peu à Château-Thierry. Elle était devenue trop âgée pour pouvoir accompagner ses enfants à Jougne comme en 1902, et pour affronter sans danger l'altitude de ce pays do montagne. Note de l' Editeur.)

petits nuages venus d'ailleurs ; dans ce Versailles, où tout vous parle du cher disparu , et avec lui de celle qui a été si pleinement pour toi une sœur et qui t'a aimée comme elle savait le faire ^ Toutes ces émotions-là m'attendaient ici et, malgré ce qu'elles peuvent avoir de déchirant, je les préfère à l'agitation extérieure et à l'absence de souvenirs. Les gens ou les choses qui ne me parlent pas « d'elle » me sont pénibles et il faut pour me les faire accepter le sentiment d'un devoir à remplir ou d'un peu de bien à faire. Ce sentiment-là je ne l'ai jamais avec toi, ma -chérie, puisque nos regrets et nos tristesses sont communs et que je pense à ton cher père avec une affection presque fdiale, tandis que tu pleures Juliette avec nous. Mais, vois-tu, malgré notre douleur, il faut que la pensée de nos bienaimés nous soit apaisante. Il semble que ma chère petite Juliette veuille continuer, autant et plus même que lorsqu'elle était près de moi, à me faire du bien, car malgré le brisement de mon cœur et malgré cette douleur qui a transformé ma vie et nioi-mônle, je conserve une paix que je sens bien ne pas venir de moi et qui, par moments, m'apporte

' Coniino le lecteur l'iuira cerlainenieiil (lovinô, Klisabelh Leseiir veut parler dans ce qui précède du père do Mademoiselle Yvonne Le G... et de Juliette. IXole de Vt^dileur,)

une véritable douceur intime. Je n'ai plus qu'un désir et qu'un but : aimer de plus en plus ceux que j'aimais tant déjà (et plus aussi ceux que j'aimais moins) et faire le plus de bien possible, A part cela, je n'attends rien et n'espère rien, sauf de cette vie prolongée et pleine à laquelle je crcùs £t que je sens déjà commencée en moi. Je demande pardon de ceci à Félix [Le Dantec],

A notre arrivée ici, j'ai trouvé maman bien courageuse et aussi calme que possible , mais, sa mine n'est pas brillante, Amélie est un peu mieux, mais a besoin maintenant d'engraisser. Les enfants vont bien, lieureusement, et Maurice a une mine de prospérité. Ils s'amusent de tout leur cœur et leur joie nous est bien douce.

Et toi, ma petite sœur, que deviens-tu? La lettre de ta chère maman a été la bienvenue. Une de toi est attendue avec impatience. Je pense que Félix [Le Dantec] va revenir; aussi hâte -toi de nous écrire, car sans cela je crois bien que nous n'aurions plus de nouvelles de toi. Et nous avons beau aimer beaucoup notre beau-frère, nous serions capables de lui en vouloir fortement.

Ta pauvre maman a bien besoin d'être chaudement entourée, et il est heureux pour elle que ta tendresse et la filiale affection de Félix

lui apportent ce doux réconfort. D'autre part, elle a aussi quelques amis et enfants d'adoption qui tiennent, je pense, un peu de place dans son cœur et sa vie. Redis-lui combien ils Taiment, en l'embrassant de leur part.

Réflexion faite, je n'ai pas apporté ici les lettres de Juliette à toi. Elles me serviront en Septembre' et je te les rendrai aussitôt après.

Nous avons beau temps depuis notre arrivée ici et nous pouvons passer chaque après-midi sur la terrasse, en face de cette belle vue que Juliette avait tant admirée. L'atmosphère ici est meilleure pour moi que celle de Paris, je l'entends aussi bien moralement que matériellement, plus peut-être. Si tu n'avais une si douce raison de rester a Versailles, je voudrais le voir ici près de nous. Tu y es très aimée ; mais puisqu'il en est de même ailleurs, je pardonne à « l'alYreux matérialiste » qui t'enlève un pou à nous. Tous, petits et grands, t'embrassent et embrassent ta maman. Tous aussi envoient un affectueux souvenir à Félix. Moi, ma sd'ur chérie, je le donne le plus tendre baiser. .

Ta vieille sœur,

Elisabeth.

' l'oiii- la iV'diieliuii iI'I'nI'; Amh i|iri'^lisal)t'lh Leseiir se ilisposait h éct'li'e. (A'o/e de l'fldileur.)

LETTRE LXXXVIÏP

6 Août 1905.

Ma petite Yvonne chérie,

J'écrirai la prochaine fois à ta chère maman, mais je veux l'envoyer ce mot dans votre résidence temporaire où, j'espère, vous allez trouver le repos physique et surtout ce calme d'esprit si précieux, surtout lorsqu'on a traversé heaucoup d'épreuves et d'émotions. A ce point de vue, ^'ersailles ne vous suffisait pas et je souhaite qu'à Préfailles' tu reconquières toute ta sérénité. Il faut que pour le mois d'Octohre tu sois redevenue vaillante de corps et d'âme. Nous serons tous de retour à

' Lettre écrite de Joiigne comme la précédente. (Xotede

V Editeur.)

* Sliilion do bains de niei', sur L'Océan, ail sud de la Lcjire, entre l'embouchure de Ce fleuve et Poftilc. (Noie de

V Éditeur. )

ce moment-là et nous aurons la joie et la consolation d'être près de toi en ce jour si important de ta vie'. Il y aura plus d'une chère et invisible présence : ton père et notre bienaimée s'uniront à nous, à toi, leur fille et sœur si aimée. J'ai confiance aux prières de celle qui avait pour toi une tendresse si complète et désintéressée. Plus je vais, plus je souffre de son absence, et plus, en même temps, je me réjouis de son bonheur; si mon cœur et ma vie possèdent maintenant un vide que rien d'humain ne comblera, du moins « elle » est hors de toute souffrance , dans la plénitude du bonheur et de l'amour, et après cette existence douloureuse et ce Calvaire des derniers mois une telle pensée est vraiment consolante. Amélie est bonne et affectueuse pour moi ; sa tendresse me fait beaucoup de bien. Notre pauvre chère maman, qui avait été mieux physiquement et surtout moralement pendant les premiers temps de notre séjour ici , est moins bien de nouveau , surtout au second point de vue. Que je voudrais lui voir une douleur apaisée et cherchant plus haut son appui et sa consolation*! Prie beaucoup

' Son mariago, fixé au 19 octobre 190'j.

- Se reporter à V Appel vers la Vie intérieure adressé par Elisabeth Leseiir à sa mère, dans La Vie SpiniTUELi.K, p. 227 et suivantes. {Note de l'Editeur.)

LETTRES. — TROISIEME PARTIE 3i:;

pour elle, ma chérie; Dieu seul peut faire en elle ce que je désire tant, et je sens bien douloureusement mon impuissance à lui faire du bien, à elle que j'aime ta^t.

Tant mieux que lu aies eu quelques bonnes journées avec Félix ; cela me réjouit fraternellement. Mais la séparation doit être plus pénible. Quand tu écriras à notre beau-frère, envoie-lui notre plus affectueux souvenir. Vous êtes tous deux, ou plutôt tous trois, bien ])résents à mon cœur et mes prières.

Ta mère a fait une heureuse action en arrangeant ce mariage du P...* qui semble rendre tout le monde lieureux. Je comprends la reconnaissance qu'elle inspire et qu'on lui témoigne,

Amélie part demain matin. Nous ne sommes, malheureusement, jamais réunies bien longtemps ici. Dans trois semaines, il nous faudra reprendre le chemin de Paris et cela nous semblera dur. Cet hiver, qui va nous faire revivre le précédent, sera cruel à traverser. Que, du moins, ton bonheur l'illumine pour nous.

Félix* est mieux et se remet de l'état de grande fatigue dans lequel il se trouvait à notre arrivée. Les enfants se portent bien;

' Une; amif d'enfance de sa fille. [Noie Je l'Editeur. - Le mari d'Elisabeth Leseur. Sole de l'Editeur.)

Maurice a une mine de prospérité ; il ne songe qu'au jeu, au jardinage, au rangement du bois dans la buanderie ; si tu joins à cela des repas pris de bon appétit et un long et profond sommeil , tu auras idée de l'emploi tout intellectuel de ses journées. Manie est presque aussi grande que moi ; elle fait le catéchisme aux petites filles de l'école , fait seule les commissions dans le village, et a commencé, sous ma direction et en compagnie d'O... P..., l'étude du latin. Elles travaillent avec moi une bonne demi-heure chaque matin ; André en fait trois quarts d'heure.

Après réflexion je n'ai pas apporté ici tes lettres de Juliette ; je les terminerai au retour et te les rendrai de suite.

Je lis un peu, mais au milieu de toute cette maisonnée ce n'est pas toujours facile.

Ces jours-ci, je revis notre voyage à Vienne', il y a trois ans, avec Juliette, et aussi toutes les angoisses de l'année dernière. Que de souvenirs concentrés sur cet être chéri ! Maintenant, mieux encore qu'autrefois, je sens quelle place elle tenait dans mon cœur cl dans ma vie.

Nous avons fait, Amélie, Félix, M... O..., et nioi une très belle excursion, Vendredi, au

' V'oii' ei-<lesHiis, page 96, le dôbuL de la LtiTTHii VII, du 12 août 1002. IXole de l'Éditeur.)

col du Marchairuz*, le plus haut sommet de ces parages. Il faisait un temps merveilleux et la descente sur le lac de Genève était admirable de lumière et de végétation. Mais à la fin de cette journée il a fallu passer à Lausanne, et cette ville remue en moi tant de souvenirs que cela m'a semblé vraiment une épreuve-.

Embrasse pour nous ta si chère maman.

Reçois le tendre souvenir de tous ici. Je te donne, ma petite sœur, un baiser dans lequel je mcits ma vieille et fraternelle tendrei-se et

' Ce col, qui est, en eU'et, le plus élevé de la chaîne du Jura, sépare dans celle-ci le massif du Mont -Tendre, au nord, du massif du Noirraont et plus bas de la Dôle, au sud. Il fait communiquer la hautu vallée de l'Orbe, en amont du lac de Joux, avec le lac de Genève, par une route allant du Drassua sur rOrbc à HoUe ou à Morges sur le Léman , en passant par Gimel. Du sommet du col on jouit (le la plus belle vue qui soit sur le lac de Genève. Il domine en ell'et le centre de la courbe du lac, ce qui permet d'eni' brasser à la ibis le Grand-Lac et le Petit-tac, de contempler d'un même regard Gçnève à l'issue du Petit- Lac et Villeneuve au fond du Grand-Lac, en un mot le Léman dans son entier, avec, en face de soi, comme fond, au centre du paysage, le Mont-Blanc dans toute sa mas^e ioiposante. C'est un magnifiipie spectacle que l'on ne peut voir que du Marchairuz et qu'on ne retrouve aussi complet h aucun autre col du .lura. (A'o/e de VÉdiieur.)

- Lausanne rappelait en efTel à Kiisabelb Leseur le séJQur (ju'elle y fit au début du mois d'Octobre de 1003 avec sa sœur Juliette déjà bien malade et sa mère. (Se reporter à Une Ame, dans La Vik SpiniTUELLE, pages 339, 340 et 341.

je te redis combien je t'ainre, toi la seule qui nous reste des u petites » sœurs tant aimées.

Ta sœur aînée,

É. Leseur.

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